‹ Œuvres complétes de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 30 sur 87 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Départ de Monseigneur le duc de Berry poUr Jefàèy. SéjôUP du prince dans cette île.

Enfin, après vingt-deux ans de combats, la barrière d'airain qui fermoit la France fut forcée : l'heure de la restauration approchoit ; nos princes quittèrent leurs retraites. Chacun d'eux se rendit $ur différents points des frontières, comme ces

voyageurs qui cherchent, au péril de leur vie, à pénétrer dans un pays dont on raconte des merveilles. Monsieur partit pour la Suisse ; M^"^ le duc d'Angoulême pour l'Espagne, et son frère pour Jersey. Dans cette île , où quelques juges de Charles F' moururent ignorés de la terre, M»"^ le duc de Berry retrouva des royalistes François, vieillis dans l'exil et oubliés pour leurs vertus , comme jadis les régicides anglois pour leurs crimes. Il rencontra de vieux prêtres désormais consacrés à la solitude; il réalisa avec eux la fiction du poëte qui fait aborder un Bourbon dans l'île de Jersey après un orage. Tel confesseur et martyr pouvoit dire à l'héritier de Henri IV, comme l'ermite à ce grand roi :

Loin delà cour alors, dans cette grotte obscure, De ma religion je vins pleurer l'injure.

Henriade.

M^ le duc de Berry passa quelques mois à Jersey ; la mer, les vents, la politique l'y enchaînèrent. Tout s'opposoit à son impatience; il se vit au moment de renoncer à son entreprise , et de s'embarquer pour Bordeaux. Une lettre de lui nous retrace vivement ses occupations sur son rocher :

8 février 1814.

«Que direz-vous. Madame, de la liberté que je prends « de vous écrire , et de me charger de répondre à une lettre «qui ne m'est pas adressée? Mais le tendre et touchant in- «térèt que vous voulez bien m'y marquer est mon excuse. «Je comptois bien vous écrire, mais du sol de ma patrie, «de cette terre chérie que je vois tous les jours sans pou-

«voir y atteindre; enfin, je voulois écrire à la veuve du «grand Moreau , si digne de lui, sur le chemin qu'il auroit «déjà aplani devant nous si le sort ne nous l'avoit enlevé. «Me voici donc comme Tantale, en vue de cette mal- «heureuse France qui a tant de peine à briser ses fers, et «les vents, le mauvais temps, la marée, tout vient arrêter «les courageux efforts des braves qui vont courir des dan- «gers qu'on ne me permet pas encore de partager. Vous «dont l'arae est si belle, si françoise, jugez de tout ce que «j'éprouve ; combien il m'en coûteroit de m'éloigner de ces «rivages qu'il ne me faudroit que deux heures pour at- « teindre! Quand le soleil les éclaire, je monte sur les plus «hauts rochers, et, ma lunette à la main, je suis toute la «côte, je vois les rochers de Coutances. Mon imagination «s'exalte; je me vois sautant à terre, entouré de François, «cocardes blanches aux chapeaux; j'entends le cri de vive nie roi! ce cri que jamais François n'a entendu de sang- « froid : la plus belle femme de la province me ceint d'une «écharpe blanche, car l'amour et la gloire vont toujours «ensemble. Nous marchons sur Cherbourg : quelque vilain «fort, avec une garnison d'étrangers, veut se défendre : «nous l'emportons d'assaut, et un vaisseau part pour aller «chercher le roi, avec le pavillon blanc qui rappelle les «jours de gloire et de bonheur de la France. Ah, Madame ! «quand on n'est qu'à quelques heures de l'accomplisse- «ment d'un rêve si probable, peut-on penser à s'éloigner? «Pardonnez toutes ces folies, Madame : croyez que les « sentiments que vous m'avez inspirés sont aussi durables « que ma vie. Veuillez me donner une petite part dans votre «amitié, et recevoir l'hommage de mon tendre et respec- «tueux attachement.»

Cette lettre charmante n'est écrite ni à des énaigrés, ni à un compagnon d'infortune du prince. Les sentiments François y sont-ils moins vifs ? Poiivoit-on ne pas adorer un pareil prince ? M*''^ le duc

de Berry arriva à Jersey, grandeur évanouie , couronne tombée! Toutefois ce Fils de France avoit en lui quelque chose de si singulièrement propre à se faire aimer, que les habitants de Jersey ont parlé d'élever un monument en l'honneur du proscrit étranger que nos tempêtes avoient jeté dans leur île.

Les destinées de Buonaparte s'accomplirent. Ses droits eurent l'inconstance de la victoire : fidèle, elle les avoit donnés, elle les retira infidèle : son favori tomba au milieu de ses gardes , et la France alla chercher dans sa retraite le vrai roi , qui devoit supporter la prospérité comme il avoit supporté le malheur.

Page 1