DEPUIS
JUvSQU'A L'ÉTABLISSEMENT DE LA IIÉPLBLIOUE.
De IGi7 à 1649.
Près d'une moitié de la propriété augloise avoit été séquestrée par le parlement, sous le prétexte de l'attachement que les propriétaires conservoient aux opinions royalistes. Le clergé anglican étoit errant dans les bois; des victimes entassées dans les pontons, sur la Tamise, périssoient de maladie, et quelquefois de faim. On avoit établi des comités investis du droit de vie et de mort, lesquels, sans forme de procès , dépouilloient les citoyens. Ces comités exerçoient des vengeances, vendoient la justice, et protégeoient le crime.
Tous ces maux rendirent l'entreprise de l'armée contre le parlement extrêmement populaire, car, dans le mouvement des ambitions et dans le ressentiment des misères publiques, on n'examina pas jusqu'à quel point le succès de la révolution n'avoit pas tenu à des rigueurs que l'iuimanité, l'équité et la morale ne pouvoient d'ailleurs justifier.
Après avoir chassé les presbytériens du parle-
ment , l'armée entama , à l'exemple de ce même parlement, des négociations avec le roi.
Cromvvell pensa-t-il d'abord à se réunir à Charles ? on l'a cru. John Cromwell, un de ses cousins, lui avoit entendu dire à Hamptoncourt : « Le roi est « injustement traité, mais voici ce qui lui fera rendre «justice; » il montroit son épée. Il est certain qu'Ircton et Cromwell eurent des pourparlers fréquents à Hamptoncourt, avec les agents du roi. Charles offroit, dit-on, à Cromvvell l'ordre de la Jarretière et le titre de comte d'Essex ; mais Cromwell prévit tant d'opposition de la part des agitateurs et des nivclcurs, qu'il se décida à les suivre. L'esprit républicain, en forçant un simple citoyen à refuser w\\ cordon, lui donna une couronne : Cromwell fût redevenu sujet obscur, mais vertueux; la liberté lui imposa le crime, le despotisme et la gloire.
Cromwell jouoit vraisemblablement un double jeu; si les négociations avec Charles réussissoient, elles le menoient à la fortune; si elles échouoient, il trouvoit, en abandonnant le roi, d'autres honneurs : d'un côté la prudence et l'intérêt lui conseilloient de se rapprocher de Charles; de l'autre, sa haine plébéienne et son ambition démesurée l'en écartoient. Ainsi s'expliqueroit mieux l'ambiguité de la conduite de Cromwell, que par la profonde hypocrisie d'une trahison non interrompue, etinébranlablement décidée d'avance à se porter aux derniers excès.
Dans ces négociations tant de fois reprises et rompues avec les divers partis, Charles lui-même
fut généralement accusé de fausseté. Il avoit le tort de trop écrire et de trop parler : ses billets , ses lettres, ses déclarations, ses propos, iinissoient par être connus de ses ennemis, qui, à cet effet, se servoient souvent de moyens peu honorables. Après la bataille de Naseby (14 juin 1645), on trouva dans une cassette perdue des lettres et des papiers importants : ils furent lus dans une assemblée populaire à Guildhall, et publiés ensuite avec des notes, par ordre du parlement, sous ce titre: Le portefeuille du roi ouvert, etc. Ces papiers et ces lettres (du roi et de la reine) prouvoient trop que Charles ne regardoit pas sa parole comme engagée, qu'il songeoit à appeler des armées étrangères , et qu'il étoit toujours entêté des maximes du pouvoir absolue
C'CvSt encore ainsi qu'avant de quitter Oxford pour se livrer aux Ecossois, il avoit écrit à Digby que si les presbytériens ou les indépendants ne se joignoient à lui , ils s'égorgeroient les uns les autres, et qu'alors il deviendroit roi.
' J'ai déjà cité ces papiers et ces lettres. Malgré la candeur des saints, et les certifiés conformes , il ne m'est pas prouvé que le texte soit religieusement conservé. Outre les raisons matérielles et morales que je pourrois apporter de mon opinion, je remarquerai que ce fut Cromwell, le plus grand des fourbes, qui vainquit les scrupules des parlementaires et les détermina à faire publier ces documents. Sous le Directoire, n'a-t-on pas falsifié et interpolé les Mémoires même de Cléry? Sous Buonaparte même on employoit ces odieux moyens , bien indignes de son génie et de sa puissance. Pendant les Cent-Jours, ne publia-t-on pas à Paris les lettres altérées de Ms^^ le duc d'Angoulème à S. A. R. M""^ la duchesse d'Angoulème , et jusqu'à une fausse édition de mon Rapport fait au Roi dans son conseil à Gand? Les partis sont sans conscience : tout leur est bon pour réussir.
37G LES QUATRE SÏUARTS.
Lorsque saisi à Hoiraby par i armée, Charles fut conduit à Hamptoncourt, il adressa à la reine une lettre dans laquelle, après s'être expliqué sur sa position, il ajoutoit : «En tenaps et lieu je saurai «agir comme il le faudra avec ces coquins-là. Je «leur donnerai un cordon de chanvre au lieu d'une «jarretière de soie.» Ireton et Cromvsell, qui traitoient avec le roi, retirèrent cette lettre des panneaux d'une selle où elle avoit été renfermée. Comme homme, Charles étoit naturellement sincère; comme roi, l'orgueil du sang et du pouvoir le rendoit méprisant et trompeur. Montross, allant au supplice, employa plus noblement cette image des cordons. «Le feu roi, dit-il, m'a fait l'honneur de me gra- « tifier de l'ordre de la Jarretière; mais la corde « rend ma position plus illustre. »
Les niveleurs, à la politique desquels Cromvs^ell dut sa puissance, étoient une autre faction engendrée par les indépendants , et poussant les principes de ceux-ci à leur dernière conséquence.
Effrayé par des menaces , ne pouvant s'entendre avec l'armée et le parlement qui traitoient séparément avec lui, le roi eut la foiblesse de s'échapper de Hamptoncourt, laissant sur sa table une déclaration adressée aux deux chambres, et divers papiers. Huntingdon prétend que Cromwell avoit écrit une lettre au gouverneur de Hamptoncourt pour l'avertir du danger de Charles.
Ce prince croyoit sa cause bien abandonnée, puisqu'il n'essaya pas de s'enfoncer dans l'Angleterre et d'y retrouver son parti , quoiqu'il eût un
moment la pensée de se retirer à Berwick. Après avoir marché toute la nuit accompagné seulement du valet de chambre Legg, et de deux gentilshommes, Ashburnham etBerckley, il arriva sur la côte; il ne vit qu'une mer déserte. Celui qui commande à l'abînae, et qui le mit à sec pour laisser passer son peuple, n'avoit pas même permis qu'une barque de pécheur se présentât pour ouvrir un chemin sur les flots au monarque fugitif. Charles alla frapper à la porte du château de Tichfield, où la comtesse douairière de Southampton lui donna l'hospitalité; il prit ensuite le parti désespéré de solliciter la protection du gouverneur de l'île de Wight, le colonel Hammond, créature de Cromwell.
Prévenu par Jacques Ashburnham et par Berckley, Hammond refusa de promettre sa protection à Charles, et demanda à être conduit vers lui. Le roi, apprenant l'arrivée inattendue du gouverneur, se crut encore une fois victime d'une de ces trahisons dont il avoit l'habitude. Il s'écria: «Jacques, tu m'as perdu!» Ashburnham fondant en larmes proposa à Charles de y3oignarder Hammond qui attendoit à la porte. Charles refusa de consentir à l'assassinat d'Hammond, assassinat qui l'eût peutêtre sauvé.
Le roi devint une seconde fois prisonnier de la faction militaire, au château de Carisbrook. Cromwell , qui par ses tergiversations étoit devenu suspect au parlement et aux soldats, assembla les ofhciers : dans un conseil secret il fut résolu, quand l'armée auroit achevé de s'emparer de tous les
pouvoirs, de mettre le roi en jugement pour crime de tyrannie; crime que cette indépendante armée employoit à son profit, le regardant sans doute comme un de ses privilèges ou l'une de ses libertés.
Or le parlement, tout mutilé qu'il étoit déjà, essayoit de résister encore; il continuoit de traiter avec le roi. Lorsque les commissaires de cette assemblée devenue impuissante furent introduits au château de Carisbrook, ils demeurèrent frappés de respect à la vue de cette tète blanchie et décoiiromiée y comme l'appelle Charles dans quelques vers qui nous restent de lui. Les débats entre les commissaires et le roi s'ouvrirent sur des points de discipline religieuse, et l'on ne s'entendit point; tel étoit le génie de l'époque : on sacrifioit tout à l'entêtement d'une controverse. Cependant les libertés publiques, et notamment la liberté de la presse, pour lesquelles on prétendoit tout faire, étoient sacrifiées aux partis tour à tour triomphants. Des brochures intitulées. Cause de l'armée. Accord du peuple, étoient déclarées, par les parlementaires, attentatoires à l'autorité du gouvernement; la force militaire, de son côté, obtenoit, sur la demande du général Fairfax, que tout écrit seroit soumis à la censure, et que le censeur seroit désigné par le général. Les factions^ même \es factions républicaines, n'ont jamais voulu la liberté de la presse : c'est le plus grand éloge que l'on puisse faire de cette liberté.
Cependant les niveleurs poussèrent si loin leur politique de théorie, qu'ils donnèrent des craintes
sérieuses à Cromvvell. Il se présente tout à coup k l'un de leurs rassemblements avec le régiment rouge qu'il commandoit, et dont les soldats étoient surnommés ccUcs de fer. Il tue deux démagogues de sa main, en fait pendre quelques autres, dissipe le reste. Que disoient les lois de ces homicides arbitraires, dans ce temps de liberté légale? Rien.
LesEcossois, honteux d'avoir livré leur maître, courent aux armes ; Cromwell les bat et fait prisonnier leur général , le duc d'Hamilton ; des royalistes obligés de capituler dans la ville de Colchester sont exposés au marché comme un troupeau de nègres, et encaqués pour la Nouvelle-Angleterre: Charles II, rendu à sa puissance, oublia de les racheter : l'ingratitude des rois fit de la postérité de ces infortunés prisonniers des hommes libres, sur le même sol où ils avoient été vendus comme esclaves des rois.
L'armée victorieuse demanda, d'abord en termes couverts, et ensuite patemment , le jugement du roi. Diverses garnisons du royaume appuyèrent cette demande. Louis XVI fut victime de la violence d'un corps politique; Charles l^"^ ne succomba qu'à l'animosité de la faction militaire : ses accusateurs, une partie de ses juges, et jusqu'à ses bourreaux , furent des officiers.
Epouvanté de tant de démarches audacieuses , le parlement presse les négociations avec l'auguste prisonnier, afin d'opposer le pouvoir de la couronne au pouvoir de la soldatesque : pour toute réponse Cromwell marche à Londres.
380 LES QUATRE STLARTS.
En même temps l'ordre est expédié au colonel Hammond,dan8 l'Ile de Wight, d'aller rejoindre le général Fairfax et de remettre la garde de la personne du roi au colonel Ewers.
Le parlement défend h Hammond d'obéir; Hammond se seroit soumis à l'injonction de l'autorité civile; mais, trouvant les soldats de la garnison disposés à la révolte, il partit pour le camp, où on l'arrêta. Le roi fut saisi, conduit de l'île de Wight au château de Hurst, et bieutôt à Windsor. Charles avoit envoyé son ultimatiim aux communes , et avoit promis à Hammond d'attendre vingt jours dans l'île de Wight la réponse définitive du parlement; il ne tenta donc point de s'échapper, ce qu'il auroit pu faire aisément : sa fidélité à sa parole !c conduisit à l'échafaud ; l'honneur du prince fit le crime de la nation.
Les indépendants avoient précédemment expulsé de la chambre élective les presbytériens les plus probes ; ils en alloient être chassés à leur tour. Ce fut la seule circonstance où ces fameuses communes montrèrent du courage: à la face de l'armée qui assiégeoit les portes de Westminster, elles déclarèrent que les conditions venues de File de Wight étoient suffisantes , et qu'on pouvoit conclure un traité avec le roi. Les grandes résolutions tardives ne réussissent presque jamais, parce que, n'appartenant ni à l'inspiration de la vertw , ni à l'impulsion du caractère, elles ne sont que le résultat d'une position désespérée qui fait un moment surmonter la peur; alors , ou l'on manque du cou-
CAPTIVITÉ DU ROI. 38ï
rage suffisant pour soutenir ces résolutions , ou des moyens nécessaires pour les exécuter.
L'équitable histoire doit remarquer que ce vote des communes fut principalement l'ouvrage de Prynne, de ce presbytérien si persécuté par le parti de la couronne etde l'épiscopat, decethomme qui , pour l'indépendance de ses opinions , avoit subi deux fois la mutilation, trois fois l'exposition au pilori, huit années de prison, et des amendes considérables.
Le lendemain de la résolution parlementaire , le colonel Pride , charretier par état , arrêta quarantesept membres des communes lorsqu'ils se présentèrent aux portes de Westminster. Le jour suivant , l'entrée de la Chambre fut refusée à quatre-vingtdix-huit autres ; Prynne déclara qu'il ne se retireroit jamais volontairement , et l'on fut obligé de l'entrahier de force. Après diverses épurations, le long parlement se trouva réduit à soixante dix-huit membres, et bientôt à cinquante -trois par des retraites volontaires : trois cent quarante votants avoient été présents à la délibération relative aux négociations avec le roi. La poignée de séditieux conservée par la dérision des soldats retint le nom de parlement : le mépris populaire y ajouta le surnom de rump qui lui est resté.
Le ninip rejeta tout projet d'accommodement avec Charles ; il parla aussi de forger un de ces plans de république qui ébaudissent les dupes, et dont les fripons profitent. Le bill pour mettre Charles en jugement, et pour ériger à cet effet
une cour de justice, fut proposé et voté dans la prétendue Chambre des communes. La Chambre haute, dont il n'existoit plus que l'ombre, et qui ne comptoit que seize pairs dans son sein, rejeta à l'unanimité le double bill. Le rump rendit aussitôt cet arrêt : « Attendu que les membres des com- « raunes sont les véritables représentants du peuple , « de qui après Dieu émane tout pouvoir, la loi naît « des communes , et n'a besoin pour être obligacctoire ni du concours des pairs, ni de celui du « roi. »
Un acte fut passé, autorisant cent quarante-cinq juges nommés dans cet acte, ou trente seulement parmi eux, à se former en haute cour, afin de faire le procès à Charles Stuart, roi d'Angleterre. Coke fut l'avocat général , et Bradshaw eut la présidence de cette cour dont Cromwell faisoit partie. Il ne se trouva à l'ouverture de la procédure que soixantesix membres, et soixante seulement au prononcé de la sentence.
Le roi fut conduit de Windsor au palais de Saint- James , et de là à la barre de la cour qui siégeoit au bout de la grande salle de Westminster. Le président Bradshaw étoit assis dans un fauteuil de velours cramoisi, et les soixante-six commissaires, rangés des deux côtés du président , sur des banquettes recouvertes d'écarlate : un autre fauteuil , en face du président, avoit été préparé pour X accusé. Lorsqu'on annonça l'arrivée du roi, Cromwell se précipita à une fenêtre pour le voir, et s'en retira tout aussi vile, pale comme la mort.
Charles entra d'un pas ferme, le chapeau sur la tète, une canne à la main; il s'assit d'abord, puis se leva et promena sur ses juges un regard assuré; c'étoit le 20 janvier 1649, jour qui devoit avoir son anniversaire : le 20 janvier 1793 fut lue à Louis XVI, prisonnier au Temple , la sentence de mort.
Amené quatre fois devant ses meurtriers, Charles montra une noblesse , une patience, un sang-froid, un courage , qui effacèrent le souvenir de ses foiblesses. 11 déclina la compétence de la cour, et, la tête couverte, parla en roi.
Bradshavv opposa à Charles la souveraineté du peuple; il accusa le prince d'avoir violé la loi, opprimé les libertés publiques et versé le sang anglois. Cette controverse politique n'étoit qu'une plaidoirie dérisoire devant la mort séant au tribunal. On entendit des témoins qui prouvèrent que le roi avoit commandé ses troupes dans diverses affaires : en France , on n'auroit pas tué un roi pour s'être battu. ^
Lady Fairfax montra la généreuse audace particulière aux femmes : de la tribune où elle assistoit au procès elle osa contredire les commissaires. On la menaça de faire tirer les soldats sur les tribunes.
Les juges, se reconnoissant bourreaux, avoient déposé une épée sur la table à laquelle étoient assis les deux secrétaires du tribunal. Charles, passant devant cette table , toucha le glaive du bout de la canne qu'il tenoit à la main et dit : « Il ne me fait pas peur. » 11 disoit vrai.
11 avoit pareillement touché avec celte canne l'épaule de l'avocat général Coke , en lui adressant le cri parlementaire hearl hear ! (écoutez î écoutez !) lorsque Coke commença la plaidoirie. La pomme d'argent de la canne tomba. Amis et ennemis en conclurent que le roi seroit décapité.
Charles, entendant autour de lui les exclamations : «Justice! justice ! Exécution ! exécution !» sourit de pitié.
Un misérable, peut-être un des juges, lui crache au visage : il s'essuie tranquillement. « Les pauvres «soldats, dit-il ensuite à Herbert (le Cléry du de- « vancier de Louis XVl) , les pauvres soldats ne m'en «veulent pas; ils sont excités à ces insultes par « leurs chefs, qu'ils traiteroient de la même manière « pour un peu d'argent. » Un de ces soldats, qui lui témoignoit quelque commisération , fut rudement frappé par un officier. «La punition me semble «passer l'offense, dit Charles.»
La religion soutenoit le monarque : il pensoit partager ces ignominies avec le Roi des rois, et cette comparaison élevoit son ame au dessus des misères de la vie. 11 ne s'attendrit qu'en entendant le peuple s'écrier derrière les gardes : « Que Dieu préserve votre majesté ! » Ce ne sont pas les outrages, ce sont les marques de bonté qui brisent le cœur des malheureux.
Dans les intervalles des séances , les commissaires se retiroieht pour délibérer entre eux dans /a cliamhre peinte. C'est ce qui arriva surtout le troisième jour du jugement, lorsque le roi proposa
de s'expliquer devant un comité composé de lords et de membres des communes, ayant à faire, disoitil, une proposition propre à rendre la paix à soii peuple. Bradshaw repoussa la demande du roi : le colonel Dovvnes, un des juges, réclama; la cour alla délibérer dans la chambre voisine ; Cromwell l'emporta sur le colonel : il fut décidé qu'on n'admettroit point la proposition du roi. Charles avoit dessein , du moins on Ta cru , de déclarer qu'il abdiquoit la couronne en faveur du prince de Galles.
Avant et pendant l'instruction du procès, on essaya par toutes sortes de jongleries d'échauffer l'esprit du peuple.
Un prédicateur annonça en chaire « qu'il venoit « d'avoir une révélation ; que pour assurer le bonce heur du peuple, il étoit urgent d'abolir la mo- «narchie; que le roi étoit visiblement Barrabas, et «l'armée le Christ; qu'il ne falloit pas imiter les « Juifs, délivrer le voleur au lieu du juste ; que plus «de cinq mille saints étoient dans l'armée, et des M saints tels qu'il n'y en avoit pas de plus grands «dans le paradis; qu'ainsi justice devoit être faite « du grand Barrabas de Windsor. » Ce prédicant , venu de la rSouvelle-Angleterre, s'appeloit Peters; singulière ressemblance de nom avec cet autre Peters qui contribua à la perte de Jacques second.
On vit dans ce moment critique ce que l'on a vu trop souvent : la probité commune, suffisante dans le temps de calme , insuffisante au moment du péril. Cette espèce d'honuétes gens qui avoient
MÉLANGES IIISTOK. 25
voulu la révolution de bonne foi , manquèrent d'énergie pour la retenir dans de justes bornes. Whitelocke, de ce troupeau des foibles, déclare qu'on rejetoit la sale besogne du procès fait au roi sur l'armée; chose naturelle, selon lui, puisque l'armée avoit demandé l'accusation, Whitelocke avoit raison, mais l'armée n'entendoit pas la chose comme cela ; elle prétendoit rendre les parlementaires exécuteurs de ses hautes œuvres. Whitelocke, commissaire du sceau, s'alla cacher à la campagne avec son collègue Weddrington; Elsing, clerc du parlement , résigna sa charge.
John Cromwell , alors au service de Hollande, vint en Angleterre de la part du prince de Galles et du prince d'Orange pour tâcher de sauver le roi. Introduit, avec beaucoup de peine, auprès d'Olivier, son cousin, il chercha à l'effrayer de l'énormité du crime prêt «î se commettre ; il lui représenta, à lui Olivier Cromwell, qu'il l'avoit vu jadis à Hamptoncourt dans des opinions plus loyales. Olivier répliqua que les temps étoient changés, qu'il avoit jeûné et prié pour Charles, mais que le ciel n'avoit point encore donné de réponse. John s'emporta et alla fermer la porte ; Olivier crut que son cousin le vouloit poignarder: «Retournez à votre auberge, lui dit-il, et ne vous « couchez qu'après avoir entendu parler de moi. » A une heure du matin, un messager d'Olivier vint dire à John que le conseil des officiers avoit c/ze/c/te le Seigneur , et que le Seigneur vouloit que le roi mourût. Dans une autre occasion on avoit entendu
CAPTIVITÉ DU ROI. ^9ff
Cromwell s'écrier : « H s'agit de ma tête ou de celle «du roi; mon choix est fait. »
L'ordre pour l'exécution de l'arrêt de mort fut signé dans la salie peinte, par une soixantaine de membres qui le scellèrent de leurs sceaux; l'original de cet ordre existe : plusieurs noms des signataires sont écrits de manière à ce qu'on ne les puisse lire; d'autres sont effacés et remplacés par des noms en interligne. La lâcheté du présent et la crainte de l'avenir avoient commandé ces viles précautions d'une conscience épouvantée.
Cromwell apposa son nom à l'ordre d'exécution avec ces bouffonneries qu'il avoit coutume de mêler aux actions les plus sérieuses; soit qu'il fût ou qu'il voulût avoir l'air d'être au dessusde ces actions, soit que son caractère se composât du burlesque et du grand, l'un servant de délassement à l'autre.
On avoit vu Cromwell dans sa première jeunesse si mauvais sujet , que les maîtres des tavernes fermoient leur porte lorsqu'il passoit dans les rues d'Huntingdon. Une fois, chez un de ses oncles , il obligea les assistants à fuir d'un bal par le choix du parfum dont il avoit frotté ses gants et ses habits. Plus tard, s'occupant d'une constitution pour l'Angleterre, il jeta un coussin à la tête de Ludlow, qui lui lança un autre coussin dans les jambes comme il s'en fuy oit. Des saints le surprirent un jour occupé à boire. « Ils croient, dit- il à «ses joyeux amis, que nous cherchons le Seigneur y «et nous cherchons un tire -bouchon. » Le tirebouchon étoit tombé.
Cromwell donc, en signant l'ordre de l'exécution de Charles P% barbouilla d'encre le visage de Henri Martyn , qui signoit après lui ; le régicide Martyn rendit jeu pour jeu à son camarade de forfait : cette encre étoit du sang ; elle leur laissa la marque qu'on voyoit au front de Caïn.
Le colonel Ingoldsby, parent d'Olivier, nommé commissaire à la haute cour, où il ne siégea pas , entra par hasard dans la chambre peinte au moment de la signature; Cromwell le presse de joindre son nom aux noms déjà inscrits; le colonel s'y refuse. Les commissaires se saisissent d'ingoldsby ; Cromwell lui mit de force la plume entre les doigts avec de grands éclats de rire, et, lui conduisant la main , le contraint de tracer le mot Ingoldsby.
Au surplus, cette nargue abominable se retrouve souvent dans l'histoire. Les plus grands révolutionnaires de France étoient bavards , indiscrets , et affectoient de verser le sang avec la même indifférence que l'eau. Une conscience paralysée et une conscience vertueuse produisent la même paix; elles portent légèrement la vie, avec cette différence : l'une ne sent pas le fardeau du remords, l'autre le poids de l'adversité.
Cromwell joua auprès de Fairfax une autre comédie : celui-ci vouloit, avec son régiment, tenter de délivrer le roi. Cromwell , secondé d'Ireton , s'efforça de persuader à Fairfax que le Seigneur avoit rejeté Charles. Ils l'engagèrent à implorer le ciel pour en obtenir un oracle, cachant toutefois à
leur honorable dupe qu'ils avoient déjà signé Tordre de l'exécution.
Le colonel Harrison, aussi simple que Fairfax, mais dans d'autres idées que lui , fut laissé par le gendre et le beau -père auprès de Fairfax : il fit durer les prières jusqu'au moment où la nouvelle arriva que la tête du roi étoit tombée.
Les lords Richmond, Lindesay, Southampton, Herforth, jadis ministres de Charles, demandèrent à subir la mort pour leur maître, comme seuls responsables , selon l'esprit de la constitution , des actes de la couronne. Les factions ne reconnurent point cette noble responsabilité : le crime donna un bill d'indemnité aux ministres. L'Ecosse menaça ; la France et l'Espagne firent des représentations, assez froides à la vérité; la Hollande agit plus vivement, en vain.
Charles avoit écouté sa sentence sans donner d'autre signe d'émotion qu'une contraction dédaigneuse des lèvres lorsqu'il s'entendit déclarer tyran, traître, meurtrier, ennemi de la république, et condamné comme tel à avoir la tète tranchée. Les soixante-treize commissaires restant des cent quarante-quatre nommés, se levèrent tous en signe d'adhésion à l'arrêt, qui fut lu à haute voix. Charles témoigna le désir de parler après la lecture ; on lui interdit la parole : il n'étoit plus vivant aux yeux de la loi.
Pendant les trois jours accordés au prisonnier pour se préparer à la mort, le seul bruit de la terre qui lui parvint dans sa solitude , fut celui des ou-
vriers qui dressoient l'échafaud. Deux enfants de Charles restoient entre les mains des républicains, la princesse Elisabeth, et le duc de Glocester, âgé de six ans ; on les lui amena. Il prit ce dernier sur ses genoux et lui dit : « Ils vont couper la tète à ton «père; peut-être te voudront-ils faire roi; mais tu «ne peux pas être roi tant que tes frères aînés, «Charles et Jacques, seront vivants. » L'enfant répondit : « Je me laisserai plutôt mettre en pièces. » Le père embrassa bientôt l'orphelin, en répandant des larmes de tendresse. Cromwell, qui se réservoit la couronne, vouloit faire du duc de Glocester un marchand de boutons. Le jeune roi, Louis XVII, et sa sainte et noble sœur, reçurent depuis, dans le Temple, les bénédictions de Louis XVI.
Un comité nommé par la haute cour avoit choisi le lieu de l'exécution ; l'échafaud fut bâti devant le palais de Whitehall, et élevé au niveau de la salle des banquets. En conséquence de cette disposition, Charles se devoit trouver de plain-pied avec son trône nouveau , lorsqu'il sortiroit par les fenêtres. La main de Dieu avoit écrit sur la muraille de cette salle des festins la ruine de l'empire des Stuarts ^
Le roi avoit demandé l'assistance de l'évêque Juxon, vertueux défenseur de Strafford; elle lui fut accordée à la sollicitation de Peters, ce prédicant fanatique qui ressembloit assez aux curés de Paris sous la Ligue. Herbert, qui ne quittoit point
» Quelques Mémoires disent qu'on avoit pratiqué une ouverture dans le mur.
son maître, couchoit sur un grabat auprès de son lit.
Dans la nuit du 29 au 30 janvier, le roi dormit profondément jusqu'à quatre heures du matin. Alors il réveilla Herbert, et lui dit : «Le jour de « mon second mariage est arrivé ; il me faut des «vêtements dignes de la pompe.» Il indiqua les habits qu'il vouloit porter ; il mit deux chemises à cause de la rigueur de la saison : « Si je tremblois, « dit-il , mes ennemis l'attribueroient à la peur. »
Charles s'étoit aperçu qu'Herbert avoit eu un sommeil agité ; il lui en demanda la cause : « J'ai «rêvé, dit le serviteur, que je voyois entrer l'ar- « chevêque Laud dans votre chambre ; vous lui avez «ordonné de s'approcher de vous, et vous lui avez « parlé d'un air triste. L'archevêque a poussé un « profond soupir, et s'est retiré en se prosternant. » Charles, frappé de ce songe, répliqua : « L'arche- «vêque est mort; s'il étoit vivant, je lui aurois dit «quelque chose qui l'auroit fait soupirer. »
Le monarque passa quelques heures en prières avec l'évêque, et reçut la communion de la main de ce véritable ami de Dieu. Le républicain Ludlow travestit cette scène pathétique : il raconte que Juxon, appelé par Charles, mit en hâte son attirail épiscopal , et que le prélat, n'ayant rien de préparé sur la matière, lut à son pénitent un de ses vieux sermons. Les Mémoires de Cléry falsifiés par ordre des intéressés altèrent les paroles du roi martyr, et tournent en moquerie les actions de la vertu et du malheur.
Herbert rentra dans la chambre du roi, et bientôt le colonel Hacker vint annoncer qu'il étoit temps de partir pour Whitehall.
Charles vêtu de deuil, le collier de Saint-Georges sur la poitrine, un chapeau orné d'un panache noir sur la tête (ainsi Falkland s'étoit paré pour mourir), sortit à pied du palais de Saint-James, le 30 janvier 1 649 (vieux style) , vers les huit heures du matin. Il traversa le parc entre deux détachements de soldats : ses serviteurs et ses geôliers, le colonel Thomlinson lui-même, chef de sa garde funèbre, l'accompagnoient tête nue; le respect étoit égal à la grandeur de la victime.
Le roi entra dans son palais de Whitehall : on lui avoit préparé un dîner ; il ne prit qu'un peu de pain et de vin, encore par le conseil de Juxon. Deux heures s'écoulèrent avant qu'il fût appelé au supplice : on n'a pu que former des conjectures sur ce délai mystérieux.
Les ambassadeurs de Hollande n'étoient arrivés à Londres que le 25 janvier; ils n'eurent audience des communes que le 29 au soir, la veille même de la catastrophe.
Seymour étoit avec eux; il apportoit deux lettres du prince de Galles, l'une adressée au roi, l'autre à Fairfax , et de plus un blanc -seing du prince: Seymour avoit ordre de déclarer que les parlementaires pouvoient écrire sur ce blanc-seing toutes les conditions qu'ilsjugcroientà propos d'imposer pour le rachat de la vie du prisonnier; le nom de l'héritier de la couronne qui se trouveroit au bas de ces
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conditions deviendroit le garant de leur acceptation pleine et entière. Cet incident put jeter de l'incertitude dans les esprits; et s'il fût arrivé quelques jours plus tôt, il auroit peut-être sauvé le roi. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'on délibéra au pied de l'échafaud; le sacrifice fut suspendu deux heures par une raison qu'on ignore. On trouve une preuve singulière de l'hésitation des conjurés jusqu'au dernier moment.
Fairfax étoit à Whitehall pendant l'exécution; il avoit refusé d'être du nombre des juges ; il s'étoit opposé à l'arrêt, et lady Fairfax encore plus que lui ; il avoit menacé de soulever les soldats de son régiment; il ne fut trompé, comme nous l'avons vu , que par les jongleries de Cromwell. Herbert le rencontra entouré de quelques officiers dans un corridor de Whitehall; Fairfax l'apercevant, lui dit aussitôt : «Comment se porte le roi?» La question parut étonnante à Herbert. Fairfax croyoit donc qu'on négocioit ? il ignoroit donc où en étoient les choses? La droiture sans les lumières a les résultats de la méchanceté : si elle n'accomplit pas les faits, elle les laisse accomplir, et sa conscience même lui est un piège.
Peut-être aussi le retard provient -il de la difficulté de trouver des bourreaux , et de les habiller pour la scène. Le jugement des régicides fait voir qu'on ne se servit pas de l'exécuteur ordinaire , que tous les soldats d'un régiment appelés sous serment secret à cette œuvre , dénièrent leurs bras , et que Hulet l'officier accusé au procès d'avoir été le
bourreau) soutint, clans sa défense, qu'on l'avoit retenu prisonnier à Whitehall pour avoir refusé la hache d'honneur des régicides.
Le colonel Thonalinson eut l'humanité de permettre à Seymour de donner à Charles la lettre de son fils. Seymour reçut les dernières instructions du roi pour le prince de Galles. A peine s'étoit-il retiré que le colonel Hacker entra : il venoit annoncer au monarque le dernier moment.
Charles suivit sans hésiter le colonel. Il traversa , accompagné de Juxon, une longue galerie bordée de soldats : ceux-ci étoient bien changés; leur contenance annonçoit la part qu'ils prenoient enfin à une si haute infortune. Le roi sortit par l'extrémité de la galerie, et se trouva soudain sur l'échafaud : dix heures et demie sonnoient.
L'échafaud étoit tapissé de noir. Deux bourreaux masqués, mystérieux fantômes qui augmentoient la terreur de la catastrophe, se tenoient debout auprès du billot sur lequel on voyoit briller la hache : tous les deux étoient uniformément vêtus d'un habit de boucher, espèce de sarrau étroit de laine blanche; l'un, à cheveux et à barbe noirs, portoit un chapeau retroussé ; l'autre avoit une longue barbe grise ; sa tête étoit couverte d'une perruque également grise , dont les poils épars pendoient sur son masque. Quatre anneaux de fer étoient scellés dans l'échafaud ; on y devoit passer des cordes pour forcer le roi à poser la tête sur le bloc, en cas qu'il eût fait résistance *, comme les
* Regicide's tijal.
anciens sacrificateurs attachoient le taureau à l'autel. Des régiments de cavalerie et d'infanterie, en casaques rouges, environnoient l'échafaud : un peuple innombrable, placé hors de la portée de la voix de son souverain, se pressoit en silence au delà des troupes.
Charles, du haut du monument funèbre, dominoit ce formidable spectacle : il y avoit dans ses regards quelque chose d'intrépide et de serein. Ne se pouvant faire entendre de la foule, il parla de toutes sortes d'affaires aux personnes qui l'environnoient. Il ne se montroit ni effrayé ni pressé de mourir; on l'eût pris pour un homme occupé dans sa chambre de l'action la plus commune, tandis que ses serviteurs préparent le lit de son repos.
On vendit le soir, dans les rues de Londres, une relation populaire des derniers moments du roi : elle abonde en ces petits détails où se plaisent les Anglois. Dans ces portraits faits sur le modèle vivant, il y a une naïveté, une nature que toutes les copies du monde ne peuvent reproduire. Voici cette relation : on y remarquera la liberté d'esprit de Charles, les discours de ce prince mêlés de controverse religieuse et politique : le royal orateur sembloit oublier qu'il étoit là pour mourir; seulement ses parenthèses relatives à la hache montroient qu'il se souvenoit de tout. On sera encore frappé, dans ce récit, de la douleur des assistants et du respect même du bourreau : Hulet , le masque à la barbe grise, ne porta le coup que par l'ordre
de celui qui seul avoit le droit de le commander. Nous nous servons de la traduction Françoise de cette pièce, faite en 1649, et qui est aussi naïve que l'original.