‹ Œuvres complétes de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 80 sur 87 · LA RÉPUBLIQUE ET LE PROTECTORAT · texte numérisé non relu

LA RÉPUBLIQUE ET LE PROTECTORAT

De lG49à 1658.

Deux effets furent produits en Angleterre par rexécution de Charles.

D'une part, les hommes de bien furent consternés; il y eut des douleurs profondes, des morts subites causées par ces douleurs ; et comme la nation étoit religieuse , il y eut aussi des remords. VEi/wn Basiliké fit regretter Charles T', de même que le testament de Louis XVI a fait admirer ce dernier roi. h'Eikon Basiliké n'étoit point de Charles : le docteur Gaiiden en est aujourd'iuii reconnu Tauleur. Mihon eut l'odieuse commission d'éclaircir ce point de critique : toute la sublimité de son génie, appuyée de la vérité du fait, ne put néanmoins triompher d'une imposture, ouvrage d'un esprit commun , mais fondée sur la vérité du malheur.

Que reste-t-il aujourd hui de toutes ces douleurs en Angleterre? Une cérémonie établie par Charles second, et qui se célèbre le 30 janvier de chaque année. On est censé jeûner, et l'on ne jeiine point; les spectacles sont fermés, et l'on se divertit dans les salons et dans les tavernes; la bourse est aussi

LA RÉPUBLIQUE ET LE PROTECTORAT. 409 fermée, au grand ennui des spéculateurs, qui se soucient fort peu de trouver sur le chemin de leur fortune ou de leur ruine la tète d'un roi. Les siècles n'adoptent point ces legs de deuil; ils ont assez de maux à pleurer, sans se charger de verser encore des larmes héréditaires.

D'une autre part, la confusion se répandit dans les trois royaumes, après la mort de Charles P^ Chacun avoit un plan de république et de religion. Les Millénaires ou les hommes de la cinquième monarchie, demandoient la loi agraire et l'abolition de toute forme de gouvernement, afin d'attendre le gouvernement prochain du Christ; il n'y avoit d'après eux d'autre charte que l'Ecriture. Les Antinoniens prétendoient que la loi morale étoit détruite, que chacun se devoit conduire désormais par ses propres principes, et non plus d'après les anciennes notions de justice et d'humanité ; ils réclamoient la liberté de tout faire : la fornication , l'ivrognerie , le blasphème, sont, disoient-ils, selon les voies du Seigneur, puisque c'est le Seigneur qui parle en nous. Ils n'étoient pas loin de devenir Turcs, et se piaisoient à la lecture du Coran nouvellement traduit. Les quakers, et surtout les quakeresses , passoient aussi pour une secte mahop^iélane. Des politiques, s'élevant contre toute epèce de culte, vouloient que le pouvoir ne reconnût aucune religion particulière; d'autres prétendoient refondre les lois civiles et effacer complètement le passé. Dépouillés de leurs biens et de leurs honneurs, les épiscopaux gémissoient dans l'oppres-

sion , et les presbytériens voyoient le fruit d'une révolution qu'ils a voient semée, recueilli par les indépendants, les agitateurs et les niveleurs.

Ces niveleurs étoient de plusieurs espèces : les uns, les Jbuilleurs et déracineurs , s'emparoient des bruyères et des champs en friche; les autres, les guerriers et les turbulents , soulevoient les soldats ou devenoient voleurs de grands chemins : tous demandoientla dissolution du long parlement et la convocation d'un parlement nouveau. Dans cette désorganisation complète de la société, au milieu des potences et des échafauds qui s'élevoient pour punir le crime et la vertu, on n'avoit aucun parti arrêté : par une sorte de bonne foi que l'anarchie laissoit libre, il étoit très commun d'entendre des républicains parler de mettre Charles second à la tète de la république, et des royalistes déclarer qu'une république étoit peut-être ce qu'il y avoit de mieux.

Il restoit cependant à Londres deux principes de gouvernement et d'administration: le rump, et le conseil des officiers qui avoit déjà subjugué le ruiiip.

On examina d'abord si la chambre des pairs faisoit partie intégrante du pouvoir législatif : malgré l'opinion de Cromwell qui, dans ses intérêts, vouloit garder la pairie , il fut décidé que la chambre héréditaire étoit inutile et dangereuse ; sa suppression fut décrétée. La monarchie éprouva le même sort : le maire de Londres refusa de proclamer l'acte d'abolition de la royauté.

LA RÉPUBLIQUE ET LE PROTECTORAT. 411 Le royaume d'Angieterre se trouvant transformé en république, un nouveau grand sceau fut gravé; il représentoitdun côté la chambre des communes, avec cette inscription : Le grand sceau de la république d'Angleterre; sur le revers on voyoit une croix et une harpe, armes de l'Angleterre et de l'Irlande , avec 'ces mots : Dieu a\>ec nous ; dans l'exergue on lisoit : Van premier de la liberté , par la grâce de Dieu. 1649. C'est une mauvaise date pour la liberté que celle d'un crime.

Cinq membres des communes furent chargés ( Ludlow en étoit un) de composer un conseil de Quarante, auquel seroit dévolu le pouvoir exécutif. Ce comité des Cinq présenta trente-cinq candidats ; on leur adjoignit le comité des Cinq. Celui - ci fut en outre chargé d'examiner la conduite des parlementaires qui n'avoient pas siégé à Westminster durant le procès du roi.

Il éloit convenable d'immoler des victimes en l'honneur des funérailles du prince : le duc d'Hamilton , le Earl de Holland et lord Capell , prisonniers , furent décapités ; le premier contre le droit des gens, les deux derniers contre le droit de la guerre. Tous les partis regrettèrent lord Capell ; Cromwell fit de lui un éloge magnifique, mais il prétendit qu'on le devoit sacrifier à cause même de sa vertu. Le noble pair, étant sur l'échafaud, s'adressa à l'exécuteur : «Avez -vous coupé la tête «de mon maître?» — «Oui,» répondit l'exécuteur. « Où est l'instrument qui porta le coup ? » Le bourreau montra la hache. « Etes - vous sûr que ce soit

412 LES QUATRE STLARÏS.

« la même ? » reprit lord Capell. Sur sa réponse affirmativ^e, le royaliste prit la hache, la baisa avec respect, la rendit au meurtrier public, en lui disant : « Misérable ! n'étois-tu pas effrayé ? » Le bourreau repartit: «Ils me forcèrent de faire mon mé- « tier. J'eus trente livres sterl. pour ma peine. »

Eh bien ! le bourreau mentoit; if se vantoit d'une victoire qui n'étoit pas la sienne ; il n'avoit souillé ni sanctifié ses mains et sa hache dans le sang de son roi. Cet homme , qui se nommoit Brandon , n'éloit que le bourreau ordinaire; on ne l'avoit point appelé ( ou peut-être avoit-il refusé par frayeur son ministère). à la grande exécution. La peur cessant, la Aanité revint; Brandon songea à sauver ses droits et son honneur: le soir même de la mort de Charles, Brandon tint dans un cabaret le propos qu'il redit à lord Capell, se parant du crime qu'il n'avoit pas commis ^

Lord Capell livra sa tête après avoir déclaré qu'il mouroit pour Charles P", pour son fils Charles II et pour tous les héritiers légitimes de la couronne.

Le rump , feignant de céder à l'opinion publique, s'occupa, en apparence, de sa dissolution, et rechercha les principes d'après lesquels un parlement nouveau pourroit ^tre élu. Le rump n'étoit pas sincère; il ne songeoit qu'à se perpétuer en attendant les événements, grands débrouilieurs de la politique.

Cependant le* comte d'Orraond, lord inchiquin

' Tiytd uf twcntx nim régicides , p. 03.

LA RÉPUBLIQUE ET LE PROTECTORAT. 413 et le général Preston avolent soulevé l'Irlande , où Monk, qui défendoit Dundalk pour le parlenaent, avoit capitulé.

Cromwell, malgré les prétentions de Lambert et de Fairfax, fut nommé au gouvernement militaire et civil d'Irlande. 11 partit accompagné d'Ireton, son gendre, après avoir cherché le Seigneur devant Harrison , et expliqué les Ecritures.

Il aborde à l'ile dévouée avec dix-sept mille vétérans et une garde particulière de quatre-vingts hommes, tous officiers. Trédall est emporté d'assaut; Cromwell monte lui-même à la brèche : tout périt du côté des Irlandois. Le commandant, sir Arthur Asliton, est tué; ce vieux militaire avoit une jambe artificielle; elle passoit pour être d'or : les soldats républicains se disputèrent cette jambe royaliste, qui n'étoit que le trésor de bois de l'honneur et de la fidélité.

Wexford est saccagé, Goran rendu par les soldats; les officiers sont fusillés. Kilkenny, Youghall, Cooke, Kingsale, Colonmell, Dungarvan et Carrik se soumettent. Cromwell et ireton portent à l'Irlande, comme ils l'avoient annoncé, l'extermination et l'enfer.

Cromwell, au milieu de ses victoires, .est rappelé pour repousser les Ecossois : ceux-ci s'étoient décidés à reconnoître les droits de Charles second; et bien qu'ils eussent pendu le royaliste Montross, parce qu'il n'étoit pas covenantaire , ils étoient eux-mêmes royalistes. Rien de plus commun que ces inconséquences des partis dans les discordes civiles.

Les négociations entre Charles ÏI et les Ecossois avoient été plusieurs fois interrompues. Charles enfin, privé de toutes ressources, s'étoit rendu à Edimbourg : là il avoit repris le sceptre de Marie Stuart, à la charge de publier cette déclaration déshonorante :

« Que son père avoit péché en prenant femme « dans une famille idolâtre ;

« Que le sang versé dans les dernières guerres « devoit être imputé à son père ;

« Qu'il avoit une profonde douleur de la mau- «vaise éducation qu'on lui avoit donnée, et des «préjugés qu'on lui avoit inspirés contre la cause «de Dieu, et dont il reconnoissoit à. présent l'in- « justice;

« Que toute sa vie précédente n'avoit été qu'un « cours suivi d'inimitié contre l'œuvre de Dieu ;

« Qu'il se repentoit de la commission donnée à « Montross , et de toutes ses actions qui avoient pu « scandaliser ;

« Qu'il protestoit devant Dieu qu'il étoit à préasent sincère dans cette déclaration, et qu'il s'y « tiendroit jusqu'à son dernier soupir, tant en Ecosse « qu'en Angleterre et en Irlande. »

Cependant Charles II n'étoit ni sans honneur ni sans courage. Jeune encore, il avoit combattu pour son père à la tête des forces de terre et de mer. Mais c'étoit bien le prince le moins fait qu'il y eût au monde pour entendre six sermons de presbytériens par jour. Lorsque accablé de ces prédications, il cherchoit quelque distraction , il ne pouvoit sor-

LA RÉPUBLIQUE ET LE PROTECTORAT. 415 tir d'Edimbourg, sans passer sur les membres mutilés de Montross, attachés aux portes de la ville. Montross, en mourant, avoit souhaité que son corps fût mis en autant de' morceaux qu'il y avoit de villes dans les trois royaumes , afin qu'on rencontrât partout des témoins de sa fidélité. Un de ses bras fut exposé sur un gibet à Aberden ; les habitants l'enlevèrent secrètement et le cachèrent : après la restauration, ils le mirent dans une cassette couverte de velours cramoisi brodé d'or, et le portèrent en triomphe dans toute leur ville.

Cromwell marcha contre les Ecossois à la tête de dix-huit mille hommes. Il les attaqua à Dunbar, et les défit (3 septembre 1650). L'année suivante, après avoir conquis une partie de l'Ecosse, il s'attacha aux pas de Charles II, qui s'étoit avancé en Angleterre avec une armée : il l'atteignit à Worcester. Le génie si fatal au père n'est pas moins fatal au fils; le combat se livre le 3 septembre 1651, jour anniversaire de la bataille de Dunbar : deux mille royalistes sont tués; huit mille prisonniers sont «ncore vendus comme esclaves. On retrouve cette habitude de trafiquer des hommes jusque sous Jacques II.

Le jeune roi fuit seul, se coupe les cheveux, de peur, comme Absalon ou comme les rois chevelus , d'être reconnu au bel ornement de sa tête. Ce prince nous a laissé le récit de ses aventures : son déguisement en bûcheron , sa tentative pour entrer dans le pays de Galles avec le pauvre Pendrell, sa journée passée avec le colonel Careless au haut du chêne

qui retint le nom de chêne royal , ses aventures chez un gentilhomme appelé Lane , dans le comté de Strafford, son voyage à Bristol , voyage qu'il fit à cheval menant en croupe la fille de son hôte , son arrivée chez M. Norton , sa rencontre d'un des chapelains de la cour qui regardoit jouer aux quilles, et d'un vieux serviteur qui le nomma en fondant en larmes; son passage chez le colonel Windham, le danger qu'il courut par la sagacité d'un maréchal qui , visitant les pieds des chevaux , affirma qu'un de ces chevaux avoit été ferré dans le nord ; enfin l'embarquement de Charles à Brightelmsted et son débarquement en Normandie,- firent, de ce moment de la vie de ce prince , un moment de gloire romanesque qui lutta avec la gloire historique de Cromwell. Ludlow se contente de dire que Charles s'enfuit avec une mistriss Lane.

Cromwell revint triompher à Londres. Le parlement envoya une députation au devant de lui. Le général fit présent à chaque commissaire d'un clieval et de deux prisonniers : toujours même mépris des hommes parmi ces républicains. Les historiens n'ont pas remarqué ce trait de mœurs qui distingue les Anglois d'alors de tous les peuples chrétiens de l'Europe civilisée, et les rapproche des peuples de l'Orient. Monk, laissé en Ecosse par Cromwell , l'acheva de soumettre ; le royaume de Marie Stuart fut réuni par acte du nimp à l'Angleterre, ce que n'avoient pu faire les plus puissants monarques de la Grande-Bretagne.

Autant le corps législatif étoit méprisé, autant

LA RÉPUBLIQUE ET LE PROTECTORAT. 4 17 le conseil exécutif avoit montré de vigueur et de talent : c'est ce qu'on a vu en France , sous les fameux comités émanés de la Convention. Les terres du clergé avoient été mises en vente ainsi que les domaines de la couronne, et ceux-ci tant en Angleterre qu'en Ecosse. Les propriétés nationales, proposées d'abord au prix de dix années de leur affermage annuel, s'élevèrent avec les succès de la république au taux de quinze, seize et dix-sept années de leur revenu net : on vendoit les bois à part. Les royalistes dont les biens avoient été séquestrés ou contisqués en obtenoient le retour ou la main-levée moyennant une finance plus ou moins forte payée argent comptant. Une taxe de 120 mille livres sterling par mois suffisoit, avec ces différentes sommes , au besoin des services de l'état.

Toutes les puissances de l'Europe, et l'Espagne la première, avoient reconnu la république. L'Irlande étoit domptée , l'Ecosse soumise et réunie à l'Angleterre ; une flotte commandée par le fameux Robert Blake, devenu amiral de colonel qu'il étoit, gardoit les mers autour des îles Britanniques; une autre, sous le pavillon d'Edouard Popham, croisoit sur les côtes du Portugal. Les Indes occidentales , les Barbades et la Virginie, soulevées d'abord, furent réduites à l'obéissance. Le fam.eux acte de navigation proposé par le conseil d'état au parlement en 1651, rendu exécutoire le 1^»^ décembre de cette même année, n'est point, comme on l'a écrit mille fois , l'ouvrage de l'administration de Cromwell , mais de la république avant l'établissement

du protectorat. Cet acte fit éclater la guerre entre la Hollande et la Grande-Bretagne en 1652. Blake, Aiskew, Monk et Dean soutinrent en onze combats , depuis le 17 mai 1652, vieux style, jusqu'au 10 août 1653, l'honneur du pavillon anglois contre Tromp, Ruyter, Van Galen et de Witte.

Les classes populaires que les révolutions font monter à la surface des sociétés donnent un moment aux vieux peuples une énergie extraordinaire; mais ces classes, chez qui l'ignorance et la pauvreté ont conservé la vigueur, se corrompent vite au pouvoir, parce qu'elles y arrivent avec des besoins violents et des appétits long-temps excités par la mi- " sère et l'envie ; elles prennent et exagèrent les vices des grands qu'elles remplacent , sans avoir l'éducation qui du moins tempère ces vices. Une nation ainsi renouvelée par l'invasion d'une sorte de Barbares indigènes , ne conserve que peu de jours son énergie ; n'étant plus jeune par nature , elle n'est jeune que par accident ; or, les moeurs ne se renouvellent pas comme les pouvoirs , et tant que les premières ne sont pas changées , il n'y a rien de durable.

Cromwell s'aperçut que ce reste d'assemblée, soumis d'abord et humilié , commençoit à être jaloux du pouvoir que lui , Cromwell , avoit acquis. L'autorité dictatoriale des camps avoit dégoûté le futur usurpateur de l'autorité légale : son ambition , comme son caractère et son génie , le poussoit à la souveraine puissance.

Il avoit manœuvré long-temps entre les divers

LA RÉPUBLIQUE ET LE PROTECTORAT. 419 partis , tour à tour presbytérien, niveleur et même royaliste , mais s'appuyant toujours sur l'armée où l'esprit républicain dominoit, autant que cet esprit peut exister au milieu des armes. Les officiers vouloient l'égalité et la liberté, avec la fortune, les honneurs et le pouvoir absolu : c'est ainsi que soUs la tente, depuis les légions romaines jusqu'aux Mamelouks, on a toujours compris la république.

Cromwell, après ses victoires, ayant repris son siège au parlement (16 septembre 163i), pressa la rédaction du bill pour mettre fin à ce parlement interminable : il ne le put obtenir qu'à la majorité de deux voix, quarante-neuf contre quarante-sept; encore l'exécution du bill fut-elle remise au 3 novembre 1654.

Ce bill procédoit à la réforme radicale parlementaire, si souvent et si inutilement demandée depuis. La chambre des communes devoit être composée à l'avenir de quatre cents membres, sans compter les députés de l'Irlande et de l'Ecosse. Les bourgs pourris disparoissoient; on ne donnoit le droit d'élire qu'aux villes et aux bourgs principaux ; deux cents livres sterling en meubles ou immeubles étoient la propriété exigée du citoyen pour l'exercice du droit électoral.

Cromwell ne désiroit la dissolution du rumpque dans Tespoir d'obtenir le suprême pouvoir, au moyen de députés choisis par son influence , et dévoués à ses intérêts. Afin de préparer les idées à un changement de choses , il avoit encouragé des discussions sur l'excellence du gouvernement mO-

narchique; mais n'ayant pu amener le rump à prononcer la dissolution, il prit un chemin plus court pour y parvenir.

Le rusé général avoit eu l'adresse de remplir toutes les places de ses créatures : les soldats lui étoient dévoués. Depuis la bataille de Worcester, qu'il appela, dans sa lettre au parlement, \divictoire couronnante, il dissimuioit à peine ses projets. La modération , besoin de tout homme qui , près d'arriver au pouvoir, s'y veut maintenir, étoit devenue l'arme de Crorawell : il avoit fait publier une amnistie générale et se montroit favorable aux royalistes; il les trouvoit par principe moins opposés que les autres partis à l'autorité d'un seul , et à son tour il avoit besoin de fidélité.

Les communes qui se sentoient attaquées essayèrent de se défendre : tantôt elles se plaignoient des calomnies que Cromv^ell faisoit semer contre elles; tantôt elles songeoient encore à se perpétuer d'une manière moins directe , en procédant à l'élection des places vacantes au parlement. Cromwell ne s'endorraoit pas; il présidoit à des assemblées, à des colloques, à des traités entre les partis, et trompoit tout le monde. Le colonel Harrison , franc républicain , mais aveugle d'esprit, prétendoit toujours que le général, loin de se vouloir faire roi, ne songeoit qu'à préparer le règne de Jésus. « Que Jésus vienne «donc vite, répondit le major Streater, ou il arri- « vera trop tard. » Cromwell, de son côté, déclaroit que le Psaume CX*^ l'encourageoit à mettre la nation en république ; et à cette fin il engageoit le comité

LA RÉPUBLIQUE ET LE PROTECTORAT. 421 d'officiers à présenter des pétitions qui dévoient amener, par l'opposition des parlementaires , la destruction de la république. Une de ces pétitions demandoit le paiement des arrérages de l'armée et la réforme des abus; une autre sollicitoit la dissolution immédiate du parlement et la nomination d'un conseil pour gouverner l'état jusqu'à la prochaine convocation du parlement nouveau. Emportées par leur ressentiment, les communes déclarèrent que quiconque présenteroit à l'avenir de pareilles doléances seroit coupable de haute trahison. On vint apprendre cette résolution à Cromwell, qui s'y attendoit. Il s'écria , animé d'une feinte colère , au milieu des officiers : « Major-général Ver non ! je me M vois forcé de faire une chose qui me fait dresser «les cheveux sur la tête. »I1 prend trois cents soldats, marche à Westminster, laisse les trois cents soldats en dehors, et pénètre seul dans la chambre : il étoit député.

Il écoute un moment en silence la délibération , puis appelant Harrison , membre comme lui de l'assemblée , il lui dit à l'oreille : « Il est temps de « dissoudre le parlement. » Harrison répondit : « C'est « une dangereuse affaire, songez-y bien. »

Cromwell attend encore ; puis se levant tout à coup, il accable les communes d'outrages, les accuse de servitude, de cruauté, d'injustice :« Cédez la «place, s'écrie-t-il en fureur; le Seigneur en a fini «avec vous! il a choisi d'autres instruments de ses «œuvres.» Sir Peters Wentworth veut répondre ; Cromwell l'interrompt : «Je ferai cesser ce bavar-

«dage. Vous n'êtes pas un parlement; je vous dis

«que vous n'êtes pas un parlement.»

Le général frappe du pied; les portes s'ouvrent; deux files de mousquetaires, conduits par le lieutenant-colonel Worsley, entrent dans la chambre et se placent à droite et à gauche de leur chef. Vane veut élever la voix : c< 0 sir Henry Vane! sir Henry «Vane! dit Cromwell : le Seigneur me déHvre de « sir Henry Vane ! » Désignant alors tour à tour quelques uns des membres présents : « Toi , dit-il , tu es «un ivrogne, toi un débauché (c'étoit Martyn , ce « régicide dont il avoit barbouillé le visage d'encre) , « toi un adultère , toi un voleur. » Ce qui étoit vrai. Harrison fait descendre l'orateur de son fauteuil en lui tendant la main. Le troupeau épouvanté sort pêle-mêle; tous ces hommes s'enfuient sans oser tirer l'épée que la plupart portoient au côté. « Vous « m'avez forcé à cela , disoit Cromwell ; j'avois prié «le Seigneur nuit et jour de me faire mourir plutôt «que de me charger de cette commission.»

Alors montrant du doigt aux soldats la masse d'armes: «Emportez ce jouet ^.» Il sort le dernier, fait fermer les portes, met les clefs dans sa poche, et se retire à Whitehall. Le lendemain on trouva suspendu à la porte de la chambre des communes un écriteau ainsi conçu : Chambre à louer, non meublée. Ainsi fut chassé de Westminster le parlement : la liberté y resta.

Remarquons les justices du ciel : ces députés qui

» Whitelocke dit : Cette marotte.

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