CHAPITRE V
Monseigneur le duc de Berry essaie de reprendre les armes et de passer en France. Magnanimité du prince de Condé et des Bourbons.
Les malheurs envoyés par la Providence faisoient connoître chaque jour une nouvelle vertu de cette Maison de France si élevée au dessus des autres , comme les torrents qui descendent du ciel mettent quelquefois à découvert l'or que recèle la montagne : M^"" le duc de Berry perdit sa mère. Ce bon fils nous apprend par une de ses lettres avec quelle amertume il la pleura; il éprouva une longue maladie , et l'on voit encore dans la même lettre qu'il fut tendrement soigné par son père.
* FROISSiRD.
Heureux ce prince s'il eût moins aimé son pays, s'il se fût enseveli pour jamais dans cette vie paisible qu'il goûtoit sur une terre hospitalière ! Mais s'il n'eût tourné ses yeux vers sa patrie, auroit-il été François ? Il saisissoit avec ardeur toutes les occasions qui se présentoient de rentrer en France. L'e^édition des Anglois à Copenhague paroissoit liée à d'autres desseins ; le prince partit , et se rendit en Suède, espérant de servir dans quelque armée. L'entreprise manqua , et il fut forcé de revenir en Angleterre, où le roi arriva alors.
La guerre d'Espagne le tenta de nouveau : il écrivoit à M. de Mesnard ^ : « Vous avez fort bien jugé, « mon cher Mesnard, et de ce que j'éprouve , et de « ce qui me retient. Il n'est que trop vrai que deapuis six semaines j'ai travaillé à aller rejoindre « les braves Espagnols , et que le gouvernement y « a mis un obstacle absolu et positif. Les Espagnols « qui sont ici nous ont évités avec soin. Tout en « admirant leurs nobles efforts , il me semble qu'ils « ont oublié, ainsi que tout le monde, que les aînés a de leurs rois ont gouverné la France, et qu'il faut «que Buonaparte tombe pour leur sûreté comme « pour celle du monde. »
Une fois M=' le duc de Berry fut prêt à passer en France. 11 a voit formé le projet de rejoindre , avec deux personnes seulement, les royalistes de l'intérieur. « Il me suffira, disoit-il , de trouver cinquante «braves pour me recevoir.» Au moment de s'em-
' 27 juillet 1808.
barquer, il écrivit ces mots à M. de Mesnard : « L'en- « treprise est audacieuse : je suis bien sûr que cela « ne vous arrêtera pas ; mais songez que vous êtes «père.» Ainsi le prince, qui recherchoit pour lui les périls , craignoit de les faire partager à ses amis. M. le comte de la Ferronnays , qui soupçonnoit d'inexactitude les renseignements arrivés de la côte de France, proposa au prince d'aller sonder le terrain; le prince lui répondit par cette admirable lettre :
Hartwell, 1809.
«J'ai reçu hier matin ta lettre d'avant-hiêr , mon cher «Auguste. Je te remercie de tes bons conseils; je trouve «dans tout ce que tu me dis assez de sagesse et de rai- «son; et ce que j'aime encore mieux, j'y trouve une «preuve de plus de ton attachement pour moi : mais, mon «ami, tes réflexions sont trop tardives, et sont inutiles. «Tout ce que tu me dis, je me le suis déjà dit à moi- «même : je n'ai jamais partagé ta confiance dans le succès «de notre expédition; je crois fermement que nous mar- «chons à la mort, et c'est ce qui fait que je ne veux pas «m'arrêter. Tu sais trop , mon cher Auguste, les absurdités «qui ont été débitées sur notre compte ; tu sais combien on «nous reproche de n'avoir pas combattu avec la Vendée, «de n'avoir pas mêlé notre sang à celui des royalistes : il «faut faire taire la calomnie, et tu es trop mon ami pour « me coQseiller le contraire. Tu connois mes opinions sur les «guerres civiles et ceux qui les fomentent; je me croirois «traître au roi, traître à la France , et le plus coupable des «hommes, si, pour ma propre gloire , ou pour mon intérêt «personnel, je cherchois à la rallumer et à ramener sur «cette fidèle Vendée les malheurs qui déjà furent le pri? «de son dévouement à notre cause. Mais puisque l'on nous «assure que , lassés d'être opprimés, les royalistes se déci- «dent d'eux-mêmes à reprendre les armes, puisqu'ils nous
«le font dire et qu'ils demandent un prince , rien ne m'em- « péchera d'aller les rejoindre. Je combattrai à leur tête , je «mourrai au milieu d'eux, et mon sang versé au champ «d'honneur, abreuvant le sol de la patrie, rappellera du «moins à la France qu'il existe des Bourbons , et qu'ils sont «encore dignes d'elle. Mon vieux Nantouillet et toi, mou «ami, vous partagerez mon sort : je ne vous plains pas. Tu «seras enterré à mes côtés; c'est un moyen très bon pour «couvrir ce que tu appelles ta responsabilité. Quant à ta «proposition d'aller avant moi sonder le terrain et vérifier «les faits, elle n'a pas le sens commun, et lu me connois « assez pour être bien sûr que je ne consentirai jamais à ce «que mon ami s'expose pour moi à un danger que je ne «partagerois pas avec lui.
«Adieu; je serai à Londres après demain à cinq heures. «J'irai passer la soirée chez ta belle-mère : nous causerons «de tout cela. Embrasse ta femme ejtes deux enfants; je te «quitte pour aller à la chasse.»
Lorsque l'usurpateur, dans l'orgueil de la prospérité, cherchoit à flétrir de grandes infortunes qu'il devoit lui-même connoître, l'ancienne race royale pouvoit-elle mieux repousser que par cette lettre les calomnies de la nouvelle dynastie ? Quel est ici l'homme supérieur, ou de Buonaparte insultant publiquement les Bourbons dans sa proclamation aux provinces de l'ouest, ou du duc de Berry répondant , dans le secret de l'amitié , à des outrages si cruels et si peu mérités ? On peut dire que toute la mort de W"" le duc de Berry est dans cette lettre généreuse et sublime.
• L'entreprise n'eut pas lieu : seulement un soldat *,
» Armand de Chateaubriand.
envoyé à la découverte , y perdit la vie. La fortune refusa à M^ le duc de Berry la mort de Charette , pour lui réserver celle de Henri IV : elle vouloit le traiter en roi.
Une autre fois des révolutionnaires subalternes cherchèrent à attirer M^' le duc de Berry sur le continent. Ils racontoient que les royalistes étoient prêts à se soulever en Normandie , que la seule présence du prince produiroit une révolution. Le piège fut découvert; le prince ne descendit point au rivage où sa tête avoit été mise à prix. Il s'est rencontré depuis un homme qui a livré la tête du Fils de France pour rien.
Quelque temps avant l'époque où l'on voulut sacrifier M^"" le duc de Berry, un étranger se présenta en Angleterre pour proposer aux Bourbons d'assassiner l'usurpateur. 11 faut voir de quel air le prince de Condé reçoit cette proposition , et comme il en écrit à Monsieur. « Cet homme m'a proposé tout « uniment , dit-il , de nous défaire de l'usurpateur «par le moyen le plus court. Je ne lui ai pas donné « le temps de m'achever les détails de son projet , et «j'ai repoussé cette proposition avec horreur, en «l'assurant que si vous étiez ici, vous feriez de « même ; que nous serions toujours les ennemis de «celui qui s'est arrogé la puissance et le trône de «notre roi, tant qu'il ne les lui rendroit pas; que « nous avions combattu cet usurpateur à force ou- « verte, que nous le combattrions encore si l'occa- «sion s'en présentoit , mais que jamais nous n'em- « ploierions de pareils moyens, qui ne pou voient
MEJ,ANOES HISTOR.
« convenir qu'à des jacobins... Après cela j'ai dit à « l'homme qui étoit venu, qu'il n'y avoit que l'excès « de son zèle qui eût pu le porter à venir nous faire « une pareille proposition ; mais que ce qu'il avoit «de mieux à faire étoit de repartir tout de suite, «attendu que, s'il étoit arrêté, je ne le réclaraerois «pas, et que je ne le pourrois qu'en disant ce qu'il M est venu faire. »
Voilà les princes que l'on avoit proscrits! Ces nouveaux Fabricius ne font point étalage» de leur générosité auprès du nouveau Pyrrhus : ils ne l'avertissent point qu'on le veut tuer; ils se contentent de chasser l'assassin , et de faire ainsi avorter son crime : leurs vertus sont pour Dieu et non pour les hommes. On les ignoreroit encore , ces vertus , sans des lettres que le hasard a conservées , et qui viennent long-temps après les découvrir. Et qui repousse le premier l'idée d'un assassinat sur Buonaparte ? le grand-père du duc d'Enghien !
••ess«e«Ge«s8«ee«eeeae9e«eese«a«e«e8eeeecese«eee«*eeeM«SGeeeeeM«««esc»«»««oa«»«