‹ Œuvres complétes de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 73 sur 87 · POLITIQUE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

POLITIQUE HISTORIQUE

&sssoiSji>sssi&9»a

JACQUES r

De 1603 à 1625.

Il naquit sans doute dans la Grande-Bretagne en 1603, à l'avènement de Jacques I", plusieurs individus qui ne moururent qu'en 1 688 , à la chute de Jacques II : ainsi tout l'empire des Stuarts, en Angleterre ne fut pas plus long que la vie d'un vieil homme. Quatre-vingt-cinq ans suffirent à la disparition totale de quatre rois qui montèrent sur le trône d'Elisabeth, avec la fatalité, les préjugés et les malheurs attachés à leur race.

Jacques, comme beaucoup de princes dévots, fut gouverné par des favoris : tandis qu'avec sa plume ilcombattoit pour le droit divin, il laissoit le sceptre à Buckingham, qui usoit et abusoit du droit politique; le favori prenoit les vices de la royauté dont le monarque retenoit les vertus. Souvent les princes se plaisent à déléguer le pouvoir à un ministre dont ils reconnoissent eux-mêmes l'indignité; imitant Dieu dont ils se disent l'image, ils ont l'orgueil de créer quelque chose de rien.

Jacques expira sans violence dans le lit de la

femme qui avoit tué Marie d'Ecosse , de cette noble Marie , qui , selon une tradition , créa son bourreau gentilhomme ou chevalier; de cette belle veuve de François de France, laquelle désira avoir la tête tranchée avec une épée à la française , raconte Etienne Pasquier. Le bourreau montra la tête séparée du corps , dit Pierre de l'Estoile, et comme en cette montre la coiffure chut en terre , on vit que V ennui avoit rendu toute chauve cette pauvre reine de quarante-cinq ans , après une prison de dix-huit. Mais Jacques n'en travailla pas moins à établir les principes qui dévoient amener la fin tragique de Charles I"" : il mourut toujours tremblant entre l'épée qui l'a voit effrayé dans le ventre de sa mère, et le glaive qui devoit tomber sur la tête de son fils. Son règne ne fut que l'espace qui sépara les deux échafauds de Fortheringay et de Whitehall ; espace obscur où s'éteignirent Bacon et Shakspeare.

Jacques étoit auteur, et auteur non sans mérite. Son Basilicon Doron qui servit de modèle à Vikon Basiliké renfermoit cette inutile leçon pour Charles son fils : « Ne vous en rapportez point à des gens qui « ont des intérêts à vous cacher les besoins de vos «sujets, afin de vous tenir dans la dépendance, et « qui ne portent jamais au souverain les plaintes puce bliques que comme des révoltes, donnant aux « larmes du peuple les noms de désobéissance et de t( rébellion. »

CHARLES r.

DEPUIS LAVENEMENT DE CHARLES P' A LA COURONNE jusqu'à LA CONVOCATION DU LONG PARLEMENT.

De 1625 à 1640.

Charles parvint à la puissance suprême, rempli des idées romanesques de Buckingham et des maximes de l'absolu Jacques 1^'. Mais Jacques n'avoit défendu le droit divin que par la controverse; sa vanité littéraire et sa modération naturelle avoient permis la réplique : de là étoit née la liberté des opinions politiques; la liberté des opinions religieuses étoit déjà sortie de la lutte entre l'esprit catholique et l'esprit protestant.

De très bonne foi dans ses doctrines, Charles tenoit des traditions paternelles que les privilèges de la couronne sont inaliénables, que le roi régnant n'en est que l'usufruitier, qu'il les doit transmettre intacts à son successeur.

La nation au contraire commençant à douter de l'étendue de ces privilèges , soutenoit que le trône en avoit usurpé une partie sur elle. Les premiers symptômes de division éclatèrent lorsque Charles voulut continuer la guerre allumée dans le Palatinat; le parlement refusa l'argent demandé : avant d'accorder le subside, il prétendit obtenir la répa-

ration des griefs dont il se plaignoit; il soUlcitoit surtout l'éloignement d'un insolent favori. Charles crut son autorité attaquée : il s'entêta à soutenir Buckingham, cassa le parlement, et leva, en vertu de certaines vieilles lois , des taxes arbitraires. Le reste de son règne s'écoula dans le même esprit.

Charles fit des efforts pour gouverner sans parlement; mais la nécessité salutaire de la monarchie représentative , nécessité qui oblige le prince à la modération afin d'opérer la levée paisible de l'impôt, ramenoit de force la couronne au principe constitutionnel. Plus le roi avoit agi selon le bon plaisir, plus on exigeoit de lui de garanties : il cédoit ou s'emportoit de nouveau, et ses concessions et ses emportements finissoient toujours par la reconnoissance de quelques droits.

Dans ce conflit, de grands talents se formèrent, les limites de différents pouvoirs se tracèrent, le chaos politique se débrouilla : à travers beaucoup de passions on entrevit beaucoup de vérités, et quand les passions s'évanouirent, les vérités restèrent.

Buckingham, mignon de Jacques, et qui troubla les premières années du règne de Charles 1*', a fait plus de bruit dans l'histoire passée qu'il n'en fera dans l'histoire à venir, parce qu'il ne se rattache ni à quelque grand mouvement de l'esprit humain, ni à quelque grand vice ou à quelque grande vertu dans la chaîne de la morale.

Buckingham étoit un de ces hommes comme il y en a tant, prodigue, débauché, d'une beauté fade,

d'un orgueil démesuré, d'un esprit étroit et fou, un de ces hommes tout physiques, où la chair et le sang dominent l'intelligence. Le favori se croyoit un général et n'étoit qu'un soldat. Fanfaron de galanterie à la cour d'Espagne, insolent dans ses prétentions d'amour à la cour de France , et peut-être à celle d'Angleterre, il affectoit des triomphes que souvent il n'avoit pas obtenus.

Il est néanmoins remarquable que Buckingham brava impunément Riciielieu, et que ces terribles parlementaires qui, quelque temps après, traînèrent à l'échafaud un grand homme, Strafford, souffrirent, bien qu'en l'accusant, les insolences d'un courtisan vulgaire. C'est qu'on pardonne plutôt à la puissance qu'au génie : reste à savoir encore si d'un côté Richelieu ne méprisa pas un aventurier, et si de l'autre il n'y avoit pas dans le caractère impérieux et déréglé de Buckingham quelque chose qui sympathisât avec le caractère national anglois.

Cet homme fut assassiné (1628) de la main d'un autre homme qui n'étoit le vengeur de rien : Felton poignarda un extravagant patricien par une extravagance plébéienne.

Buckingliam laissa deux fils : le cadet périt au milieu de la guerre civile dans le parti de Charles F'; l'aîné, devenu gendre de Fairfax, fut, sous Ciiarles 11, le chef de ce conseil connu sous le nom de la Cabale. Célèbre héréditairement par sa passion pour les femmes, il tua en duel le comte de Shrevvsbury, tandis que la femme du comte, déguisée en page, tenoit la bride du cheval de ce second Buckingham.

Aussi désordonné que son père, mais d'un esprit brillant et cultivé, il écrivit des lettres, despoëmes, des satires, et travailla avec Butler à une comédie qui changea le goût du théâtre anglois.

Depuis l'avènement de Charles P"" au trône d'Angleterre jusqu'à la mort du duc de Buckingham, trois parlements avoient été convoqués : le premier ne vota qu'une somme insuffisante pour la continuation de la guerre continentale en faveur des protestants, et le second se montra infecté de l'esprit puritain. Déjà l'Angleterre étoit partagée en deux grandes factions appelées le parti de la cour et le parti de la campagne.

Charles, après avoir cassé le second parlement, ne tarda pas à être obligé d'en convoquer un troisième (17 mars 1628). Ce parlement posa la première pierre de la liberté constitutionnelle angloise, en faisant passer la (amende jjétition des droits; bill qui tendoit, en vertu des principes de la grande charte, à régler les pouvoirs de la couronne. Les communes furent rendues intraitables par leur victoire, et après des scènes violentes où quelques députés en vinrent aux mains, le roi se vit forcé de les renvoyer.

Buckingham assassiné, le troisième parlement dissous, douze années s'écoulèrent sans qu'aucun autre parlement fût appelé. Le conseil de Charles se composoit alors de ministres qui présentoient un contraste et un mélange de mérite et d'incapacité.

Le garde des sceaux, sir Thomas Coventry, joignoit à beaucoup d'érudition une éloquence simple

et la science des affaires; mais son caractère intègre manquoit de cette chaleur qui crée des amis, et de ces passions qui font des disciples. Peu appuyé à la cour, il vit le mal s'accroître sans en avertir son maître : «Il eut le bonheur de mourir, dit Claren- « don , dans un temps où tout honnête homme au- « roit désiré quitter là vie. »

Sir Richard Weston , premier lord de la trésorerie, avoit montré, dans un rang inférieur, un esprit et un courage qui l'abandonnèrent au degré plus élevé du pouvoir: hautain et timide, prompt à l'insulte, prompt à trembler devant l'insulté, il ne laissa à sa famille qu'indigence et malheur.

Des vertus, du génie même et une grâce particulière faisoient remarquer le comte de Pembroke : on ne lui a reproché que sa passion pour les femmes, à laquelle il sacrifia des moments qu'il auroit dû donner aux adversités de son pays.

Le comte de Montgomery n'avoit réussi à la cour que par sa belle figure et ses talents pour la chasse; on ne l'eût pas aperçu dans un temps ordinaire. Sa médiocrité fut reprochée à Charles : dans les révolutions on fait un crime aux rois de ne pas s'entourer d'hommes égaux aux circonstances.

Un esprit agréable, un savoir universel, étoient le partage du comte de Dorset : il brilla également à la chambre des communes et dans la chambre héréditaire. Malheureusement son caractère fouguer.x le précipita dans des excès. Brave et passionné, il prodigua son temps à des amours sans honneur et son sang à des combats sans gloire.

Le comte de Carlisle ne profita de la faveur que pour jouir des plaisirs. 11 avoit aux affaires un talent naturel qu'il n'employa jamais. Il mourut insouciant , sans avoir été atteint de l'orage qu'il écouta de loin.

Flatteur de Charles dans la prospérité, lord Rolland l'abandonna dans l'infortune; lâcheté vulgaire, commune à tant d'ames vulgaires : il devint un des boute-feux du parlement. Quand les factions commencent, elles saisissent au hasard leurs chefs; elles plongent ensuite dans l'abîme les singes qu'elles avoient pris pour des hommes.

Enfin, l'archevêque de Cantorbéry ferme la liste des conseillers de Charles, dans les temps qui précédèrent les troubles. 11 parut à la cour avec cette roideur de caractère qui le rendit incapable de se plier aux circonstances. Haï des grands dont il méprisoit l'art et les mœurs, il n'eut pour se soutenir que l'autorité d'une vie sainte et la renommée d'une intégrité poussée jusqu'à la rudesse. De même qu'il dédaigna de s'abaisser devant la faveur des courtisans, il s'opposa aux excès du peuple, et de la persécution des intrigues il tomba dans la proscription des révolutions.

Charles, appuyé de ce conseil, régna l'espace de douze ans avec une autorité illimitée; il n'en fit pas un mauvais usage sous le rapport administratif, mais il cherchoit en théorie ce qui étoit devenu impossible en pratique, une monarchie absolue. Du gouvernement absolu au gouvernement aibitraire, la conversion est facile : l'absolu est la ty-

rannîe de la loi ; l'arbitraire est la tyrannie de l'homme.

Si l'Angleterre avoit voulu souFFrir la levée d'un impôt d'ailleurs fort modéré, elle eût vécu sous un assez doux despotisme. Charles avoit des vertus domestiques, du courage, de la modération, de la probité; mais on lui disputoit, la loi à la main, tous ses actes; ils pouvoient être bons, mais ils n'étoient pas légaux. Une seule résistance amenoit l'emploi de la force et un scandale. Au défaut du pouvoir parlementaire, les conseillers du monarque suscitèrent le pouvoir de la chambre étoilée dont on augmenta les attributions ; fatal auxiliaire de la couronne.

Le jugement rendu contre Hampden (1636) pour n'avoir pas voulu se soumettre à la taxe du shipmonej , remua de plus en plus les esprits : une commotion religieuse ébranla l'Ecosse. Par ce concours de circonstances qui produit le renouvellement des empires, le peuple d'Ecosse et celui d'Angleterre inclinoient au puritanisme, au moment même où les évéques vouloient faire triompher l'église anglicane, et prétendoient introduire quelque cliose de la pompe catholique dans le culte protestant.

La nouvelle liturgie est repoussée (1637) à Edimbourg : la foule s'écrie : \ç. popel le pape] Xaiitcchrist ! le royaume se soulève et le coi^enantest signé.

C'est pourtant de cet acte fanatique , mystique , inintelligible, exprimant dans un jaigon barbare les idées les plus rétrécies, que sont émanées la liberté, la tolérance, et la civilisation constitution-

nelle de TAngleierre. C'est ainsi que des liorribles comités de 1793 est pour ainsi dire sorti le pacte de notre nouvelle monarchie. Chaque trouble politique chez un peuple est fondé sur une vérité qui survit à ce trouble. Souvent cette vérité est confusément enveloppée dans des mots sauvages et dans des actions atroces ; mais dans les grands changements des états, les mots et les actions passent : le fait politique et moral qui reste d'une révolution est toute cette révolution. Quand celle-ci ne réussit pas , c'est qu'elle a été tentée ou trop tôt ou trop tard, en deçà ou au delà de l'époque où elle eût trouvé les choses et les hommes au degré de maturité propre à sa fructification.

Une assemblée générale de la nation écossoise succéda aux premiers troubles d'Edimbourg. L'épiscopat fut aboli (1638) , et l'on commença des levées pour soutenir des opinions avec des soldats.

Sir Thomas Wentvvorth, membre du troisième parlement, avoit fortement provoqué dans ce parlement la fameuse pétition des droits; mais lorsque le fondement de l'indépendance constitutionnelle eut été posé, Wentvvorth devint le soutien de la prérogative royale attaquée, comme il avoit été le défenseur delà liberté populaire méconnue. Charles l'avoit nommé pair d'Angleterre et vice-roi d'Irlande, Ce monarque, dans les circonstances difficiles où il se trouva engagé, consulta le nouveau lord Wentworth. Ce sujet fidèle donna à son souverain des conseils énergiques. Que sert de recommander la force à la foi blesse ?

Dans toute révolution, il y a toujours quelques moments où rien ne sembleroit plus facile que de l'arrêter ; mais les hommes sont toujours faits de sorte, les choses arrangées de manière, qu'on ne profite jamais de ces moments. Au lieu de résister, Charles fit lui-même un coveuant, comme Henri III avoit fait une ligue. Les covenantaires écossois traitèrent de satanique le covenant du roi. Après d'inutiles concessions, le roi réunit des troupes; lord VV^entworth lui fournit de l'argent et ne pouvoit lui amener une seconde armée : il ne s'agissoit que d'avancer; Charles recula : il conclut une trêve (17 juin 1639 ) , lorsqu'il étoit assuré d'une victoire.

Bientôt les Ecossois reprirent les armes. Lord Wentworth, créé comte de Strafford, vouloit qu'on portât la guerre dans le cœur du royaume rebelle, et qu'on assemblât un parlement anglois : Charles ne suivit que la moitié de ce conseil.

On auroit pu croire que ce quatrième parlement, rassemblé après un intervalle de douze années , éclateroit en justes reproches : Strafford le ménagea avec tant d'habileté, que les communes se montrèrent d'abord assez dociles. Elles étoient divisées en trois partis : les amis du roi, les partisans de la monarchie constitutionnelle, et les puritains: ceux-ci vouloient un changement radical dans les lois et la religion de l'état; ces trois partis furent cependant au moment de se réunir pour voter les subsides. La trahison du secrétaire d'état , sir Henry Vane, que protégeoit la reine, perdit tout.

Le roi et le parlement également trompés par ce

ministre se crurent brouillés, lorsqu'ils s'entendoient. Charles, avec sa précipitation accoutumée, s'imaginant qu'on lui alloit reFuser les subsides, fit pour la dernière fois usage d'un prérogative dont il avoit abusé. Il cassa encore ce quatrième parlement (5 mai 1640), lequel devoit être suivi de l'assemblée qui brisa à son tour la couronne.

A l'instigation des puritains, les Ecossois ayant | envahi de nouveau l'Angleterre , surprirent les troupes du roi à Nev^born. Charles, arrivé à York J pour repousser les Ecossois , manda un grand con- « seil des pairs. Il lui déclara tout à coup que la reine désiroit la réunion d'un cinquième parlement.

Arrêtons-nous ici pour parler de cette reine dont l'influence fut si grande sur la destinéede Charles F*" son mari, et sur celle de Jacques II son fils.

Sixième enfant et troisième fille de Henri IV , Henriette -Marie naquit le 25 novembre 1609, six mois avant l'assassinat de son père , et mourut neuf ans après le meurtre de son mari. Elle fut tenue sur les fonts de baptême par le nonce, qui devint pape sous le nom d'Urbain VÏII. Elle épousa Charles, roi d'Angleterre (l 1 mai 1625). Le contrat de mariage, rédigé sous les yeux du pape, contenoit des clauses favorables à la religion catholique. Henriette-Marie arriva en Angleterre avec les instructions de la mère Madeleine de Saint- Joseph, carmélite, et sous la conduite du père Berulle accompagné de douze prêtres de la nouvelle congrégation de l'Oratoire : ceux-ci renvoyés en France furent remplacés par douze capucins. Rien ne pouvoit être plus fatal à Charles l*"" que le hasard de cette union catholique, d'ailleurs si noble, dans le siècle du fanatisme puritain. La haine populaire se tourna d'abord contre la reine et rejaillit sur le roi.

H est impossible de pénétrer aujourd'hui dans le secret des raisons qui firent agir Henriette-Marie au commencement des troubles de la Grande-Bretagne: on la trouve placée dans l'intérêt parlementaire jus-

qu'au moment de l'explosion de la guerre civile ; elle protège sir Henry Vane, qui brouilla le roi et le quatrième parlement; elle demande la convocation de ce long parlement qui conduisit Charles à l'échafaud ; elle arrache au roi la confirmation de l'arrêt qui frappa Strafford; ce fut par sa protection que le conseil du roi se remplit des enneriHs ou des adversaires de la couronne.

Henriette-Marie étoit-elle en mésintelligence domestique avec le roi , comme le prétendoient les parlementaires? Bossuet laissa entendre quelque chose d'une division secrète. «Dieu, dit- il , avoit « préparé un charme innocent au roi d'Angleterre « dans les agréments infinis de la reine son épouse. « Comme elle possédoit son affection , car les nua- (.iges qui avaient paru au commencement furent « bientôt dissipés , etc, »

Il n'y a plus aujourd'hui de doute sur le genre de division qui régna un moment entre Charles et Henriette -Marie : élevée dans une monarchie absolue, dans une religion dont le principe est inflexible , dans une cour où l'on passe tout aux femmes, dans un pays où l'humeur est mobile et légère, Henriette fut d'abord un enPant capricieux qui prétendit faire dominer à la fois sa volonté, sa religion , et son humeur. Les prêtres, les femmes et les gentilshommes qu'elle avoit amenés avec elle vouloient, les uns exercer leur culte dans tout son éclat, les autres établir leurs modes et se moquer des usages d'une cour barbare. Charles accablé de toutes ces querelles renvoya en France la suite de

la reine. Il se plaint de la conduite d'Henriette-Marie dans des instructions pour la cour de France datées du 12 juillet 1626.

«Le roi de France et sa mère n'ignorent pas, « dit-il S les aigreurs et les dégoûts qui ont eu lieu (( entre ma femme et moi , et tout le monde sait que «je les ai supportés jusqu'ici avec beaucoup de pa- « tience, croyant et espérant toujours que les choses « iroient mieux , parce qu'elle étoit fort jeune et que « cela venoit plutôt des mauvais et artificieux conseils « de ses domestiques, qui n'avoient que leur propre «intérêt en vue, que de sa propre inclination. En « effet, lorsque je me rendis à Douvres pour la re- « cevoir, je ne pouvois pas attendre plus de marques « de respect et d'affection qu'elle n'en fit paroître « en cette occasion. La première chose qu'elle me «dit fut que, comme elle étoit jeune, et qu'elle ve- « noit dans un pays étranger dont elle ignoroit les « coutumes, elle pourroit ainsi commettre quantité « d'erreurs , et qu'elle me prioiî de ne me point fâcher « contre elle pour les fautes où elle pourroit tomber « par ignorance, jusqu'à ce que je l'eusse instruite « de la manière de les éviter... Mais elle n'a jamais « tenu sa parole. Peu de temps après son arrivée , « madame de Saint-Georges... mit ma femme de si « mauvaise humeur contre moi, que depuis ce temps- « là on ne peut pas dire qu'elle en ait usé envers moi

' Je me sers de la traduction de l'excellente édition des Mémoires (le Ludlow, dans la collection des Mémoires relatifs à la révolution d' Anf^lcterre , par M. GuizOT.

« deux jours de suite avec les égards que j'ai mérités

«d'elle...

« Je ne prendrai pas la peine de m'arrèter à quan- «tité de petites négligences, comme le soin qu'elle «prend d'éviter ma compagnie, si bien que , lors- « que j'ai à lui parler de quelque chose , il Faut que «je m'adresse d'abord à ses domestiques , autrement «je suis assuré d'avoir un refus ; son peu d'appli- « cation à l'anglois et d'égards pour la nation en « général. Je passerai de môme sous silence l'affront « qu'elle me fit avant que j'allasse à cette dernière «et malheureuse assemblée du parlement; on n'en « a déjà que trop discouru, et vous en avez l'auteur « sous vos yeux en France... Après avoir donc sup- « porté si long-temps avec patience les chagrins que «je reçois de ce qui devoit faire ma plus grande «consolation, je ne saurois plus souffrir autour de « ma femme ceux qui sont la cause de sa mauvaise « humeur, et qui l'animent contre moi ; je devrois M les éloigner, quand ce ne seroit que pour une seule «chose, pour l'avoir engagée à aller en dévotion à «Tiburn '. »

• Ce document, trouvé avec les lettres de la reine et du roi dans la cassette de Charles, perdue sur le champ de bataille de Naseby , est évidemment falsifié. On ne conçoit pas d'abord comment un document semblable a été conservé par Charles depuis l'année 1 G2G j'usqu'à l'année 1645 parmi des papiers récents et une correspondance toute relative à la guerre civile. Ensuite ces paroles, je passerai sous silence l'affront qu'elle me fit awit que j' allasse à cette (1er- ■ nière et malheureuse assemblée du parlement, si elles signifient quelque chose, présentent un grossier anachronisme. Henriette- Marie débarqua à Douvres le 1 1 juin 1 625 ; le roi Charles, nouvellement parvenu au troue, ouvrit son premier parlement le 18 du

HEiNRIETTE-MARIE. 333

On ne peut donc attribuer la mésintelligence de Charles et d'Henriette qu'à une sorte d'incompatibilité d'humeur entre les deux é|)Oux. Si le temps et l'adversité l'affoiblirent, la vie de Charles ne fut pas assez longue pour la faire entièrement disparoître. Charles avoit quelque chose de doux, de facile et d'affectueux dans le caractère ; sa femme étoit plus impérieuse, et Ion s'apercevoit qu'elle avoit un certain mépris pour la foiblesse de Charles. La reine étoit charmante : quoiqu'elle fût née d'un sang et dans une cour qui n'abondoit pas en austères vertus , les républicains même n'osèrent calomnier ses mœurs. Nous avons des portraits d'elle laissés par lord Kensington , parEUiset Howell. Un des historiens françois de sa vie nous la dépeint ainsi au moment de son mariage : « Elle n'avoit pas «encore seize ans. Sa taille étoit médiocre, mais

même mois , et en prononça la dissolution le 12 août. Il convoqua un second parlement en 1636 ; et ce parlement orageux, à cause de l'accusation de Buckingham, fut cassé au mois de juin de cette même année. Charles n'alla point à cette dernière et malheureuse assemblée du parlement. Il est évident que les faussaires ne faisant point attention aux dates, ont voulu parler du long parlement , où Charles se transporta en effet le 4 janvier 1642, pour faire arrêter six membres de la chambre des communes, lesquels avoient été avertis des projets du roi par la trahison de la comtesse de Carlisle, jadis maîtresse de Strafford , ensuite attacViée à Pym et favorite de la reine. Enfin le roi parle dans ce document des dévotions de la reine à Tiburn : l'esprit de fanatisme accusoit Henriette-Marie d'être allée prier devant la potence à laquelle avoient été pendus quelques prêtres catholiques. Or il est démontré parles pièces diplomatiques angloises que cette imputation étoit dénuée de tout fondement. Charles ne pouvoii pas écrire ce que son gouvernement même ne croyoit pas.

«bien proportionnée. Elle avoit le teint parfaite- « ment beau , le visage long, les yeux grands, noirs, « doux, vifs et brillants, les cheveux noirs, les dents «belles, la bouche, le nèz et le front grands, mais «bien faits, l'air fort spirituel , une extrême délica- « tesse dans les traits , et quelque chose de noble et « de grand dans toute sa personne. C'étoit, de toutes aies princesses ses sœurs, celle qui ressembloit le «plus à Henri IV son père : elle avoit comme lui le « cœur élevé , magnanime , intrépide , rempli de «tendresse et de charité, l'esprit doux et agréable , « entrant dans les douleurs d'autrui et compatissant « aux peines de tout le monde. »

Les historiens anglois la représentent petite et brune, mais remarquable par la beauté de ses traits et l'élégance de ses manières.

Charles aimoit Henriette avec passion : il ne paroît pas qu'elle éprouvât pour lui le même degré de tendresse; et pourtant tandis qu'il ne lui témoignoit aucune inquiétude , c'étoit elle qui se plaignoitet quisembloitun peu jalouse. Dans les lettres de Charles, imprimées par ordre du parlement, respire le sentiment le plus touchant d'amour pour Henriette.

Le 13 février 1643, il lui mande : «Je n'avois «pas éprouvé jusqu'ici combien il est quelquefois «heureux d'ignorer, car je n'ai appris le danger « que tu as couru en mer par la violence de la tem- «pête, que lorsque j'avois déjà la certitude que tu « en étois heureusement échappée... L'effroi que m'a «causé ce danger ne se calmera pas jusqu'à ce que

«j'aie eu le bonheur de te voir, car ce n'est pas à « mes yeux la moindre de mes infortunes que tu « aies couru pour moi un si grand péril, et tu m'as «témoigné en ceci tant d'affection, qu'il n'y a chose « au monde qui me puisse jamais acquitter, et des' « paroles beaucoup moins que toute autre chose ; « mais mon cœur est si rempli de tendresse pour « toi et d'une impatience passionnée de reconnois- « sance envers toi , que ne n'ai pu m'empécher de « t'en dire quelques mots , laissant à ton noble cœur «le soin de deviner le reste '. »

Il lui écrit d'Oxford, le 2 janvier 1645 : «En dé- « chiffrant la lettre qui arriva hier, je fus bien sur- « pris d'y trouver que tu te plains de ma négligence « à t'écrire... Je n'ai jamais manqué aucune occasion « de te donner de mes nouvelles... Si tu n'as point « la patience de t'interdire un jugement défavorable « sur mes actions jusqu'à ce que je t'en aie marqué « les véritables motifs , tu cours souvent risque d'a- « voir le double chagrin d'être attristée par de faux « rapports et d'y avoir cru trop vite. Ne m'estime « qu'autant que tu me verras suivre les principes « que tu me connois. »

Charles lui écrit du même lieu, le 9 avril de la même année : «Je te gronderois un peu, si je pou- «vois te gronder, sur ce que tu prends trop tôt « l'alarme. Songe, je te prie, puisque je t'aime plus « que toute autre chose au monde, et que ma satis- « faction est inséparablement unie avec la tienne , si

' Note des Mémoires de Liidlow, coUect. Guiz.

336 LES QUATRE STÛARTS.

«tontes mes actions ne doivent avoir pour but de « te servir et de te plaire... L'habitude de ta société « m'a rendu difficile à contenter ; mais ce n'est pas «une raison pour que tu m'en plaignes moins, toi « le seul remède à cette maladie. Le but de tout « ceci est de te prier de me consoler par tes lettres a le plus souvent qu'il te sera possible. Et ne crois- «tu pas que les détails de ta santé soient des sujets « agréables pour moi ^ quand même tu n'aurois pas « autre chose à m'écrire ? N'en doute pas , ma chère «ame, la tendresse est aussi nécessaire à la conso- « lation de mon cœur que ton secours à mes af- « faires. »

Lorsqu'on songe que Charles épanchoit ainsi son cœur au milieu des horreurs de la guerre civile, au moment de tomber entre les mains de ses ennemis, on est profondément attendri.

La reine , un an auparavant , lui écrivoit d'York , le 30 mars, ces paroles un peu rudes : « Souvenez- « vous de ce que je vous ai écrit dans mes ti'ois « dernières lettres , et ayez plus de soin de moi que «vous n'en avez eu jusqu'ici, ou faites semblant du « moins d'en prendre davantage, afin qu'on ne s'a- « perçoive pas de votre négligence à mon égard. »

Charles crut devoir déclarer, en mourant , à sa jeune fille, la princesse Elisabeth , qu'// avoit toujours été fidèle à la reine , et la lettre d'adieux qu'il écrivit à celle-ci se terminoit par ces mots : «Je M meurs satisfait, puisque mes enfants sont auprès « de vous. Votre vertu et votre tendresse me répon- «dent du soin que vous aurez de leur conduite. Je

« ne puis vous laisser des gages plus chers et plus « précieux de mon amour. Je bénis le ciel de faire « tomber sa colère sur moi seul. Mon cœur est plein « pour vous de la même tendresse que vous y avez « toujours vue. Je vais mourir sans crainte, me sen- «tant fortifié par le souvenir de la fermeté d'arae « que vous m'avez fait paroître dans nos périls t* communs. Adieu, madame, soyez persuadée que ujusqu'au dernier moment de ma vie je ne ferai « rien qui soit indigne de l'honneur que j'ai d'être u votre époux '. »

Cette dernière lettre de Charles, qui n'est pas assez connue, montre que ses sentiments intimes étoient aussi nobles, et peut-être encore plus touchants que ceux qu'il fit éclater sur l'échafaud.

On peut reprocher à Henriette-Marie du penchant à l'intrigue, penchant qu'elle tenoit du sang des Médicis; elle se livra aussi à des moines sans prudence et à des favorites qui la trahirent. Elle avoit le courage du sang; le courage politique lui manquoit quelquefois: et quand les orages populaires grondoient, quoique femme de tête et de cœur, elle donnoit des conseils pusillanimes. Bienfaisante et magnanime, elle fit souvent accorder la liberté et la vie à ses ennemis. Elle ne vouloit pas même connoître le nom de ses calomniateurs. « Si «ces personnes me haïssent, disoit-elle, leur haine « ne durera peut-être pas toujours, et s'il leur reste «quelque sentiment d'honneur, ils auront honte de «tourmenter une femme qui precid si peu de pré-

' fie de Henriette-Marie.

méljinges HisToa. 22

« caution pour se défendre. » Les infortunes d'Henriette-Marie avoient été, pour ainsi dire, prédites par François de Sales, qui reste à notre histoire au triple titre de saint, d'homme illustre et d'ami de Henri IV.

Quoi qu'il en soit des altercations religieuses et domestiques qui troublèrent la paix intérieure de Charles et d'Henriette; quoi qu'il en soit des causes qui amenèrent la liaison, jusqu'à présent inexplicable, de la reine et des premiers parlementaires, quand les malheurs de Charles éclatèrent, la fille du Béarnois retrouva comme lui dans la guerre civile le courage et la vertu.

Lorsqu'en 1 625 elle alla recevoir la couronne de la Grande-Bretagne, la reine Marie de Médicis sa mère, la reine Anne d'Autriche sa belle-sœur, l'accompagnèrent jusqu'à Amiens. Toutes les villes sur son passage lui rendoient des honneurs extraordinaires : par une pompe digne de la royauté chrétienne, les prisons étaient ouvertes a son arrivée, et elle voyoit devant elle une infinité de malheureux qui la remercioient de leur liberté, et la combloient de bénédictions \ Les trois reines se quittèrent à Amiens. Vingt vaisseaux qui attendoient Henriette de France à Boulogne , la transportèrent à Douvres : elle y fut reçue au bruit de l'artillerie et aux acclamations du peuple. Il y eut des combats à la barrière, des jeux et des courses de bagues.

Quand la reine d'Angleterre revint en France, en 1644, elle y j:'entra en fugitive; les prisons ne

» Vie de Henriette-Marie.

s'ouvroient plus par le charme de son sceptre; elle se déroboit elle-même aux prisons. Voyageant d'un royaume à l'autre , échappant à des tempêtes pour arriver à des combats, quittant des combats pour retrouver des tempêtes, Henriette étoit saisie par la fatalité qui poursuivoit les Stuarts. On vit cette courageuse femme, canonnée jusque dans la maison qui lui servoit d'abri contre les flots, obligée de passer la nuit dans un fossé où les boulets la couvroient de terre. Une autre fois , le vaisseau qui la portoit étant près de périr, elle dit aux matelots ce mot qui rappelle celui de César : « Une reine ne se noie pas. «

Libre d'esprit au milieu de tous les dangers, elle écrivoit au roi, de iNewark, le 27 juin 1643 : «Tout ce qu'il y avoit actuellement de troupes à «INottingham s'est rendu à Leicesler et à Derby, ce «qui nous fait croire qu'elles ont dessein de nous « couper le passage... J'emmène avec moi trois mille «hommes d'infanterie, trente compagnies de cava- « lerie ou de dragons, six pièces d'artillerie et deux « mortiers. Henri Germyn, en qualité de colonel de « mes gardes , commande toutes ces forces; il a sous «lui sir Alexandre Lesley qui commande l'infante- «rie, Gérard la cavalerie, et Robert Legg l'arlil- « lerie; Sa Majesté est madame la généralissime, «pleine d'ardeur et d'activité; et en cas que l'on en «vienne à une bataille, j'aurai à commander cent «cinquante chariots de bagages "^.n

« Note des Mémoires de Ludlow, CoUect. Guiz.

Après de nouveaux revers, privée de presque toute assistance dans la petite ville d'Exeter que le comte d'Essex se préparoit à assiéger , elle mit au monde, le 16 juin 1644, sa dernière fille.

A peine accouchée , elle fut forcée de fuir de nouveau, n'ayant pour tout aide que son confesseur, un gentilhomme et une de ses femmes, qui a^^oient (le la peine à la soutenir à cause de son extrême foiblesse. Elle avoit été obligée d'abandonner à Exeler sa fille nouvellement née : c'étoit cette princesse prisonnière dix-sept jours après sa naissance, cette princesse frappée par la mort à Saint-Cloud dans toute la fleur de la beauté et de la jeunesse, cette duchesse d'Orléans, cette seconde Henriette que la gloire de Bossuet devoit atteindre comme la première.

Une cabane déserte, à l'entrée d'un bois, s'offrit à la fuite d'Henriette-Marie. Elle y demeura cachée pendant deux jours. Elle entendit défiler les troupes du comte d'Essex qui parloient de portera Londres la télé de la reine, laquelle tète avoit été mise à prix pour une somme de 6,000 liv. sterl.

Henriette , arrivée à Plymouth à travers mille périls, s'embarque pour l'île de Jersey : l'amiral i3atty la poursuit. Alors, comme la femme de saint J^ouis, elle fait promettre à un capitaine de la tuer et de la jeter dans la mer avant qu'elle tombât aux mains de ces infidèles d'une nouvelle sorte. Elle aborde avec quelques matelots parmi des rochers sur la côte de la Basse-Bretagne; les paysans prenant ces étrangers pour des pirates, s'arment contre

eux; Henriette-Marie se fait reconnoître, part pour Paris, arrive au Louvre et tombe clans de nouveaux malheurs.

Outragée par des libelles jusque sur le continent, elle tomboit des mains de la populace féroce de Londres dans celles de la populace insolente de Paris. Ballottée entre deux guerres civiles sur les bords de la Tamise, elle rencontre les crimes sérieux des révolutions; sur les rivages de la Seine, les pasquinades sanglantes de la Fronde; là le drame de la liberté , ici sa parodie. Les bouchers et les boulangers d'Angleterre veulent tuer Henriette -Marie dans le palais des Stuarts; les bouchers et les boulangers de France lui refusent des aliments, dans le palais des Bourbons, oubliant que leurs pères avoient été nourris par celui dont ils dédaignoient de nourrir la fille.

« Cinq ou six jours avant que le roi sortît de Paris, «dit le cardinal de Retz, j'allai chez la reine d'An- « gleterre que je trouvai dans la chambre de Made- «moiselle, sa fille, qui a été depuis madame d'Or- « léans. Elle me dit d'abord : Vous voyez , je viens «tenir compagnie à Henriette; la pauvre enfant n'a « pu se lever aujourd'hui faute de feu... La postérité «aura peine à croire qu'une petite-fille d'Henri-lc- « Grand ait manqué d'un fagot pour se lever au mois «de janvier dans le Louvre et sous les yeux d'une « cour de France. »

Elle étoit souvent obligée de se promener des après-dînces cnllèrcs dans les galeries du Louvre pour s'échauffer.,. Elle appréhendait non seulement

les insultes du peuple de Paris, mais la dureté de ses créanciers... Les Parisiens ne la pouvaient souffrir, et un jour que le roi Charles II son fils se promenoit sur une terrasse qui donnoit du côté de la rivière, quelques mariniers lui firent des menaces , ce qui l'obligea de se retirer de peur de les aigrir davantage par sa présence ^

Triste el extraordinaire complication et ressemblance de destinée! Henriette-Marie, en 1639, avoit reçu à Whitehall sa mère exilée, Marie de Médicis. Les habitants de Londres, déjà soulevés contre la reine d'Angleterre, se portèrent à des excès contre l'ancienne reine de France. La fille de Henri IV, qui se défendoit à peine contre la haine publique, fut obligée de demander une garde pour protéger la veuve de Henri IV : et Anne d'Autriche fut impuissante, à son tour, dans Paris, pour mettre à l'abri la sœur fugitive de Louis XIII, et la tante de Louis-le-Grand.

Une fausse nouvelle parvint d'abord à la reine d'Angleterre sur la catastrophe du 30 janvier 1649: le bruit courut que Charles I" avoit été délivré sur l'échafaud par le peuple; mais la lettre d'adieu de l'infortuné monarque, qui fut remise à Henriette le 9 février, dans le couvent des Carmélites à Paris, la tira d'erreur; elle s'évanouit. Le lendemain, madame de Motteville la vint complimenter de la part de la reine régente. Le malheur donnoit le droit à la reine d'Angleterre de faire des leçons : elle chargea

* Fie de Henriette-Marie.

madame de Motteviile de dire à Anne d'Autriche « que le roi son seigneur ( Charles I" ) ne s'étoit «perdu que pour n'avoir jamais su la vérité... que 0 le plus grand des maux qui pouvoient arriver aux « rois , et celui qui seul dévoroit leurs empires , « étoit d'ignorer la vérité. »

Cette insistance d'Henriette n'expliqueroit-elle pas son premier penchant pour les parlementaires, et son antipathie pour Strafford, dont elle trouvoit peut-être l'esprit trop absolu ? Elle ajouta dans cette conversation , « qu'il falloit prendre garde à irriter « les peuples. » Si Charles 1" ne s'étoit perdu que pour n'avoir pas connu la vérité, au dire de la reine, cette reine ne partageoit donc pas l'entêtement du roi sur l'étendue de la prérogative? Elle aimoit les parlements : lorsqu'elle songea à quitter l'Angleterre avec Marie de Médicis sa mère, les deux chambres lui présentèrent une humble pétition pour la supplier de ne pas s'éloigner. Henriette répondit en anglois par un gracieux discours qu'elle resteroit, et qu'il n'y avoit point de sacrifice que le peuple ne pût attendre d'elle ^

Après la mort de son mari , elle se donna le surnom de reine malheureuse , et elle porta le deuil toute sa vie.

L'épreuve la plus rude que cette reine eut à soutenir fut de solliciter un douaire de veuve auprès de l'homme qui l'avoit faite veuve : Cromwell répondit au cardinal Mazarin qu'Henriette de France

• Journaux du P., iv, 314.

n'a voit jamais été reconnue reine d'Angleterre. Cette réponse sauvage , qui transformoit en concubine d'un prince étranger la filled'un de nos plus grands rois, étonne moins que la demande même de cette HUe de Jeanne d'Albret. Lorsque Henriette apprit ce refus , elle dit noblement : « Ce n'est pas à moi, «c'est à la France que cet outrage s'adresse. » Telle étoit, en effet, l'abjection où la politique d'un ministre sans honneur avoit alors réduit notre patrie. Mazarin étoit descendu jusqu'à se faire l'espion de Cromwell auprès de la famille royale exilée : ce fait résulte d'une lettre de Cromwell, qui n'étoit lui-méuie qu'un grand espion couronné et armé.

Quelque temps auparavant, Henriette -Marie avoit été forcée de demander au parlement de Paris ce qu'elle appeloit une aumône.

Retirée à Chaillot chez des sœurs de la Visitation établies dans une maison bâtie par Catherine de Médicis , Henriette devint bigote : il est assez curieux de lire que Port- Royal lui avoit offert de l'argent et un asile. Dans les histoires de sa vie, tristes sont ces petits contes de religieux et de religieuses, ces conseils de nonnes qui parlent des plus grands événements dont elles entendent à peine le bruit, qui jugent du fond de leurs cellules les choses de la politique, et qui, immobiles dans leurs saints déserts, ne s'aperçoivent pas même que le monde marche et passe au pied des murs de leur cloître. Henriette-Marie essaya de rendre ses enfants à l'église romaine. Charles II , indifférent à tout principe, préféra sa couronne à sa foi : il ne se fit ca-

tholique qu'en mourant, lorsqu'il n'avoit plus rien à perdre des biens de la terre. Le duc de Glocester et la princesse d'Orange restèrent zélés protestants; le duc d'York seul (Jacques 11) reçut des impressions qui le dévoient ramener un jour à Paris, pour y mourir dépouillé comme sa mère. La princesse Henriette, depuis duchesse d'Orléans, fut élevée dans la religion romaine.

A la restauration de Charles II , la veuve de Charles I"" passa en Angleterre et ne se put résoudre à y demeurer. Elle ne connoissoit plus personne; elle alloit pleurant dans les palais de Whitehall, de Saint-James et de Windsor, poursuivie qu'elle étoit par quelques souvenirs. Après avoir vu mourir deux de ses enfants (la princesse d'Orange, veuve de vingt-six ans, et le duc de Glocester) elle s'embarqua avec sa fille Henriette, pour revenir eu France. Son vaisseau échoua ; Henriette fut saisie d'une rougeole dangereuse , et resta , soignée par sa mère, un mois entier à bord du vaisseau. La compagne éprouvée de l'infortuné Charles maria Henriette au duc d'Orléans, et reçut à Chaillot le bref de la béatitication de saint François de Sales : dernières grandeurs de la terre et du ciel qui la visitèrent dans sa solitude.

Vers l'an 1G63, Henriette -Marie fit un dernier voyage à Londres. Enfin, rentrée pour toujours dans sa patrie, elle tomba malade à Sainte-Colombe, petite maison de campagne située à peu de distance de la Seine. Un grain d'opium qu'elle prit la plongea dans un sommeil dont elle ne se réveilla

plus. Elle expira vers minuit, le 10 septembre 1669. Un historien a dit agnelle avoitfait un saint usage de ses maux. Bien que son corps fat porté à Saint- Denis et son cœur à la Visitation de Chaillot, elle seroit morte oubliée , si Bossuet ne s'étoit emparé de ce grand débris de la fortune , pour le façonner à la manière de son génie.

Le grand orateur, en envoyant l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre et de Madame Henriette à l'abbé de Rancé, lui écrivoit : «J'ai laissé ordre de «vous faire passer deux oraisons funèbres qui, « parce qu'elles font voir le néant du monde , peu- « vent avoir place parmi les livres d'un solitaire, et « qu'en tout cas il peut regarder comme deux têtes « de mort assez touchantes. »

Page 1