‹ Œuvres complétes de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 74 sur 87 · AU COMMENCEMENT DE LA GUERRE CIVILE · texte numérisé non relu

AU COMMENCEMENT DE LA GUERRE CIVILE

De 1640 à 1647.

Ce fut donc par l'avis de la reine que Charles 1" annonça au conseil des pairs réunis à York la convocation d'un parlement.

Pour ne s'occuper que des affaires intérieures, il se falloit débarrasser des Ecossois. En vain Strafford s'opposa au traité déshonorant que l'on conclut avec eux ; en vain il montra , par une action hardie, combien il étoit facile de les vaincre; le roi n'écouta rien et se hâta de revenir à Londres. Le quatrième parlement avoit été dissous le 5 mai 1640, et le 3 novembre de la même année s'ouvrit cette cinquième assemblée si fameuse dans l'histoire sous le nom du long parlement.

Charles avoit passé douze années sans appeler les communes; il s'étoit hâté, après ce laps de temps, de les disperser de nouveau; on ne s'étonne donc pas de voir, par une réaction naturelle, les communes irritées établir le bill des parlements triennaux, enlever au roi le pouvoir de proroger ces parlements et de les dissoudre ; par ce seul acte,

la monarchie constitutionnelle étoit changée en une démocratie royale. Le monarque qui avoit tant combattu pour la prérogative , lorsqu'elle n'étoit pas virtuellement attaquée , l'abandonna au moment même où on lui porta les plus rudes coups.

Désespérant d'être utile à un prince si foible, Strafford avoit voulu se retirer du ministère; Charles retint le conseiller fidèle qui, ne le pouvant plus servir, se dévoua.

Un dessein, tout-à-fait digne du caractère déterminé de Strafford , avoit été conçu : le ministre vouloit dénoncer au parlement même les membres de ce parlement qui avoient appelé l'armée écossoise en Angleterre. Les preuves de l'appel existoient ; mais ceux que Strafford prétendoit accabler le devancèrent: Pym présenta, au nom des communes, à la barre de la chambre des pairs, une accusation de haute trahison contre Strafford qui fut immédiatement saisi et envoyé à la Tour.

Charles alors croyant adoucir les communes consentit à tout ce qu'elles voulurent entreprendre contre l'autorité de la couronne; mais en renonçant, comme on vient de le dire, au pouvoir de dissoudre le parlement, il se priva du moyen le plus sûr de sauver son ami.

Les chefs du parti étoient, dans la chambre des lords, le duc de Bedford, lord Say, lord Mandeville et le comte d'Essex.

Le duc de Bedford jouissoit d'un revenu immense qui provenoit en grande partie des confiscations dont la couronne avoit doté sa famille, il

avoit ce commun bon sens que le vulgaire prend pour de la sagesse : orgueilleux d'une richesse de mauvaise origine et d'une raison suffisante pour vaquer aux intérêts ordinaires de la vie, regardant les bienfaits des cours non comme une faveur, mais comme un tribut payé à sa puissance, Bedford, si zélé pour le régime légal, et dont les biens étoient les iniques présents de l'arbitraire, seréservoit au jour du malheur le droit d'être ingrat.

Lord Say, A^iolent puritain , n'avoit qu'une fortune médiocre : son ambition étoit démesurée, son esprit fin , son caractère réservé. Les royalistes n'avoient pas d'ennemi plus dangereux.

Sans talents réels , avec de l'urbanité et quelque chose de sincère , lord Mandeville gagna l'affection et la confiance des communes.

Quant au comte d'Essex, dupe des chefs populaires qui flattoient sa vanité, c'étoit un de ces hommes à l'esprit étroit et faux, pour qui l'expérience est nulle; un de ces hommes qui voient le bonheur de l'espèce dans le malheur de l'individu, toujours prêts à recommencer les mêmes fautes, toujours s'ébahissant de ce qui arrive ; personnages qui sont les niais d'un parti, comme d'autres en sont les trafiquants ou les héros.

Dans la chambre des communes, Pym étoit chargé de toutes les propositions de lois; il n'avoit d'autre talent que celui des affaires auxquelles il sembloit donner du poids par une parole lourde et un ton dogmatique; il ne manquoit pas de conscience, et son jugement étoit droit. 11 ne désiroit qu'une amé-

lloratlon dans le gouvernement : chef des réformateurs à la naissance des troubles, il se trouva loin derrière eux , quand la révolution eut fait des progrès.

Hampden vint à point pour aider au renversement d'un empire : passé tout à coup d'une vie dissipée aux mœurs les plus sévères, cachant sous les dehors de l'affabilité des desseins vastes, il est probable qu'il conçut l'idée d'une république, quand on ne songeoit encore qu'aux privilèges parlementaires.

Hampden prenoit une partie de sa force dans la flexibilité de ses talents : son éloquence etson esprit étoient à volonté concis ou diffus , clairs ou embarrassés, et cette obscurité , dont il étoit le maître , lui donnoit plus de puissance en le rattachant aux défauts de son siècle. Tantôt il résumoit les débats du parlement avec une précision admirable, quand ces débats menoient au triomphe de son opinion ; tantôt il embrouilloit la question de manière à la faire ajourner, si elle paroissoit se résoudre contre son avis. Poli et modeste avec art , paroissant se défier de son jugement et céder à celui d'autrui , il finissoit toujours par emporter ce qu'il désiroit. Intrépide à l'armée, profond dans la connoissance des hommes, lui seul devina Cromwell alors que j la foule n'apercevoit encore rien dans ce destructeur du trône des Stuarts. Sylla pénétra de même lame de César : les aigles voient de loin et de haut. On a cru pourtant qu'Hampden fut tenté par la proposition à lui faite d'être gouverneur du prince

de Galles , s'il voiilolt, avec Pym et Hollis , s'engager à sauver Strafford ^

Sombre, vindicatif, implacable, Saint-John formoit, avec Pym et Hampden, le triumvirat qui dominoit la nation. Ces trois hommes se servoient encore du fanatisme de Fiennes, et des talents de sir Henry Vane.

Celui-ci joignoit à une dissimulation profonde un esprit prompt et une parole mordante; dans la laideur bizarre de sa physionomie on croyoit lire des destinées extraordinaires. Emporté par une imagination inquiète et ardente, libertin à Londres, puritain à Genève , séditieux à Boston , Vane excitoit partout des troubles; il enflammoit les esprits pour des principes dont il se jouoit. Après avoir traîné une vie d'aventures sur tous les rivages, il revint dans son pays où la révolution sembloit attirer et demander son fatal génie.

Strafford ayant été mis en accusation , le parlement crut qu'il étoit temps de recourir aux grandes mesures populaires. On fit sortir des prisons et promener en triomphe trois écrivains condamnés pour des libelles. Dans les temps de troubles , la licence de la presse est souvent confondue avec la liberté de la presse, et l'on se sert ensuite de la crainte qu'inspire la première pour enchaîner la seconde : Milton prit la plume en faveur de celle-ci. On trouve pour la première fois le grand nom de l'Homère anglois confondu parmi ceux des pam-

* Whitelocke.

phlétaires du temps , comme on lit le nom d'Olivier Cromwell sur la liste des colonels ou des capitaines de cavalerie de l'armée parlementaire.

Des pétitions étoient colportées de maison en maison, et revêtues de la signature d'honnêtes citoyens dont la bonne foi étoit surprise. Quiconque à la chambre basse se montroit modéré perdoit son siège : on trouvoit cent causes de nullité à son élection; et quiconque entroit violemment dans les idées du jour restoit député, sa nomination fût-elle entachée de tous les vices. Le pouvoir passé entièrement aux communes , il fut aisé de prévoir la mort de Strafford.

Cet homme n'eut qu'un défaut, et ce défaut le perdit : il méprisoit trop les conseils et les obstacles. Fait par la nature pour commander, la moindre contradiction lui étoit insupportable. L'empire appartient sans doute aux talents , la souveraineté réside dans le génie; mais c'est un malheur quand le sentiment d'une supériorité incontestable est révélé à celui qui la possède dans une seconde place , alors qu'il lui est impossible d'atteindre à la première. Ce qui seroit grandeur et puissance légitime au plus haut degré de l'ordre social devient, un degré plus bas , orgueil et tyrannie.

Amené devant la chambre des pairs, Strafford sans assistance , sans préparation , sans connoître même les accusations dont il étoit chargé , luttant < seul contre la foiblesse du roi , la fougue des communes, le torrent de l'inimitié populaire, Strafford se défendoit avec tant de présence d'esprit, que

ses juges n'osèrent d'abord prononcer la sentence.

Toutes les paroles de l'illustre infortuné furent calmes, dignes, pathétiques et modestes. Son discours , qui nous est resté , n'est point souillé du jargon de l'époque. Strafford, dans son adversité, se montra aussi supérieur aux Pym et aux Fiennes par la beauté du génie que par la grandeur de l'ame. La conclusion de sa défense, citée partout , arracha des pleurs à ses ennemis.

M Milords , j'ai retenu ici vos seigneuries beau- « coup plus long-temps que je ne l'aurois dû ; je « serois inexcusable si je n'avois parlé pour l'inté- « rèt de ces gages qu'une sainte , maintenant dans le « ciel , m'a laissés ( il montroit ses enfants , et ses «pleurs l'interrompirent); ce que jeperds moi-même «n'est rien ; mais, je l'avoue, ce que mes indiscré- « tions vont faire perdre à mes enfants m'affecte « profondément : je vous prie de me pardonner cette « foiblesse. J'aurois voulu dire quelque chose de «plus, mais j'en suis incapable à présent : ainsi je « me tairai...

«Et maintenant, milords, je remercie Dieu de « m'avoir instruit, par sa grâce, de l'extrême vanité «des biens de la terre, comparés à l'importance de «notre salut éternel. En toute humilité et en toute « paix d'esprit , milords , je me soumets à votre sen- « tence. Que cet équitable jugement soit pour la vie «ou pour la mort, je me reposerai plein de grati- «tude et d'amour dans les bras du grand Auteur « de mon existence. »

Socrate fut moins soumis : il accusa ses juges à

MÉLANGES niSTOR. 23

la fin de son apologie. «11 est temps, leur dit-il, «que je me retire, vous, pour vivre, moi, pour « mourir. »

Ce ne fut qu'à force de menaces que l'on parvint à faire condamner Strafford dans la chambre des pairs : malgré ces violences, dix-neuf voix surqUai"ante-six l'osèrent encore absoudre.

L'accusé, dans sa défense , avoit surtout foudroyé Pym , l'accusateur, réduit à balbutier une misérable réplique. L'animosité des communes contre Strafford n'étoit peut-être si grande que parce que le noble pair avoit fait partie de la chambre populaire, et qu'il s'étoit montré lui-même ardent adversaire de la couronne. Les chefs plébéiens le regardoient comme un déserteur. L'envie s'attachoit aussi à l'élévation du ministre de Charles : le mérite oublié plait; récompensé, il offusque.

Enfin, il faut dire encore que les partis ont un merveilleux instinct pour découvrir et pour perdre les hommes de taille à les combattre. Dans les grandes révolutions , le talent qui heurte de front ces révolutions est écrasé ; le talent qui les suit peut seul s'en rendre maître : il les domine, lorsqu'ayant épuisé leurs forces , elles n'ont plus pour elles le poids des masses et l'énergie des premiers mouvements. Mais cette sorte de talent complice appartient à des personnages plus grands par la tête que par le cœur, car ils sont long-temps obligés de se cacher dans le crime, pour s'emparer de la puissance.

Charles dans son palais, tremblant pour les jours

LE LONG PARLEMEiNT. 355

de la reine , nomma une commission chargée de ratifier tous les bills portés à la sanction royale. Parmi ces bills se trouvoit celui qui condamnoit Strafford : dernière et misérable foiblesse d'un prince qui cherchoit à couvrir son ingratitude à ses propres yeux , en comprenant dans un acte général de l'autorité suprême l'acte particulier qui donnoit la mort à un ami ! On sait que le monarque fut déterminé à permettre l'exécution de la sentence par la chose même qui Tauroit dû affermir dans la résolution de s'y opposer. Le magnanime Strafford écrivit une lettre à Charles pour dégager la conscience de son roi, et lui donner la permission de le faire mourir.

«Ma vie, lui mandoit-il, ne vaut pas les soins «que Votre Majesté prend pour me la conserver: «je vous la donne avec empressement en échange « des bontés dont vous m'avez comblé , et comme « un gage de réconciliation entre vous et votre peu- « pie. Jetez seulement un regard de compassion sur « mon pauvre fils et sur ses trois sœurs. »

De tous les conseillers de la couronne , Juxon, évêque de Londres , eut seul le courage de dire au roi qu'il ne devoit pas souscrire à la condamnation , s'il oe trouvoit pas Strafford coupable. Exemple frappant de la justice divine ! ce fut ce même Juxon, cet équitable et courageux prélat, qui assista Charles I" à l'échafaud.

Lorsque Strafford apprit que son supplice avoit été autorisé, il se leva avec étonnement de son siège , et s'écria dans le langage de l'Écriture : « Ne

« mettez point votre confiance dans la parole des « princes ni dans les enfants des hommes. » Strafford avoit-il cru au courage du roi? un reste d'amour de la vie s'étoit-il caché au fond du cœur d'un grand homme ?

Charles n'apaisa point les esprits en laissant verser le sang de son ministre : une lâcheté n'a jamais sauvé personne. Les princes de la terre , que des ■ fautes ou des crimes exposent souvent à perdre la 1 couronne, feroient mieux de la compromettre quelquefois pour des causes saintes.

Au surplus l'infortuné Stuart ne cessa de se reprocher sa foiblesse : condamné à son tour, il déclara que sa mort étoit un juste talion de celle de Strafford. Cette confession publique, prononcée à haute voix sur l'échafaud , est une des plus hautes leçons de l'histoire : la postérité n'a pas absous l'ami , mais elle a pardonné au monarque en faveur de la sincérité du repentir, et de la grandeur de l'expiation.

Strafford s'étoit certainement rendu coupable d'actes arbitraires en Irlande; mais l'Irlande avoit été gouvernée de tout temps par l'autorité militaire et par des lois exceptionnelles. D'ailleurs les limites des privilèges de la couronne et des droits du parlement étoient encore si confuses, que l'on se pouvoit ranger du côté d'un de ces deux pouvoirs d'après des antécédents d'une égale autorité. Cinquante ans plus tard , Strafford eût été sévèrement mais justement condamné; à l'époque de l'arrêt prononcé sur lui , les lois qu'on lui appliqua étoient

ou non faites, ou contestées, ou détruites par d'autres lois. Le bill à^aitainder renferma implicitement le délit et la peine; la sentence fut à la fois un jugement et une loi, laquelle loi avoit un effet rétroactif: il y eut donc violence et iniquité.

Strafford se prépara au supplice avec le plus grand calme ^ Le 22 mai 1641 , au matin, on le conduisit au lieu de l'exécution : en passant au pied de la tour où l'archevêque Laud, accusé comme lui , étoit renfermé , il éleva la voix et pria le prélat de le bénir. Le vieillard parut à la fenêtre; ses cheveux étoient blancs ; des larmes baignoient son visage ; deux ecclésiastiques le soutenoient. Strafford se mit à genoux : Laud passa ses mains à travers les barreaux; il essaya de donner une bénédiction que l'âge, l'infortune et la douleur ne lui permirent pas d'achever; il défaillit dans les bras de ses deux assistants.'

Strafford se releva, prit la route de l'êchafaud où le vieil évêque le devoit suivre. Le ministre de Charles marcha au supplice d'un air serein , au milieu des insultes de la populace. Avant de poser le front sur le billot, il prononça ces paroles: «Je «crains qu'une révolution qui commence par ver- « ser le sang ne finisse par les plus grandes calami- « tés et ne rende malheureux ceux qui l'entrepren- «nent. » 11 livra sa tête et passa à l'éternité ( 1641 ).

La révolution précipite son cours; le roi part pour l'Ecosse ; la conspiration irlandoise éclate et

' J'invite à lire, dans la collection des lettres de Strafford, la lettre qu'il écrivit à son fils avant d'aller à l'êchafaud.

est suivie d'un des plus horrible massacres dont il soit fait mention dans l'histoire; les chefs du parti puritain saisissent cette occasion pour hâter la marche des événements. Charles revient de l'Ecosse ; le parlement lui présente des remontrances séditieuses et fait emprisonner les évéques.

Irrité de tant d'affronts , le roi va lui-même accuser de haute trahison dans la chambre des communes les six membres les plus fameux de la faction puritaine. Ceux-ci, prévenus de cette imprudente démarche par une indiscrétion de la reine , se réfugient dans la cité. Une insurrection éclate ; les bruits les plus absurdes se répandent : tantôt c'est la rivière que les cavaliers doivent faire sauter en l'air par l'explosion d'une mine ; tantôt ce sont ces mêmes cavaliers (les royalistes) qui viennent mettre le feu à la demeure des têtes rondes (les parlementaires). Menacée d'un décret d'accusation , la reine force le roi à donner sa sanction à la loi qui privoit les évéques du droit de voter. Henriette quitte l'Angleterre; Charles se retire à York, après avoir refusé d'apposer sa signature au bill relatif à la milice; bill qui tendoit à mettre le pouvoir militaire aux mains de la chambre élective : de part et d'autre on se prépare à la guerre.

On remarque dans la conduite du roi , depuis son avènement au trône jusqu'à l'époque de la guerre civile, cette incertitude qui prépare les catastrophes. Entêté de la prérogative , il se la laissa d'abord arracher par lambeaux , et la livra ensuite toute à la fois ; il étoit brave : il pouvoit en appeler

a l'épée, et il ne recourut aux armes que quand ses ennemis eurent acquis le pouvoir de résister; toutes les voies constitutionnelles lui étoient ou-^ vertes pour agir au nom de la constitution , même contre le parlement, et il n'entra point dans ces voies. Enfin, Charles lutta inutilement contre la force des choses ; son temps l'avoit devancé : ce n'étoit pas sa nation seule qui l'entraînoit, c'étoit le genre humain ; il voulut ce qui n'étoit plus possible. La liberté conquise s'alla perdre d'abord dans le despotisme militaire, qui la dépouilla de son anarchie ; mais enlevée ayx pères, elle fut sub? stituée aux fils , et resta en dernier résultat à I'Aut gleterre.

Dans les combats de plume qui précédèrent des combats plus sanglants, le parti de Charles eut presque toujours raison par le fond et par la forme : ce parti posa très nettement les questions relatives aux formes du gouvernement; il prouva que la constitution angloise étoit composée de monarchie, d'aristocratie et de démocratie (c'étoit la première fois que Ton s'exprimoit ainsi); il prouva que les demandes du parlement tendoient à dénaturer la constitution monarchique et à jeter la Grande-Bretagne dans" l'état populaire, le pire de tous les états. Falkland et Clarendon écrivoient pour le roi; tous deux étoient ennemis déclarés des mesures arbitraires de la cour.

Pourquoi un parti si raisonnable dans ses doctrines ne fut-il pas écouté ? c'est qu'on ne le crut pas sincère, et qu'ensuite il étoit froid; il se trou-

voit placé du côté d'un pouvoir qui tendoit à conserver, tandis que les passions étoient du côté d'un pouvoir qui vouloit détruire. Enfin ce parti étoit dépassé dans ses sentiments de liberté par les puritains, qui marchoient à la république. Plus tard on retourna aux principes de Clarendon et de Falkland, mais il fallut dévorer vingt ans de calamités. Ainsi nous sommes revenus en 1814 aux doctrines de 1789 : nous aurions pu nous épargner le luxe de nos maux.

Cependant (il est triste de le dire), les crimes et les misères des rév.olutions ne sont pas toujours des trésors de la colère divine, dépensés en vain chez les peuples. Ces crimes et ces misères profitent quelquefois aux générations subséquentes par l'énergie qu'ils leur donnent, les préjugés qu'ils leur enlèvent, les haines dont il les délivrent, les lumières dont il les éclairent. Ces crimes et ces misères, considérés comme leçons de Dieu, instruisent les nations, les rendent circonspectes, les affermissent dans des principes de liberté raisonnables; principes qu'elles seroient toujours tentées de regarder comme insuffisants, si l'expérience douloureuse d'une liberté sous une autre forme n'avoit été faite.

Falkland a laissé un de ces souvenirs mêlés de mélancolie et d'admiration qui attendrissent l'ame. 11 étoit doué du triple génie des lettres, des armes et de la politique. 11 fut fidèle aux Muses sous la tente, à la liberté dans le palais des rois, dévoué à vfn noonarque infortuné, sans méconnoître les fautes

de ce monarque. Accablé des maux de son pays, fatigué du poids de l'existence, il se laissa aller à une tristesse qui se faisoit remarquer jusque dans la négligence de ses vêtements. 11 chercha et trouva la mort à la bataille de Naseby : on devina- son dessein de quitter la vie au changement de ses habits : il s'étoit paré comme pour un jour de fête.

Le chancelier Clarendon, qui de son côté servit si bien Charles P% vint dans la suite mourir à Rouen, exilé par Charles II, qui lui devoit en partie sa couronne. Sous le règne de ce dernier prince, on condamna à être brûlé par la main du bourreau le mémoire justificatif du vertueux magistrat dont les écrits mêlés à ceux de Falkland avoient fait triompher la cause royale.

L'étendard royal planté à Nottingham donna, dit Hume, le signal de la discorde et de la guerre civile à toute la nation. Clarendon remarque que les parlementaires avoient commis le premier acte d'hostilité en s'emparant des magasins de Hull. L'observation est juste, mais le parlement avoit agi dans ses intérêts : lorsque dans les troubles des empires on en est venu à l'emploi de la force, il s'agit moins de la première attaque que de la dernière victoire.

La fortune se déclara d'abord pour le roi : la reine lui amena des secours. Il assembla à Oxford les membres du parlement qui lui étoient demeurés fidèles, afin de combattre le parlement de Londres : ainsi sous la Ligue nous avions le parlement de Tours et celui de Paris; « mais depuis, dit Bossuct,

«des retours soudains, des changements inouïs, la «rébellion long-temps retenue, à la fin tout-à-fait « maîtresse ; nul frein à la licence ; les lois abolies , «la majesté violée par des attentats jusqu'alors in- « connus; l'usurpation et la tyrannie sous le nom « de liberté. »

GROMWELL. 363

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GROMWELL.

Tous ces revers tinrent à un homme : non que Cromwell fût l'adversaire de Charles (dans ce cas encore la lutte eût été trop inégale), mais Cromwell étoit la destinée visible du moment. Charles, le prince Rupert, les partisans du roi , remportoient-ils quelque avantage, cet avantage devenoit inutile par la présence de Cromwell. Moins les talents de cet homme étoient éclatants , plus il paroissoit surnaturel : bouffon et trivial dans ses jeux, lourd et ténébreux dans son esprit, embarrassé dans sa parole, ses actions avoient la rapidité et l'effet de la foudre. Il y avoit quelque chose d'invincible dans son génie, comme les idées nouvelles dont il étoit le champion.

Olivier Cromwell, fils de Robert Cromwell et d'Elisabeth Stewart, naquit à Huntingdon, le 24 avril V. s., la dernière année du seizième siècle. Robert eut dix enfants, et Olivier fut le second de ses fils. Les frères d'Olivier moururent en bas âge. Milton a exalté et d'autres ont ravalé la famille du Protecteur : il a dit lui-même dans un de ses discours qu'il n'étoit ni bien ni mal né, ce qui étoit modeste , car sa naissance étoit bonne, et ses alliances surtout remarquables. Les premiers biographes de Cromwell, particulièrement les premiers biographes fran-

çois, l'envoient servir d'abord sur le continent, et le font comparoître devant le cardinal de Richelieu, qui prédit la grandeur future du jeune Anglois : ces fables sont aujourd'hui abandonnées. Cromwell reçut les premiers rudiments des lettres à Huntingdon, sous un docteur Thomas Beard, ministre dans cette petite ville. Le docteur fut un mauvais maître, quoiqu'il composât des pièces de théâtre pour ses écoliers; Cromwell ne sut jamais correctement l'orthographe.

Envoyé à Cambridge au collège de Sydney-Sussex (23 avril 1616), il étudia sous Richard Hovvlet, apprit un peu de latin : Waller veut qu'il sût bien l'histoire grecque et romaine. Il ai^oit les livres, écrivoit facilement de mauvaise prose et de méchants vers.

Son père étant mort, sa mère le rappela auprès d'elle. Pendant deux années, Olivier fut la terreur de la ville d'Huntingdon par ses excès. Envoyé à Lincolns-Inn pour s'instruire dans les lois, au lieu de s'y appliquer, il se plongea dans la débauche. Revenu de Londres en province, il se maria à Elisabeth Bourchier, nlle de sir James Bourchier, du comté d'Essex. Elle étoit laide et assez vaine de sa naissance : une seule lettre d'elle, qui nous reste, montre qu'elle avoit reçu l'éducation la plus négligée K

' 11 ne faut pourtant pas confondre les fautes d'orthographe et de langue, dans les manuscrits de la première partie du dixseptième siècle, avec l'orthoffraphe et les langues de cette époque qui n'étoient pas fixées et varioient encore dans chaque pays, selon les provinces.

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Croravvell, qui n'avoit que vingt et un ans au moment de son mariage, changea subitement de mœurs, entra dans la secte puritaine, et fut saisi de l'enthousiasme religieux, tantôt feint, tantôt vrai, qu'il conserva toute sa vie. Nous verrons plus tard les contrastes de son caractère.

Une succession ayant donné quelque aisance à Cromvvell, il devint gentleman farmer dans l'île d'Ely, et fut élu membre du troisième parlement de Charles en 1628 : il ne s'y fit remarquer que par son ardeur religieuse et par ses déclamations contre les évêques de Winchester et de Winton. Sa voix étoit aigre et passionnée, ses manières rustiques, ses vêtements sales et négligés. Cromwell étoit d'une taille ordinaire (cinq pieds cinq pouces environ); il avoit les épaules larges, la tête grosse, et le visage enflammé.

Après la dissolution du parlement de 1628, Cromwell disparoît; on ne le retrouve qu'à la convocation du parlement de 1640. On sait seulement que les censures et l'intolérance de la Chambre Etoilée, ayant déterminé beaucoup de citoyens à passer à la Nouvelle-Angleterre , Hampden et son cousin Olivier Cromwell résolurent de s'expatrier. Ils avoient choisi pour le lieu de leur résidence, dans des pays sauvages, une petite ville puritaine, fondée en 1635, sous le nom de Say-Brook , par lord Brook et lord Say. Cromwell et Hampden étoient déjà à bord d'un vaisseau sur la Tamise, lorsque cette proclamation les contraignit de débarquer : « Il est défendu à tous marchands, maîtres

«et propriétaires de vaisseaux, de mettre en mer «un vaisseau ou des vaisseaux avec des passagers, « avant d'en avoir obtenu licence spéciale de quel- « ques uns des lords du conseil privé de Sa Majesté, « chargés des plantations d'outre-mer. »

Hampden et Cromwell, au lieu de s'aller ensevelir dans les déserts de l'Amérique, furent retenus en Angleterre par les ordres de Charles 1" : il n'y a pas, dans les annales des hommes, un exemple plus frappant de la fatalité.

Obligé de rester en Angleterre par la volonté du roi qu'il devoit conduire à l'échafaud, Cromwell ne sachant où jeter son inquiétude, s'opposa au dessèchement très utile des marais de Cambridge , de Huntingdon, Northampton et Lincoln; dessèchement entrepris par le comte de Bedfort. Les personnages puissants qu'il attaquoit lui donnèrent le surnom dérisoire de lord des marais ; mais le parti populaire et puritain , à cause même de cette attaque contre de nobles hommes, choisirent Cromwell, membre de la Chambre des communes pour Cambridge, au parlement du 5 mai 1640. Ce quatrième parlement ayant été subitement dissous, l'obscur député reparut enfin, la même année, dans ce long parlement qui devoit faire sa puissance, et qu'il devoit détruire.

La révolution qui commençoit sa marche ne se trompoit pas sur son chef, bien que ce chef fût encore le membre le plus ignoré de ces fameuses communes. Au premier cri de la guerre civile , le génie du Protecteur s'éveilla. Volontaire d'abord,

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