CHAPITRE XVI
Lettre de Monseigneur le duc de Berry à Monseigneur le prince de Condé. L'armée de Condé se retire en Pologne. Adieux du prince à cette armée.
Monseigneur le duc de Berry se trouvoit ainsi pour un moment absent de l'armée ^, lorsqu'il écrivit au prince de Condé cette lettre si touchante par la tendresse et la noblesse des sentiments:
« Enfin , Monsieur, mon frère est arrivé hier : «vous jugerez facilement de la joie que j'ai éprou- « vée en le revoyant. Ma joie est d'autant plus vive «que mon retour à l'armée sera très prompt; nous « ne devons rester que cinq ou six jours ici , et nous « ne perdrons pas de temps en chemin pour rêve- 0 nir. Je fais bien des vœux pour qu'on ne tire pas « des coups de fusil pendant mon absence ; mais «que cette campagne, qu'on peut bien regarder, je « crois , comme la dernière , soit active. Je le désire « vivement pour mon instruction et pour mon frère ; « car je suis persuadé qu'il faut que les Bourbons « se montrent , et beaucoup ; et que , hors de la
« France , ils doivent commencer par gagner l'es-
« time des François avec leur amour. »
Cette campagne de 1797 ne fut pas longue. L'armistice conclu à Léoben % entre Buonaparte et le prince Charles, changea les destinées de l'armée de Condé : elle passa au service de la Russie , et se retira en Volhinie; elle étoit encore forte de plus de dix mille hommes. M°' le duc de Berry en avoit pris le commandement pendant l'absence de Ms'' le prince de Condé. Avant de quitter cette brave armée , pour se rendre à Blakembourg , il lui fit part d'une lettre de satisfaction dont le roi l'avoit chargé pour elle, et il mit à l'ordre du jour les adieux suivants :
« Après avoir été si long-temps au milieu et à la « tête de la noblesse françoise, qui, toujours fidèle , «toujours guidée par l'honneur, n'a pas cessé un « instant de combattre pour le rétablissement de c( l'autel et du trône , il est bien affligeant pour moi « de me séparer d'elle dans un moment surtout où « elle donne une nouvelle preuve d'attachement à «la cause qu'elle a embrassée, en préférant aban- « donner ses biens et sa patrie , plutôt que de plier «jamais sa tète sous le joug républicain.
c( Au milieu des peines qui m'affligent , j'éprouve « une véritable consolation en voyant un souverain « aussi généreux que S. M. l'empereur de Russie re- « cueillir et recevoir le dépôt précieux de cette noce blesse malheureuse, en la laissant toujours sous
' 7 juin 1797.
« la conduite d'un prince que l'Europe admire, que «les bons François chérissent, et qui m'a servi de « guide et de père depuis trois ans que je combats « sous ses ordres.
«Je vais rejoindre le roi; je ne lui parlerai pas «du zèle, de l'activité et de l'attachement dont la « noblesse françoise a donné tant de preuves dans « cette guerre : il connoit tous ses mérites et sait les «apprécier. Je me bornerai à lui marquer le vif «désir que j'ai et que j'aurai toujours de rejoindre « mes braves compagnons d'armes ; et je les prie «d'être bien persuadés que, quelque distance qui « me sépare d'eux , mon cœur leur sera éternelle- « ment attaché, et que je n'oublierai jamais les « nombreux sacrifices qu'ils ont faits et les vertus « héroïques dont ils ont donné tant d'exemples. »>