CHAPITRE XIV
Suite des aventures.
Par une matinée du mois de juin, qui sembloit devoir être belle, M^' le duc de Berry et M""^ la duchesse de Berry allèrent se promener à pied sur le boulevard : survient un orage. Un jeune homme passe avec un parapluie; le prince le prie de le lui prêter pour sa femme. — «Volontiers, dit le jeune « homme : Madame me permettra-t-elle de l'accom- «pagner? — Très certainement, » dit le prince. Et le voilà qui marche auprès de la princesse avec l'étranger. Le chemin étoit long; le jeune homme disoit souvent: « Est-ce ici? — Encore quelques pas, » répondoit le prince. On approche de l'Elysée- Bourbon; la garde reconnoît LL. AÂ. RR. et prend les armes. Le jeune homme, dans la dernière confusion , balbutie des excuses : M«' le duc de Berry le rassure, et le remercie.
Dans une autre course avec M™" la duchesse de Berry, il fut obligé de se réfugier dans la loge d'une portière, qui eut lieu de remercier le ciel de lui avoir envoyer de pareils hôtes.
Lorsqu'on transporta au Pont-Neuf la statue de
Henri IV, un accident arrêta l'appareil dans l'avenue de Marigny. M^' le duc de Berry, qui se trouvoit sur la tefrasse de son jardin, le long de cette avenue, aperçut MONSIEUR et M^"^ le duc d'Angoulême, au milieu du peuple, dans leur voiture : il descend tête nue, en habit bleu, et sans ordres. La foule, qui ne le connoissoit pas, ne vouloit pas le laisser passer. Par hasard, quelqu'un le nomme. Aussitôt la multitude ouvre ses rangs, et le prince passe en disant : « Je vous demande pardon , mes «amis; c'est mon père et mon frère qui m'appel- « lent. » Le peuple fut cliarmé de cette simplicité et de cette confiance. Ce prince étoit au milieu des François sous la protection publique, comme ces riches moissons qui reposent dans nos champs sans gardes et sans défenseurs.
Il alloit souvent aux incendies, travailloit, portoit de l'eau, et ne se retiroit que le dernier : il se trouvoit ainsi continuellement mêlé aux aventures populaires. Il revenoit avec un aide de camp d'une de ses promenades accoutumées, lorsque, remontant le long du quai au charbon , il aperçoit des charbonniers qui retenoient un de leurs camarades : celui-ci faisoit des efforts pour se débarrasser et se jeter dans la Seine. Le prince approche, entre en conversation, et apprend que le charbonnier qui veut se noyer est un père de famille, livré au désespoir par la perte d'une somme de 400 francs. Le prince fend la foule, arrive à l'homme, emploie tous les raisonnements, et obtient de lui avec beaucoup de peine qu'il différera l'exécution de son dessein
de quelques moments. Le traité conclu , Monseigneur confie le charbonnier à la garde de ses camarades; l'aide de camp court au palais, et apporte les 400 francs. Les charbonniers apprirent alors que l'inconnu avec lequel ils avoient causé si familièrement étoit le neveu du roi. Ces braves gens, qui ne pouvoient rien pour leur bienfaiteur pendant sa vie, ont fait éclater leur reconnoissance à sa mort : ils ont accompagné à sa dernière demeure le prince dont ils n'ont pu sauver les jours, comme il avoit sauvé ceux de leur infortuné camarade.
Les artistes avoient leur bonne part des visites de Ms'^ le duc de Berry. Il tomboit tout à coup dans l'atelier de nos grands peintres, comme François F^ chez Léonard de Vinci : il y passoit des heures entières à les voir travailler, mêlant à sa vive admiration d'utiles et savantes critiques. Si aucune remarque fine n'échappoit à la délicatesse de son goût, aucun sentiment élevé n'étoit étranger à la noblesse de son cœur. Il apprit que les restes du château de Bayard étoient à vendre; il désira les acquérir, mais sous la condition que le contrat ne seroit pas fait en son nom. Après la chute et le rétablissement de la monarchie, un Fils de France, traitant pour acheter en secret les débris du manoir du plus parfait des chevaliers , est une chose qui peint à la fois et le prince et le siècle. Il y a des temps où il n'est permis ni d'honorer des ruines, ni d'être sans reproche.
Les personnes les moins bienveillantes pour le prince étoient désarmées aussitôt qu'elles l'avoient
vu : il ne sortoit pas d'un musée, d'un atelier, d'une manufacture , sans y laisser un ami : ses moyens de succès étoient tirés de sa propre nature. Apercevoit-il un enfant, il couroit à lui, le prenoit dans ses bras, le caroissoit, l'embrassoit : voilà le père et la mère séduits. Lui présentoit-on un objet d'art, il l'examinoit curieusement : voilà le savant ou l'artiste charmé. Enfin il suivoit envers tout le monde, par bonhomie, le conseil de Nestor, qui recommande d'appeler chaque soldat par son nom , afin de lui prouver qu'on le connoît et qu'on estime sa race. Il y a des gens qni s'attendrissent encore aujourd'hui, lorsqu'ils racontent que M»"" le duc de Berry leur avoit demandé des nouvelles de leur santé en les appelant par leurs noms. « Comment, « disent-ils, voulez-vous qu'on résiste à cela? » Pourquoi ces choses étoient-elles admirables dans M°' le duc de Berry? parce que la simplicité est le génie dans une ame supérieure : dans uneame commune, la simplicité est le train de nature ; c'est tout juste la médiocrité.