CHAPITRE PREMIER
Monseigneur le duc de Berry rejoint l'armée de Volhinie. Hospitalité des Polonois. Le prince organise le régiment noble à cheval.
Après avoir passé environ un an auprès de son père à Edimbourg , et auprès du roi à Mittau , M^' le duc de Berry vint rejoindre ses compagnons d'armes en Volhinie ^ : il les trouva dans la joie ; cette joie étoit causée parla nouvelle du mariage, qui venoit d'être assurée , entre M»"^ le duc d'Angouléme et S. A. R. MADAME. Ainsi notre vieille monarchie continuoit ses destinées dans un coin du monde, tandis qu'on croyoit qu'elle n'existoit plus. Les victimes qui en gardoient les saintes lois croyoient n'avoir rien perdu tant qu'elles voyoient au milieu d'elles la famille de leurs souverains. Qui eût osé se plaindre d'un malheur que partageoit la fille de Henri IV et de Marie-Thérèse ?
M»' le duc de Berry ne se trouva point étranger en Pologne. Henri III n'y avoit-il pas régné? la fille de Stanislas n'étoit-elle pas l'aïeule du prince
» 29 octobre 179S.
MÉiMOlRES SUR LE DUC DE BERRY. 43
exilé? La France a été surnommée la mère des rois : les Bourbons trouvent des ancêtres sur tous les trônes.
Les Polonois sont les François du Nord : ils en ont la bravoure , la vivacité , l'esprit ; ils parlent notre langue avec grâce. Les émigrés retrouvèrent au milieu des forêts de la Pologne de grandes dames qui leur donnèrent l'hospitalité comme au temps de la chevalerie. Ce qui ajoutoit à l'illusion étoit une certaine mollesse de l'Asie, introduite dans les vieux manoirs polonois, où des femmes charmantes ont l'air d'être enfermées par des enchanteurs et des infidèles.
C'étoit au reste une étrange fortune que celle qui reléguoit un prince, victime de la politique, chez un peuple bouleversé par cette même politique, qui amenoit ce prince dans un pays que des diètes tumultueuses ont perdu, comme des assemblées populaires ont détruit la France. Et^que de ^vicissitudes dans la destinée des rois de Pologne, dfepuis ce Jagellon qui conquit, perdit,. reprit et refusa des couronnes, jusqu'à ce Casimir, d'abord jésuite, ensuite cardinal, et puis roi, lequel, après avoir proposé pour monarque aux Polonois le duc d'Enghien, fils du grand Condé, vint oublier le trône aux soupers de Ninon , et mourut abbé de Saint-Germain-des-Prés !
L'armée de Condé avoit subi une nouvelle organisation. Les cavaliers nobles, distribués aupara^ vaut en différents corps, ne formoient plus qu'un seul régiment, destiné par l'empereur Paul à M°' le
duc d'Angoulème. M°' le duc de Berry prit le commandement de ce régiment en l'absence de son frère ; il employa ses loisirs à discipliner un corps superbe , mais difficile à conduire par la nature même de sa composition. Il montra dans cette circonstance des talents qui annonçoient en lui un des meilleurs officiers de cavalerie de l'Europe.
L'armée de Condé se met en marche pour rejoindre les troupes alliées. Mariage de son altesse royale Madame et de Monseigneur le duc d'Angoulême.
La Russie s'étant déterminée à secourir l'Au^ triche, à délivrer l'Italie, et à porter la guerre en France, le corps de Condé reçut en Volhinie l'ordre de se tenir prêt à marcher. Cet ordre ranima dans le cœur des vaillants proscrits leur double passion pour les combats et pour la patrie : chacun se défit de ce qui lui restoit pour s'équiper; les lambeaux de la fidélité furent vendus pour acheter les armes de l'honneur. L'armée s'étoit formée en trois colonnes ^ : la première commandée par M^"" le prince de Condé ; la seconde par M^'" le duc de Berry, et composée du régiment noble à cheval, du régiment d'infanterie de Durand , et de l'artillerie ; la troisième spus les ordres de M^' le duc d'Enghien.
> 25 janvier 1799,
Tandis que ces (guerriers s'avançoient vers la France dans l'espoir d'en ouvrir le chemin à leur roi, le ciel accomplissoit une partie de leurs vœux: Madame donnoit sa main à jM°'' le duc d'x\ngoulême. Des témoins oculaires nous ont transmis des détails de cette pompe , qui n'a presque point été connue : nous les laisserons parler. Hélas! nous avons vu et nous raconterons les solennités d'un autre mariage! il s'étoit fait au sein de la patrie, sous des auspices bien plus favorables : Dieu avoit ses desseins sur les deux frères.
Mittan, 5 juin 1799.
«La reine ^ arriva hier après un long et pénible voyage. «.(Le roi se proposoit d'aller à quatre milles d'ici : il la ren- « contra à moitié chemin de cette distance. Leur entrevue «excita tout l'intérêt que doivent inspirer deux augustes «époux séparés depuis huit ans, et cherchant dans leur «réunion quelque adoucissement à des malheurs inouïs.
«Madame Thérèse est arrivée le lendemain : le roi étoit «parti de grand matin pour aller à sa rencontre. La première «maison de poste étoit indiquée pour le rendez-vous; mais «la princesse ayant fait la plus grande diligence, ce fut «aussi sur le chemin qu'ils se rencontrèrent : nulle expres- «sion ne pourroit peindre un pareil moment. Le même «sentiment fit s'élancer à la fois, hors de leurs voitures, le «roi, Ms"" le duc d'Angoulème et Madame Thérèse. Le roi «courut vers Madame en lui tendant les bras; rrtais ses ef- « forts ne purent suffire pour l'empêcher de se jirécipiter à «ses pieds. Des larmes et des sanglots furent les premiers «témoignages des sentiments profonds dont le cœur étoit «rempli. Le premier tribut payé à la nature et au souvenir «de tant d'infortunes fit place aux expressions de la plus
I Marie-Josèphc-Louise de Savoie, épouse de Louis XS IH.
«tendre recoauoissauce. Ms' le duc d'Angoulême, retenu «par le respect, mais entraîné par mille sentiments divers, «arrosoit de ses pleurs la main de sa cousine, tandis que «le roi, dans la plus vive émotion et les yeux inondés de «larmes, pressoit contre son sein cette princesse, et lui «présentoit en même temps l'époux qu'il lui donne. Ce roi «si bon , si digne d'un meilleur sort, placé ainsi entre ses «enfants d'adoption, éprouvoit pour la première fois qu'il «peut encore exister pour lui quelques instants de bon- « heur.
«Tous les François qui entourent Sa Majesté , avides de «voir, de bénir, d'adorer l'auguste fille de Louis XVI, s'é- «toient postés en foule dans les cours et les escaliers du «château. A l'instant où elle a paru , des larmes d'attendris- « sèment couloient de tous les yeux , et Ton n'entendoit plus «que des vœux adressés au ciel.
«On admire dans les traits de Madame Thérèse, dans son «maintien, dans son langage et le mouvement de sa physio- «nomie, l'aisance, la noblesse et les grâces de Marie-An- «toinette. La France, avec autant de joie que de douleur, « retrouva dans sa figure les traits de l'infortuné Louis XVI, «embellis par la jeunesse , la fraîcheur, la sérénité; et, par «un heureux accord, qui sans doule est un don du ciel, la «princesse rappelle aussi M*""^ Elisabeth.
«Les regrets universels que la cour et les habitants de «toutes les classes de la ville de Vienne ont témoignés au «départ de Madame Thérèse, le respect et la vénération «qu'elle inspire à tous ceux qui ont le bonheur de l'appro- «cher , sont un garant certain des sentiments d'amour dont «la Francç entière fera hommage à cette adorable pria- « cesse. »
Mittau, lo juin 1799.
«Le mariage si long-temps désiré de Ms' le duc d'Angou- «lême, avec Madame Thérèse de France, s'est célébré au- «jourd'hui dans une grande salle du château, où l'on avoit « dressé un autel entouré de fleurs. Son Em. Ms^ le cardinal «de Montmorency, grand- aumônier de France, leur a
«donné la bénédiction nuptiale : le clergé catholique de «Millau assisloit à celle cérémonie. L'abbé Edgeworlh éloit «auprès du prie-dieu des jeunes époux. Monsieur, que i'é- «tat actuel des choses retient à la proximité de ^France; et «Madame , à qui sa santé n'a pas permis d'entreprendre un si «long voyage, n'y ont pas élé présents ^. Toutes les per- « sonnes les plus considérables de la ville se sont empres- «sées de s'y rendre, ainsi que le prêtre grec et le pasteur «luthérien. Les François qui se sont trouvés à Mittau dans «ce beau jour ont eu le bonheur de voir former ces liens. «La famille royale avoit pour escorte ces cent gardes du « corps , respectables vétérans de l'honneur et de la fidélité , «à qui l'empereur de Russie a donné, pour récompense de «leurs longs services, la fonction d'entourer leurs maîtres. «MM. les ducs de Villequier,deGulche, deFleury, le comte « de Saint-Priest ( qui a reçu le contrat de mariage ) , le mar- «quis deNesle, le comte d'Avaray, le comle de Cossé, et «quelques autres officiers ou serviteurs du roi, ont eu «l'honneur de signer comme témoins l'acte de célébration.
« Une fille de France et un petit-fils de France ne pouvant «trouver qu'à six cents lieues de leur patrie un autel où il «leur fût permis de déposer leurs serments ; l'héritier pré- «somptif de la couronne de LoviisXVI, et les précieux «restes du sang de ce monarque, unissant leurs destinées «à Millau sous les auspices de l'empereur de Russie : quel «spectacle, et que de réflexions il fait naître !
«Le roi, qui trouve dans l'union de sa nièce et de son «neveu tout ce que le sentiment a de plus doux réuni à ce «que la politique peut avoir de plus important, jouit main- « tenant de son ouvrage, en y reconnaissant une nouvelle «marque de l'amitié du digne successeur de Pierre-le- « Grand. Ce magnanime souverain signera le contrat de ma- «riage, et en recevra le dépôt dans les archives de son « sénat 2. »
• Le comte d'Artois et la comtesse d'Artois.
» Corresp. manusc. et ojf, de M. le comte de Saint-Priest avec le chevalier de Fernègues.
Ainsi s'accomplit clans une terre étrangère, au milieu des religions étrangères, le mariage dont un des témoins fut le prêtre étranger qui assista Louis XVI à l'écliafaud : un sénat étranger reçut l'acte de célébration. Il n'y avoit plus de place pour le contrat de mariage de la fille de Louis XVI dans ce trésor des Chartres où fut déposé celui d'Anne de Russie et de Henri I^"^, roi de France.