‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 67 sur 283 · MILTON · texte numérisé non relu

MILTON

En finissant, revenons par un dernier mot au premier titre de cet ouvrage , et redescendons & l'humble rang de traducteur. Quand on a vu comme moi Washington et Buonaparte ; à leur niveau , dans un autre ordre de puissance , Pitt et Mirabeau ; parmi les hauts révolutionnaires, Robespierre et Danton ; parmi les masses plébéiennes , Thomme du peuple marchant aux exterminations de la frontière, le paysan vendéen s'enfermant dans les flammes de ses récoltes, que reste-t-il à regarder derrière la grande tombe de Sainte-Hélène?

' Pourquoi ai-je survécu au siècle et aux hommes auxquels j'appartenois par la date de l'heure où ma mère m'infligea la vie? Pourquoi n'ai-je pas disparu avec mes contemporains, les derniers d'une race épuisée? Pourquoi suis-je demeuré seul à chercher leurs os , dans les ténèbres et la poussière d'un monde écroulé? J'avois tout à ga^* gner à ne pas traîner sur la terre. Je n'aurois pas été obligé de commencer et de suspendre ensuite mes justices d'outre-tombe , pour écrire ces Essais afin de conserver mon indépendance d'homme.

Lorsqu'au commencement de ma vie l'Angleterre m'offrit un refuge , je traduisis quelques vers de Miiton pour subvenir aux besoins de

l'exil : aujourd'hui , rentré dans ma patrie , appro-

ESSAI SUR LA UTTÉBATURE ANGLOISE

chant de la fin de ma carrière, j'ai encore recours au poète d'Éden. Le chantre du Paradis perdu ne tut cependant pas plus riche que moi : assis entre ses filles, privé de la clarté du ciel , mais éclairé du flambeau de son génie , il leur dictoit ses vers. Je n'ai point de filles ; je puis con* templerFastredujour, mais je ne puis dire comme l'aveugle d'Albion :

. . . How gloriouft once abovethy sphère! « Soleil I j'eusse autrefois éclipsé ta iumière ! »

Mllton servit Cromwell; j'ai combattu Napoléon : il attaqua les rois ; je les ai défendus : il n'espéra point en leur pardon ; je n'ai pas compté sur leur reconnoissance. Maintenant que dans nos deux pays la monarchie penche vers sa fin, Milton et moi n'avons plus rien de politique à démêler ensemble : je viens me rasseoir à la table de mon hôte ; il m*aura nourri jeune et vieux. Il est plus noble et plus sûr de recourir à la gloire qu'à la puissance.

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