‹ Œuvres complétes de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 81 sur 87 · LA RÉPUBLIQUE ET LE PROTECTORAT · texte numérisé non relu

LA RÉPUBLIQUE ET LE PROTECTORAT

avoient tué leur prince légitime, prétendant qu'il avoit violé les droits du peuple; ces députés qui avoient eux-mêmes précipité violemment de leurs sièges un grand nombre de leurs collègues , furent dispersés par un de leurs complices, bien autrement coupable que Charles envers les droits de la nation. Mais souvent .ce que l'on conteste à la légitimité, on l'accorde à l'usurpation : les hommes dans leur orgueil se consolent de l'esclavage lorsqu'ils ont eux-mêmes choisi leur maître parmi leurs égaux.

Buonaparte à Saint-Cloud fit sauter les républicains par les fenêtres, avec moins de; fermeté et moins de décision politique que Cromwell n'en mit à dissoudre le long parlement. L'Angleterre républicaine accepta le joug : les tempêtes avoient enfanté leur roi; elles s'y soumirent.

La véritable république ne dura en Angleterre que quatre ans et trois mois, à compter de la mort du roi (30 janvier 1649), jusqu'à la dislocation totale du rump (20 avril 1653). Cette courte république ne fut pas sans gloire au dehors, ni même sans vertu, sans liberté et sans justice au dedans. Les membres des communes s'exclurent , il est vrai , mutuellement de l'assemblée législative; mais ils ne se décimèrent point, ne s'assassinèrent point tour à tour, comme les conventionnels. La république françoise exista douze années, de 1792 à 1804, à l'érection de l'empire, temps de gloire et de conquête au dehors , mais de crimes , d'oppression et d'iniquités au dedans. Cette différence entre deux

révolutions qui ont cependant produit, en dernier résultat, la même liberté, vient du sentiment religieux qui animoit les novateurs de la Grande-Bretagne , et des principes d'irréligion qu'affichoient les artisans de nos discordes. Quelques vertus peuvent exister dans la superstition, il n'y en a point dans l'impiété. Les révolutionnaires anglois, fanatiques, connurent le repentir; les révolutionnaires françois, athées, ont tous été sans remords: ils étoient insensibles à la fois comme la matière et comme le néant.

De 1653 à 1658.

Il étoit facile à Cromwell de convoquer un parlement libre, il ne le voulut pas; il cherchoit le pouvoir, non la liberté. L'Angleterre d'ailleurs étoit lasse de parlements; après l'anarchie on soupiroit pour le despotisme. Le conseil des officiers qui avoit présenté la pétition décisive s'arrogea le droit d'élection ; il choisit (toujours à la suggestion de Cromwell) dans le parti millénaire les hommes les plus obscurs, les plus ignorants, les plus fanatiques : cent quarante-quatre personnages, ainsi triés, furent revêtus du pouvoir souverain. Le major-général Lambert, qui se disoit républicain et qui n'étoit que servile, Harrison, sincère démocrate, mais d'un esprit borné, prêtoient les mains à toutes ces violences. Harrison, sectaire de la cinquième monarchie , demandoit seulement que le nouveau conseil fût composé de soixante-dix membres, pour mieux ressembler au sanhédrin des juifs. Dans le club législatif des cent quarante saints, il falloit avoir de longs noms composés et tirés de l'Ecriture, comme dans nos clubs on s'appeloit 6b<xvo/rt et Brutus. Des deux frères Barebone , l'un , le corroyeur, s'appeloit Loae-Dicu ; l'autre, Si Christ né-

toit pas mort pour vous y vous seriez damné, Barebone. Ce Barebone, dont le nom signifie en François décharné, donna son nom aux cent quarante-quatre : au parlement croupion succéda le parlement damné Barebone, ou le damné décharné.

Sur une liste de jurés du comté de Sussex on voit les noms de White d'Emer, combats pour la bonne cause de la foi; de Pimple de Whitam, tue le péché; de Harding de Lewes, plein de la grâce. Lorsque les saints entroient en séance à Westminster, ils récitoient des prières, cherchoient le Seigneur des journées entières, et expliquoient l'Ecriture : cela fait , ils s'occupoient des affaires , dont ils se croyoient saisis. Cromwell ouvrit la session des décharnés par un discours qu'il accompagna de pieuses larmes, remerciant le ciel d'avoir assez vécu pour assister au commencement du règne des saints sur la terre. Au fond de toutes ces folies, les nouvelles mœurs se formoient, et les institutions prenoient racine. Ces caractères n'étoient si ridicules que parce qu'ils étoient originaux ; or tout ce qui est fortement constitué a un principe de vie. Les courtisans de Charles second purent rire, mais ces fanatiques de bonne foi laissèrent une arrière-postérité qui a fait raison des courtisans.

Whitelocke prétend quequelques hommes éclairés et d'un rang élevé se trouvoient dans le parlement Barebone ; Ludlow représente les décharnés comme un troupeau d'honnêtes niais, ressemblant assez à nos théophilanthropes. Whitelocke étoit un* parle-

mentaire timide, qui avoitfui, de peur de condamner Charles F'', et qui se rangeoit toujours du parti du plus fort ; Ludlow étoit un parlementaire décidé , meurtrier du roi et ennemi de Cromwell.

Cinq mois s'étoient à peine écoulés lorsque les cent quarante-quatre saints , ne pouvant plus gouverner au milieu de la risée publique, chargèrent Rouse, leur orateur, créature de Cromwell, de remettre l'autorité entre les mains de celui qui les en avoit revêtus. Cromwell l'avoit prévu : il accepta en gémissant le poids de l'autorité souveraine.

Quelques pauvres d'esprit qui n'étoient pas de la faction militaire s'obstinèrent à siéger, malgré la désertion de l'orateur et du sergent qui avoit emporté la masse. Le capitaine White entra dans la chambre , et demanda à ces saints entêtés ce qu'ils faisoient là (12 décembre 1653.) «Nous cherchons « le Seigneur, répondirent-ils. — Allez donc ailleurs, « s'écria White, le Seigneur n'a pas fréquenté ce lieu «depuis longues années;» et il les fit chasser par ses sbires. Le véritable principe républicain existoit pourtant alors dans l'armée angloise plus que dans les autorités civiles, mais il ne peut y avoir d'alliance durable entre le pouvoir constitutionnel et l'autorité militaire : quand la liberté se réfugie à l'autel de la victoire, elle y est bientôt immolée; on la sacrifie pour obtenir le vent de la fortune.

Tous les différents partis, excepté celui des saints et celui des républicains véritables, le parti du roi, le parti de l'épiscopat , le parti militaire , le parti des gens de loi qui avoient craint la réforme des

coutumes et la simplification du Code de procédure; tous les intérêts, toutes les ambitions, toutes les corruptions , toutes les lassitudes applaudissoient aux entreprises de Cromwell : il fut complimenté par l'armée , la flotte , les autorités civiles. On attendoit avec curiosité et anxiété ce qu'il alloit faire du pouvoir : sa fabrique étoit toute prête, et ses ouvriers à l'œuvre.

Le conseil des officiers est convoqué. Le majorgénéral Lambert lit un écrit intitulé : Instrument de gouvernement : c'étoit une constitution qui plaçoit la puissance législative dans un parlement et dans un protecteur. Il y étoit statué que les membres de ce parlement seroient choisis par le peuple ; qu'ils siégeroient tous les ans cinq mois selon le bon plaisir du protecteur; que le protecteur auroit le veto suspensif; qu'il nommeroit à tous les emplois civils et militaires; que, dans l'intervalle des sessions, la nation seroit gouvernée par \e protecteur et par un conseil composé de vingt et un membres au plus, de treize au moins.

On supplia Cromwell d'accepter le protectorat; il se rendit gracieusement aux vœux de ses peuples. Le maire et les aldermen de Londres furent requis de se trouver à une parade d'installation à la salle de Westminster. Le Protecteur prêta serment à Xinstrument de gouvernement qui étoit son œuvre. Le général Lambert, un genou en terre, lui présenta une épée dans le fourreau; les commissaires lui remirent les sceaux; le maire de Londres lui donna une épée nue, et le sujet des vStuarts alla,

monarque absolu des trois royaumes, coucher dans le palais du roi qu'il avoit assassiné.

Le premier parlement convoqué par Cromwell ne répondit pas à son attente : il s'y manifesta un esprit de liberté que l'oppression militaire n'avoit pu étouffer. En vain le Protecteur, à l'ouverture de ce parlement, parla des excès de cette liberté, déclama contre ce qui lui avoit donné la puissance, les agitateurs , les niveleurs , les millénaires et les diverses autres sectes ; en vain il s'éleva contre une égalité chimérique et loua la division des classes en nobles, gentilshommes et bourgeois : son discours étoit raisonnable au fond, d'accord même avec l'opinion nationale, encore arrêtée aux principes de l'ancienne société; mais ce n'étoit pas là la question pour les communes. Elles ne s'occupèrent que du pouvoir du Protecteur, et de la mauvaise origine de ce pouvoir. Le parlement ne voyoit pas qu'il étoit tout aussi illégitime que le protectorat ; l'un et l'autre n'existoient qu'en vertu d'une prétendue constitution faite par qui n'avoit pas eu droit de la faire.

Cromwell en péril n'hésita pas : violer la représentation nationale étoit devenu , depuis l'épuration du long parlement, une sorte de jurisprudence politique. Le Protecteur plaça des gardes à la porte de Westminster; ils avoient ordre de ne laisser entrer que les députés consentant à souscrire un engagement en vertu duquel ils reconnoîtroient l'autorité du parlement et d'un seul. Cent trente membres signèrent tout d'abord ; plusieurs autres

membres s'empressèrent ensuite d'imiter la turpitude de leurs collègues. Rien n'est plus rempli d'émulation que la bassesse : il y a des espèces de vils héros que les succès de la lâcheté empêchent de dormir.

Cromwell, devenu Protecteur, prit le titre d'Altesse. Des médailles furent frappées en son honneur ; l'une le re|)résentoit en buste avec cette inscription : Olwerius Dei gratia y Reipublicœ Angliœ, Scotiœ et Hiberniœ Protector ; au revers étoit l'écusson d'Angleterre; autour on lisoit ces mots, gravés depuis sur les monnoies du temps; Pax quœritur hello. D'autres médailles offrent un grand olivier, à l'ombre duquel s'élèvent deux petits oliviers, symboles du Protecteur et de ses deux fils. L'inscription porte : Non déficient olwarii. La flatterie ne parloit pas aussi bien latin qu'au temps de Tibère.

Lorsque les officiers vinrent complimenter Cromwell sur sa modestie à n'avoir accepté que le titre de Protecteur, il porta la main à son épée : «Elle a m'a élevé, leur dit-il; si je veux monter plus haut, « elle me maintiendra au rang qu'il me plaira d'oc- « cuper. »

Quelles que soient néanmoins la pusillanimité des hommes et la crainte du pouvoir, il est impossible d'éteindre, dans une assemblée délibérante, tout principe vital. Les membres des communes, malgré leur engagement signé, tout en examinant avec modération \ instrument de gouvernement , se réservèrent la nomination du successeur de Cromwell ; ils rejetèrent le principe du protectorat hé-

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réditaire, à la majorité de deux cents voix contre soixante.

Les cinq mois de la session expirés, Cromweil rassembla le parlement (22 janvier 1655) dans la chambre peinte. Il se répandit en outrages, traita les députés de parricides pour lui avoir contesté son autorité, à lui régicide; il leur déclara que si la république devoit souffrir , meilleur étoit qu'elle fût dépendante des riches que des pauvres , qui , selon Salomon, lorsqu'ils oppriment, ne laissent rien après eux. Cromweil avoit été blessé de la discussion relative à l'hérédité du protectorat ; il vouloit dissimuler sur ce point, mais entraîné , comme le sont tous les hommes, à parler de la chose même où il se sentoit foible, il déclama luimême contre le protectorat héréditaire , laissant par là aux principaux officiers, et particulièrement au major-général Lambert, l'espoir de lui succéder.

Le parlement dissous, Cromweil en convoqua un autre pour lever, disoit-il, l'argent nécessaire au service de l'armée et de la flotte, pour confirmer X instrument de gouvernement , et enfin pour légaliser l'autorité des majors-généraux. Ces majors étoient des commissaires militaires, chargés de lever sur les biens des royalistes , à cause de quelques mouvements insurrectionnels, une contribution arbitraire d'un dixième de la valeur de ces biens. Cromweil corrompit autant qu'il le put les élections, et cassa celles qui lui étoient le molDS favorables.

De tout cela sortit enfin un parlement qui , sous le nom di humble pétition et avis , invitoit le Protecteur à prendre le titre de roi et à former une autre chambre, c'est-à-dire une espèce de chambre des pairs, composée de soixante-dix membres à la nomination de Cromwell.

Cromwell se crut obligé de refuser la couronne par un long et obscur discours , où l'on découvroit à la fois ses regrets de repousser le diadème , et sa satisfaction de remettre au théâtre la parade de César. Il avoit plusieurs fois fait traiter devant lui la question du meilleur gouvernement : c'étoit à peu près à la même époque que le grand Corneille écrivoit la scène de Cinna.

Buonaparte n'hésita pas à se couronner, soit qu'ayant plus de gloire il eût plus d'audace , soit que la France, plus malheureuse dans sa révolution que l'Angleterre ne l'avoit été dans la sienne , craignît au moins de perdre la liberté.

Le nouveau parlement confirma et conféra de nouveau à Cromwell le titre de protecteur, avec la faculté de nommer son successeur , ce qui , par le fait, rendoit le protectorat héréditaire. Ce parlement fut encore renvoyé à cause des alarmes qu'il inspira à son maître ; peut-être Cromwell en vouloit-il secrètement à ces députés trop naïfs , de ne lui avoir pas mis de force la couronne sur la tête. L'usurpation se livrait ainsi à ces fréquentes dissolutions qui avoient perdu la légitimité; mais le bras de Cromwell étoit autrement puissant que celui de Charles ; ce bras pouvoit soutenir debout

des ruines qu'une force ordinaire n'auroit pu ennpècher de tomber.

Mettez à part l'illégalité des mesures de Cromwell, illégalité dont après tout il étoit peut-être obligé d'user pour maintenir son illégale puissance, l'usurpation de ce grand homme fut glorieuse. Au dedans il fit régner l'ordre : comme beaucoup de despotes, il étoit ami de la justice en tout ce qui ne touchoit pas à sa personne, et la justice sert à consoler les peuples de la perte de la liberté. Le fanatique , le régicide Cromwell , parvenu au pouvoir, fut tolérant en religion et en politique; il fit passer le bill de la liberté de culte et de conscience ; il employa des royalistes avoués: Haie, magistrat intègre, zélé partisan des Stuarts, fut placé à la tète de la magistrature; Monk, qui commanda les armées et les flottes du Protecteur , étoit un royaliste fait jadis prisonnier sur le champ de bataille par les parlementaires; il «'en souvint lors de la restauration.

Cromwell aimoit et protégeoit la noblesse angloise. Cette noblesse ne périt point, comme de nos jours la noblesse françoise, parce qu'elle ne sépara pas tout-à-fait sa cause de la cause générale, et qu'en même temps la révolution de 1640, entreprise en faveur de la liberté, et non de l'égalité, n'étoit point dirigée contre l'aristocratie. Les Falkland, les Strafford, les Clarendon avoientété membres de l'opposition dans ces fameux parlements qui contribuèrent à restreindre les privilèges excessifs de la couronne : il y eut une chambre des

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pairs jusqu'à la mort de Charles ¥\ Essex, Denbigh, Manchester, Fairfax et tant d'autres se distinguèrent dans le service parlementaire de terre et de mer; une foule de lords entrèrent dans l'administration , se firent élire membres des communes aux parlements de la république et du protectorat, parurent dans les conseils, et jusqu'à la cour de Cromwell. Il n'y eut point d'émigration systématique; quelques individus nobles périrent, mais le corps patricien, ayant suivi et même devancé le mouvement de la nation , resta tout entier dans cette nation.

L'administration de Cromwell fut active, vigilante , vigoureuse , mais trop fondée sur la corruption de la police , pour qui Cromwell avoit un penchant décidé , et à laquelle il sacrifioit des sommes considérables. Tous les services étoient payés régulièrement un mois d'avance ; de grosses pensions, accordées à des hommes considérables, créoient des intérêts, s'ils ne pouvoient créer des devoirs.

Au dehors, Cromwell acheva d'humilier la Hollande et de faire reconnoitre la supériorité du pavillon anglois ; les nations étrangères recherchèrent l'alliance du Protecteur. Richelieu avoit favorisé les premiers troubles de l'Angleterre; il les avoit pris pour des orages passagers qui , en occupant chez eux des ennemis, donnoient du repos à la France: il ne s'étoit pas aperçu qu'il s'agissoit d'une révolution qui, en accroissant la vigueur d'un peuple, ne laisseroit à Mazarin que des mépris à dévorer;

nourriture d'ailleurs analogue au tempérament du cardinal.

Dunkerque fut par Mazarin livré à Cromwell ; Blake prit la Jamaïque; l'Espagne fut contrainte d'offrir de grandes réparations. On a remarqué que Cromwell s'abandonna à sa passion religieuse plus qu'il ne suivit une saine politique, en s'alliant avec la France contre l'Espagne. Cette remarque faite après coup n'a rien de profond aujourd'hui ; il est curieux seulement de la trouver dans les Mémoires de Ludlow. Ludlow , il est vrai , vit les triomphes de Louis XIV , et survécut long-temps à Cromwell, dont il étoit l'ennemi.

Le Protecteur traita l'Irlande domptée en pays de conquête. Les malheureux Irlandois furent transportés par milliers aux colonies; un grand nombre périt dans les supplices. Des lois draconiennes et étrangères remplacèrent ces vieilles coutumes nées du sol, dont l'autorité se perpétuoit par traditions devant quelque image de la Vierge sur une bruyère, au son d'une musette. Les terres furent vendues : on donnoit mille acres de terrain pour 1,500 liv. sterling dans le comté de Dublin, pour 1,000 dans celui de Kilkenny, pour 800 dans le comté de Wexford, et pour 600 dans les divers comtés de la province de Leinster. Des colonies militaires eurent en partage les terres situées aux environs de Slego, de Colke et de CoUel. Les naturels du sol devinrent les serfs des soldats anglois dans le Connaught.

Olivier étendit son autorité protectrice jusque sur les Vaudois , dans les montagnes de la Suisse

Le frère de l'ambassadeur de Portugal à Londres tua un Anglois; Cromwell le fit décapiter. Le fier usurpateur signant un traité mit son nom au dessus de celui de Louis XIV. En 1657, il envoya son portrait à la reine Christine, avec un distique qui disoit que le front de Cromwell iiétoit pas toujours r épouvante-roi.

C'est de cet orgueil du Protecteur qu'est née la superbe affectée par nos voisins pendant un siècle et demi , et qui n'a disparu qu'avec les victoires de notre révolution : elles nous ont remis au niveau de la révolution angloise.

Pourtant Cromwell ne fut pas heureux; toute sa puissance ne put empêcher la vérité de faire entendre sa voix. Quand il descendoit en lui-même , il trouvoit toujours qu'il avoit tué le roi ou la liberté; il lui falloit opter entre l'un ou l'autre remords.

Le Protecteur racontoit que dans son enfance une femme lui étoit apparue ; elle lui avoit annoncé, comme les magiciennes de Macbeth, qu'il seroit roi. La conscience de Cromwell lui présenta, lorsqu'il étoit encore innocent, la vision de la royauté; quand il devint coupable , elle lui en envoya le fantôme. Placé entre les royalistes et les républicains qui le menaçoient également, Olivier étoit peu satisfait du titre équivoque dont la légitimité et la liberté l'avoient obligé de se contenter. Plusieurs conspirations des cavaliers éclatèrent : celles de Bagnal, fils de lady Terringham, de Penruddock , du capitaine Grove, du docteur Hervet, et désir

Henry Slingsby. Quelques hommes de la cinquième monarchie s'agitèrent aussi : un cornette , nommé Day, étoit de l'assemblée républicaine de Coleman- Street, où l'on traitoit Cromwell de coquin et de traître. Quelques régicides suspects furent enfermés dans ce château de Carisbrook, qui avoit servi de prison à Charles P"". Les juges , et surtout les jurés, contrarioient le despotisme du Protecteur, qui retrouvoit la liberté retranchée derrière cette barrière. Olivier étoit alors obligé de chercher les tribunaux naturels à son gouvernement, les conseils de guerre et les commissions.

Les brochures politiques, une pétition signée de plusieurs officiers, un libelle intitulé le Mémento , surtout le fameux écrit Killing no murder ( tuer n'est pas assassiner ), achevèrent de troubler le repos de Cromw^ell. Le colonel Titus, sous le nom de William Allen , étoit l'auteur du dernier pamphlet. Dans une dédicace ironique adressée à Son Altesse Oliiner Cromwell, Titus in vi toit son altesse à mourir pour le bonheur et la délivrance des Anglois ; il lui disoit que sa mort étoit le vœu général, la prière commune de tous les partis, qui ne s'entendoient que sur ce point. Titus signoitW. A., de présent votre esclave et vassal.

Enfin la famille de Cromwell étoit pour lui un autre sujet de tourment et d'angoisse.

Il rencontroit parmi les siens deux espèces d'oppositions aussi violentes l'une que l'autre : ses trois sœurs épousèrent trois hommes qui tous trois votèrent la mort de Charles l". Il eut deux fils et

quatre filles. Richard , Protecteur après lui , étoit royaliste; Henry, lord lieutenant d'Irlande, partageoit une partie des talents et des opinions de son père , mais avec plus de modération que lui.

Sa fille aînée, lady Briget , étoit républicaine ; elle fut mariée d'abord au fameux Ireton, et après la mort de celui-ci au lieutenant -général Fleetwood. Lady Elisabeth , sa seconde fille et sa fille chérie , avoit épousé lord Claypole, homme ennemi de la tyrannie : lady Elisabeth étoit ardente royaliste.

Lady Marie , dont l'opinion est peu connue , épousa lord Falconbridge qui fut actif dans la restauration. Enfin lady Francis, la plus jeune des filles du Protecteur, se maria clandestinement, en apparence à Robert Rick, petit -fils du comte de Warwick. Robert ne vécut que trois mois, et sa veuve épousa sir John Russel.

La destinée de cette dernière fille de Cromwell fut assez singulière. Lord Broghill avoit eu la pensée de la donner en mariage à Charles II. Lady Francis consentoit à cet étrange projet ; Cromwell, assez tenté, ne le repoussoit qu'en disant : « Charte les II est trop daranablement débauché pour me « pardonner la mort de son père. » Il est difficile de juger si Charles n'auroit pas, par politique ou par légèreté, approuvé cette union parricide. L'affaire manqua ; lady Francis s'éprit d'inclination pour Jerry White, tout à la fois chapelain et bouffon de Cromwell, lequel White, surpris aux genoux de lady Francis par le Protecteur, fut obligé, pour se sauver, d'épouser une des femmes de chambre de

sa maîtresse. Le mariage d'abord clandestin delady Francis avec Robert Rich fut ensuite célébré publiquement (11 novembre 1657). Le Protecteur se souvenant, à ce mariage, des jeux de sa première jeunesse, arracha la perruque de son gendre, et répandit des confitures liquides sur les robes des femmes : du moins, cette fois on put rester dans la salle du bal.

Ainsi Cromwell dans sa famille trouvoit tantôt des républicains et des républicaines qui détestoient sa grandeur; tantôt des royalistes qui lui reprochoient ses crimes. Lady Claypole ne le laissoit pas respirer; Richard s'étoit jeté aux pieds de son père pour obtenir la vie de Charles l^\ La femme du Protecteur, bien que vaine, portoit avec crainte sa fortune : décemment traitée , mais peu aimée de son mari, elle auroit voulu qu'on s'arrangeât avec le souverain légitime. Enfin la mère de Cromwell, qu'il chérissoit et respectoit , l'avoit aussi supplié de sauver le roi : elle trembloit pour les jours de son Olivier ; elle le vouloit voir une fois le jour au moins, et si elle entendoit l'explosion d'nne arme à feu, elle s'écrioit : « Mon fils est mort ! »

Ces tracasseries intérieures et de tous les moments, quitroublent la vie d'un homme bien plusque les grands événements politiques, ne se pouvoient perdre dans les distractions que cherchoit Cromvv^ell : il s'étoit attaché à lady Dysert, duchesse de Lauderdale; les saints se scandalisèrent. On trouvoit aussi que Cromwell faisoit de trop longues prières avec mistriss Lambert. Plusieurs bâtards.

qui se sont peut-être vantés faussement de leur naissance, ont prouvé que ce rigide Cromwell, ce sévère ennemi de la débauche et de la licence , ce prophète quicoramuniquoit directement avec Dieu, étoit tombé dans la foiblesse commune à presque tous les grands hommes, d'autant plus attaqués et plus fragiles qu'ils ont plus de gloire.

Tous les monarques avoient renoncé à divertir leur orgueil du spectacle de la dégradation humaine, blessés peut-être encore qu'ils étoient de quelques vérités cachées sous de basses bouffonneries; ils n'entretenoient plus dans leur cour ces misérables appelés yo^/,5". Cromwell en avjit quatre; soit que ce tueur de rois aimât à s'environner de ce qui avoit dégradé les rois, régicide encore envers leur mémoire; soit que n'osant porter leur sceptre, il affectât d'imiter leurs mœurs; soit enfin qu'il trouvât dans son penchant naturel aux scènes grotesques un rapport avec ces joies royales. Mais tous les bouffons de la terre n'auroient pu chasser du cœur de Cromwell la tristesse qui s'y étoit glissée. Sa cour, ou plutôt sa maison, étoit à la fois une espèce de caserne et un séminaire, où quelques pompes bruyantes venoient , deux ou trois fois l'an, dérider le front des prédicantset des vieuxsoîdats. Depuis la publication du pamphlet Killing no murder, on ne vit plus Cromwell sourire; il se sentoit abandonné par l'esprit de la révolution, d'où lui étoit venue sa grandeur. Celte révolution qui l'avoit pris pour guide ne le vouloit plus pour maître; sa mission étoit accomplie; sa nation et son siècle

n'avoient plus besoin de lui : le temps ne s'arrête point pour admirer la gloire; il s'en sert et passe outre ^.

Ce grand renégat de l'indépendance soupçonnoit jusqu'à ses gardes, qu'il faisoit relever trois et quatre fois par jour, et dont lui-même, déguisé, épioit les propos. 11 passoit sa vie à entendre les rapports de ses nombreux espions; il n'osoit plus se montrer en public que revêtu d'une cuirasse cachée sous ses habits , misérable cilice de la peur. 11 portoit des pistolets chargés dans ses poches : un jour qu'il essayoit un attelage de chevaux frisons , il tomba, et l'un de ses pistolets partit. Quand il "voyageoit c'étoit avec une rapidité extrême : on n'apprenoit qu'il avoit passé en un lieu que quand il n'y étolt plus. Dans ce palais de Whitehall , témoin de la grande immolation , Cromwell erroit la nuit , comme un spectre poursuivi par un autre spectre : il ne couchait presque jamais deux fois de suite dans la même chambre, tourmenté en celle demeure par ses remords, comme la veuve de Charles y fut dans la suite désolée par ses souvenirs.

La mort de lady Claypole vint ajouter à la noire mélancolie de Cromv^ell : cette femme, encore jeune, consumée à Hamptoncourt d'une douloureuse maladie, succomba en accablant son père de reproches, et en l'appelant pour ainsi dire après elle.

' Cette dernière phrase se retrouve dans mon Discours non prononcé sur la liberté de la presse; je l'avois enlevée à ce passage des Quatre Stuarts : je l'ai laissée ici à sa première place.

Il ne tarda pas à la suivre; depuis quelque temps il souffroit d'une humeur à la jambe : la fièvre le prit dans le même château où sa fille avolt rendu le dernier soupir; on le transporta à Londres. Fidèle à son caractère , Cromwell déclara qu'il avoit eu des révélations , qu'il guériroit pour être utile à son pays. Les chapelains de Whitehall annonçoient le prochain rétablissement du prophète : il mourut pourtant. Il expira dans sa cinquante -neuvième année, le 3 septembre 1658, anniversaire des victoires de Dunbar, Worcester, et de l'ouverture du premier parlement protectoral.

« Cromwell alloit ravager toute la chrétienté, dit «Pascal, la famille royale étoit perdue et la sienne « à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui « se mit dans son uretère ; Rome même alloit trem- «bler sous lui; mais ce petit gravier, qui n'étoit rien «ailleurs, mis dans cet endroit, le voilà mort, sa « famille abaissée et le roi rétabli. »

Il n'y a de ATai dans cette remarque de Pascal que le néant de la gloire et de la nature humaine. Une de ces tempêtes qui précèdent, accompagnent ou suivent les équinoxes, éclata au moment de la mort du Protecteur : lepoëte Waller, qui chantoit tout le monde, annonça en fort beaux vers que les derniers soupirs de Croraweil avoient ébranlé l'île des Bretons; que l'Océan s'étoit soulevé en perdant son maitre; que Cromwell, comme Romulus, avoit disparu dans un orage. Les faits se réduisoient à une fièvre et à un coup de vent.

Cromwell eut quelque chose de Hildebrand, de

Louis XI et de Buonaparte ; il eut du prêtre , du tyran et du grand homme : son génie remplaça pour son pays la liberté. Il y avoit trop de puissance en Cromwell pour qu'il pût créer une autre puissance; il tua toutes les institutions qu'il trouva ou qu'il voulut donner.

La plupart des souverains de l'Europe mirent des crêpes funèbres pour pleurer la mort d'un régicide : Louis XIV porta le deuil de Cromw^ell auprès de la veuve de Charles I". Une couronne , même usurpée, absout-elle d'un crime ?

Ce nom de Cromwell, qui produisoit la lâcheté européenne, faisoit passer en Angleterre le pouvoir absolu entre les mains du foible Richard : tant il y a de puissance dans la gloire ! Cromwell laissa l'empire à son fils ; mais ces génies en qui commence un autre ordre de choses, soit en bien, soit en mal, sont solitaires; ils ne se perpétuent que par leurs œuvres , jamais par leurs races.

Le Protecteur vécut l'âge des hommes de sa nature : leur règne le plus court est ordinairement de neuf à dix ans, et le plus long de vingt à vingtdeux. Ces calculs historiques, que rien ne semble démentir, reposent sans doute sur quelque vérité naturelle: il se peut faire que la force physique d'un homme placé au plus haut point des révolutions, se trouve épuisée dans une période de trois ou quatre lustres.

Achevons de suite, en anticipant même un peu sur les faits, ce qui a rapport à Cromwell.

Thurloe déclaroit que Cromwell étoit monté au

ciel , embaumé des larmes de son peuple : Cromwell , plus franc au moment où la grande vérité, la mort , se présente aux hommes , avoit dit : « Plu- « sieurs m'ont trop estimé , d'autres souhaitent ma « fin. » La bassesse de la flatterie qui survit à l'objet de l'adulation n'est que l'excuse d'une conscience infirme : on exalte un maître qui n'est plus , pour justifier pai^ l'admiration la servilité passée.

Richard fit de magnifiques funérailles à son père. Le corps embaumé du Protecteur fut exposé pendant deux mois au palais de Sommerset, dans une salle tendue de velours noir, et où l'on ne comptoit pas moins de mille flambeaux. Portant un vêtement de brocard d'or fourré d'hermine , une figure en cire, l'épée au côté, un sceptre dans la main droite, un globe dans la gauche, représentoit le Protecteur : elle étoit couchée sur un lit funèbre. Une épitaphe racontoit en abrégé l'histoire de Cromwell et de sa famille. « Il mourut, disoit « l'épitaphe , avec grande assurance et sérénité « d'ame , dans son lit. » Paroles qui s'appliquoient mieux à Charles P% excepté les trois dernières.

La figure en cire fut ensuite mise debout sur une estrade, comme pour annoncer une résurrection, ou, comme disoient les indépendants indignés de ces \iOxn\iQ^ papistes j pour représenter le passage d'une ame du purgatoire dans le paradis. Le 23 novembre, l'image de cire fut couchée de nouveau, mais dans un beau cercueil qu'enlevèrent dix gentilshommes pour le placer siu' un char; le tout s'en alla en pompe à Westminster : lord Claypole menoit le

cheval de Cromwell. Le cercueil fut déposé dans la chapelle de Henri VII. On ne voit plus aujourd'hui l'effigie de Cromwell à Westminster, mais celle de Monk : on y cherche vainement aussi les cendres du Protecteur.

On se plut à dire et à écrire, au moment de la restauration de Charles II, que Cromwell, prévoyant les outrages qu'on pourroit faire à ses restes, avoit ordonné qu'on précipitât son corps dans la Tamise, ou qu'on l'enterrât sur le champ de bataille de Naseby , à neuf pieds de profondeur : Barkstead , régicide , lieutenant de la Tour, et protégé de Cromwell, auroit, disoit-on, fait exécuter cet ordre par son fils. On racontoit enfin que les corps de Charles P' et de Cromwell , échangés , avoient été transportés de l'un à l'autre tombeau ; de sorte que Charles II, dans sa vengeance, auroit pendu au gibet le corps de son propre père, au lieu de celui de l'assassin de son père. Ces noires imaginations angloises disparoissent devant les faits : si l'on ne vit que l'image de cire du Protecteur à la pompe funèbre, c'est que l'état des chairs, malgré l'embaumement , obligea de porter le cadavre à Westminster avant la cérémonie publique : l'enterrement précéda les funérailles. Le corps de Charles P', retrouvé de nos jours à Windsor, prouve que le meurtrier n'étoit pas allé dormir dans la couche du meurtri , et que satisfait de lui avoir ravi la couronne, il lui laissa son cercueil.

S'il falloit des témoignages de plus, nous dirions que l'on conserve la plaque de cuivre doré trouvée

sur la poitrine de Cromwell lors de l'ouverture de sa tombe à Westminster. Cette plaque, renfermée dans une boîte de plomb, fut remise à Norfolk, sergent d'armes de la chambre des communes. Elle porte cette inscription :

Oliverius Protector reipublicœ Angliœ, Scotiœ , et Hiberniœ, natus 250 aprilis ««no 1599*^, inauonratus \QP decembris 1653^, mortuus 3^ septembris anno 16580, hic situs est.

Une autre preuve de l'exhumation nous reste : la redoutable histoire a gardé dans le trésor de ses chartes la quittance du maçon qui brisa, par ordre, le sépulcre du Protecteur, et qui reçut une somme de 15 shellings pour sa besogne. Nous donnerons cette quittance dans la langue originale , afin que les fautes mêmes de l'ignorant ouvrier attestent l'authenticité de la pièce.

May the 4''' day, 1661, l'ec^ then infull, of the worshipful serjeant Norforke , fiveteen shillinges , for tahing up the corpes of Cromell , et lerton et Brasaw.

Rec. hy me John LEWIS.

«Mai le 4*"* jour 1661, reçu alors en totalité, du respee- «table sergent Norfolke, quinze shellings, pour enlever le «corps de Cwmel^ et lerton et Brasaw.

« Reçu par moi John LEWIS. »

On voit par la date de la pièce, 4 mai 1661, que John Lewis avoit fait un long crédit au gouvernement : les os de Cromwell furent exposés à Tyburn le 30 anvier de la même année.

La France garde aussi quelques quittances des assassins du 2 septembre 1792, lesquels déclarent avoir reçu 5 francs pour avoir travaillé pour le peuple. Sur l'une de ces quittances est demeurée la trace des doigts sanglants du signataire.

Enfin voici la pièce officielle qui rend compte de l'exhumation. Nous la traduisons littéralement.

Janvier 3o (1661), vieux style.

«Les odieuses carcasses de 0. Cromwell, H, Ireton et «J. Bradshaw, traînées sur des claies jusqu'à Tyburn, et «étant arrachées de leur cercueil : là pendues aux diffé- «rents angles de ce triple arbre (triple tree) jusqu'au cou- «cher du soleil; alors descendues , décapitées et leurs «troncs infects jetés dans un trou profond au dessous de «la potence. Leurs têtes furent après cela exposées sur « des pieux au sommet de Westminster-Hall. »

Il est donc certain qu'Olivier mort fut déposé à Westminster : il n'y resta pas long-temps. Ou'avoiton à craindre de lui ? Son squelette pouvoit-il emporter les têtes des squelettes couronnés , s'emparer de la poussière des rois, usurper leur néant? Quoi qu'il en soit, le 30 janvier 1661 , anniversaire du régicide, les restes du Protecteur pendillèrent au haut d'un gibet.

Cromwell avoit visité Stuart dans son cercueil; il l'avoit touché de sa main , il s'étoit assuré que le chef étoit séparé du tronc : Charles II vint en son temps, et appuyé aussi d'une chambre des communes, il rendit aux os du Protecteur la visite faite à ceux de Charles I*^"^; vengeance malavisée, car,

si d'un côté on ne peut empêcher de vivre ce qui est immortel, de l'autre on ne donne pas la mort à la mort.

Les dispendieuses funérailles qui n'ajoutoient rien à la grandeur de l'homme, et qui ne légitimoient pas l'usurpateur, ruinèrent Richard Cromwell ; il fut obligé de demander aux communes un bill suspensif des lois, afin de n'être pas arrêté pour les dettes contractées à l'occasion des obsèques de son père. L'Angleterre, qui ne paya pas l'enterrement de celui qu'elle avoit reconnu pour maître, s'est chargée depuis des frais d'inhumation d'un simple ministre des finances.

Que devint la famille de Cromwell?

Richard eut un fils et deux filles; le fils ne vécut pas. Henri habita une petite ferme, où Charles II entra un jour par hasard , en revenant de la chasse. Il est possible qu'un héritier direct d'Olivier Cromwell par Henri soit maintenant quelque paysan irlandois inconnu, catholique peut-être, vivant de pommes de terre dans les tourbières d'Ulster , attaquant de nuit les orangistes, et se débattant contre les lois atroces du Protecteur. Il est possible encore que ce descendant inconnu de Cromwell ait été un Franklin ou un Washington en Amérique.

Lady Claypole mourut sans enfants. Nous savons, par une mauvaise plaisanterie d'un chapelain de Cromwell, que lady Falconbridge fut également privée de postérité. Restent lady Rich , depuis lady John Russel, et lady Ireton, qui épousa en se-

condes noces le général Fleetwood. Nous trouvons une mistriss Cook de Newington en Middlesex, petite-fille du général Fleetwood, qui communiqua une lettre de Cromwell à William Harris, biographe du Protecteur.

La famille de Buonaparte ne se perdra pas comme celle de Cromwell : le perfectionnement de l'administration civile ne permettroit plus cette disparition. D'ailleurs rien ne se ressemble, sous ce rapport, dans la position et la destinée des deux hommes.

Le Protecteur ne sortit point de son île : les troubles de 1G40 commencèrent et finirent dans la Grande-Bretagne. iSos discordes se sont mêlées à celles du monde entier; elles ont bouleversé les nations , renversé les trônes. Ce qui distingue les derniers mouvements politiques de la France de tous les mouvements politiques connus, c'est qu'ils furent à la fois un affranchissement pour nous et un esclavage pour nos voisins, une révolution et une conquête. Demandez aux x\rabes de la Libye et de la mer Morte; demandez aux nababs des Indes le nom de Cromwell, ils l'ignorent. Demandez-leur le nom de Napoléon, ils vous le diront comme celui d'Alexandre.

Cromwell immola Charles I" et prit sa place ; Buonaparte, retournant dix siècles en arrière, ne s'empara que de la couronne de Charlemagne ; il fit et défit des rois, mais n'en tua point.

Cromwell prit à femme Elisabeth Bourchier; il eut pour principal gendre un procureur : tous les

nàuNGES mSTOK. 29

enfants d'Elisabeth Bourchier retombèrent dans l'état obscur de leur mère, quand leur père fameux disparut.

Buonaparte épousa la fille des Césars, maria ses sœurs à des souverains qu'il avoit créés , et ses frères à des princesses dont il avoit protégé la race. 11 n'appartint jamais à aucune assemblée législative; il ne fut jamais , comme Cromwell , un tribun populaire; moins coupable que lui envers la liberté, puisqu'il avoit pris moins d'engagements avec elle, il se crut libre d'écrire son nom avec son épée dans la généalogie des rois : les siècles à venir se sont chargés de fournir ses titres de noblesse.

De 1658 à 1660.

Richard, devenu Protecteur, étoit un homme commun; il ne sut que faire de la gloire et des crimes de son père. L'armée, depuis long-temps domptée par son chef, reprit l'empire. L'oncle de Richard, Desborough, son beau-frère Fleetwood, se mirent avec le général Lambert à la tête des officiers, et forcèrent le foible Protecteur de dissoudre le parlement qui seul le soutenoit.

Chaque jour amena un nouvel embarras, une nouvelle peine : Richard, qui s'oublioit et qu'on oublioit, qui détestoit le joug militaire et qui n'avoit pas la force de le rompre, qui n'étoit ni républicain ni royaliste, qui ne se soucioit de rien, qui laissoit les gardes lui dérober son dîner, et l'Angleterre aller toute seule, Richard abdiqua le Protectorat (22 avril 1659).

De tous les soucis du trône le plus grand pour lui fut de sortir de Whitehall, non qu'il tînt au palais, mais parce qu'il falloi| faire un mouvement pour en sortir. Il n'emporta que deux grandes malles remplies des adresses et des congratulations qu'on lui avoit présentées pendant son petit règne : on lui disoit dans ces félicitations, à la gloire

452 LES QUATRE STLARTS.

de tous les hommes puissants et à l'usage de tous les hommes servîtes, que Dieu lui avoit donné y à lui Richard, U autorité pour le bonheur des trois royaumes. Quelques amis lui demandèrent ce que ces malles renfermoient de si précieux : « Le bon- « heur du bon peuple anglois, » répondit-il en riant. Long-temps après, retiré à la campagne, il s'amusoit, après boire, à lire à ses voisins quelques pièces de ces archives de la bassesse humaine et des caprices de la fortune. Cette moquerie philosophique ne le rendoit pas un fils digne de son père, mais le consoloit. Son frère Henri, lord -lieutenant d'Irlande, projeta de remettre cette île entre les mains du roi; mais quoique plus ferme et plus habile que Richard, il céda au torrent qui emportoit sa famille, revint à Londres, et tomba presque aussi obscurément que Richard.

Le conseil des officiers, demeuré maître, rappela, sous la présidence du républicain Lenthal, le rump parlement, et dans le jargon des partis, les principes du rump se nommèrent la vieille bonne cause. \\ ne se trouva qu'une quarantaine de députés à la première réunion, encore fallut -il aller chercher en prison deux de ces législateurs enfermés pour dettes. Cette momie estropiée , arrachée de son tombeau, crut un moment qu'elle étoit puissante, parce qu'elle se sou^enoit d'avoir fait juger un roi. A peine ressuscitée, elle attaqua l'autorité militaire qui lui avoit rendu la vie; mais le rump étoit sans force, car il étoit placé entre les royalistes unis aux presbytériens qui vouloienl le retour de la monar-

chie légltitne, et les officiers indociles au jou(]' de l'autorité civile.

Le général Lambert ayant marché contre un parti royaliste, qui s'étoit levé trop tôt, le dispersa. Lâche régicide, courtisan disgracié de Cromwell, Lambert, qui s'étoit toujours flatté d'hériter d'une puissance trop pesante pour lui, osa tout après sa misérable victoire. Il fit présenter au nimp une de ces humbles pétitions gonflées de menaces , dont la révolution avoit introduit l'usage. Le rump s'emporta, destitua Lambert et Desborough, et abolit le généralat. Lambert, selon l'usage de la bonne vieille cause, bloqua si étroitement Westminster avec ses satellites, qu'un seul membre du prétendu parlement, Pierre Wentwortli, y put entrer. Sur ces entrefaites, Bradshavv, le fameux président de la commission qui jugea Charles, mourut. Monk, qui gouvernoit l'Ecosse, et qui, sans s'en ouvrir à personne, méditoit le rétablissement de la monarchie, entra en Angleterre avec douze mille vieux soldats : il s'avança vers Londres.

Le comité des officiers s'adresse à lui; le parlement, qui ne siégeoit plus, le sollicite. Monk se déclare républicain et l'ennemi de Stuart en venant le couronner. Il prend parti contre les officiers pour la cause constitutionnelle, installe le ninip de nouveau ; mais en même temps il y fait rentrer les membres presbytériens, exclus par violence avant la mort de Charles L"" : de ce seul fait résultoit le triomphe certain des royalistes. Le long parlement, après avoir ordonné des élections générales, pro-

nonça sa dissolution , et mit fin lui-même à sa trop longue existence, dans laquelle se trouvoit déjà la lacune des années du Protectorat. Le peuple brûla en réjouissance, sur les places publiques, des monceaux de croupions de divers animaux. Quelques vrais républicains, comme Vane et Ludlow, s'enfuirent; d'autres étoient destitués, non par le fait de Monk, mais par les proscriptions dont ils s'étoient frappés les uns les autres. Le régiment d'Haslerig fut donné par Monk à lord Falconbridge, qui, quoique gendre de Cromwell, servit Charles II. Le colonel Hutcliinson , dont la femme nous a laissé des Mémoires pleins d'intérêt, se retira en province. Lambert, à la restauration, s'avoua coupable, obtint grâce de la vie, et vécut trente ans relégué dans l'île de Guernesey, sous le double poids du régicide et du mépris.

Le nouveau parlement, divisé, selon l'ancienne forme, en deux chambres, s'assemblale25 avril 1660: les communes , sous la présidence d'Harbotele- Green-stone, ancien membre exclu du long parlement pour avoir dénoncé l'ambition de Cromwell; la chambre des pairs, sous la présidence de lord Manchester, qui jadis avoit fait la guerre à Charles l'\

Un commissaire de Charles II, Grenville, s'étoit entendu avec Monk. De retour des Pays-Bas , Grenville apporta la déclaration royale de Charles : elle ne promettoit rien; ce n'étoit pas une Charte. Charles ne faisoit ni la part aux conquêtes du temps, ni les concessions nécessaires aux mœurs, aux idées, à la

possession et aux droits acquis; dès lors une seconde révolution devenoit inévitable, et le prince légataire du trône déshéritoit sa famille. On reprocha à Monk de n'avoir obtenu aucune garantie pour la monarchie constitutionnelle : à l'immortel honneur des royalistes, ce fut un royaliste de la chambre des communes qui réclama les libertés de la nation; ce fut sir Mathevv Haie, ce juge si intègre et si estimé, que Cromvvell l'avoit employé malgré le dévouement connu de Haie à ses souverains légitimes. Monk répondit que si on délibéroit, il ne répondoit pas de la paix de l'Angleterre : « Que «craignez-vous? dit- il, le roi n'a ni or pour vous «acheter, ni armée pour vous conquérir.»

On n'écouta plus aucune représentation ; on avoit soif de repos après de si longs troubles. Des commissaires du parlement allèrent déposer aux pieds du souverain, à Bréda, les vœux et les présents du peuple des trois royaumes. Charles II monta sur un vaisseau de la flotte angloise à La Haye, et débarqua à Douvres le 26 mai 1660 : il embrassa Monk , qui l'attendoit sur le rivage; et, voyant une foule immense ivre de joie, il dit gracieusement: «Où «sont donc mes ennemis?» Monk jouoit alors le plus grand rôle : quel petit personnage aujourd'hui que ce Monk, auprès de Cromwell, bien que sa figure en cire à la Curtius soit dans une armoire à Westminster!

Le fils de Charles I" fit son entrée dans Londres le 29 mai, anniversaire de sa naissance , ce qui parut d'un bon augure. Il accomphssoit sa trentième an-

456 LES OUATRE STUÂRÏS.

née; il étolt jeune, spirituel , affable; il reparoissoit sur une terre on naguère il n'avoit trouvé d'abri que dans les branches d'un chêne; il étoit roi, il avoit été malheureux : on l'adora. Qui l'auroit cru? c'étoit le peuple de la bonne vieille cause qui poussoit des cris d'allégresse à cette descente des nains dans l'île des géants!

Les corps politiques commencent les révolutions, les corps politiques les terminent : une assemblée délibérante, souvent même illégale et sans droits réels, a plus de puissance pour rappeler un souverain au trône que ne l'auroit une armée. Sans un arrêt du parlement de la ligue, qui déclara la couronne de France incommunicable à tout autre prince qu'à un prince françois, Henri IV n'auroit jamais régné. H y a dans la loi une force invincible, et c'est de la loi que les monarques doivent tirer leur vraie puissance.

De 1660 à 1G85.

S'il étoit possible de supposer que la corruption de mœurs répandue par Charles fl en Angleterre fût un calcul de sa politique, il faudrait ranger ce prince au nombre des plus abominables monarques ; mais il est probable qu'il ne suivit que le penchant de ses inclinations et la légèreté de son caractère. Assez souvent les hommes se font un plan de vertu, rarement un système de Ance : la foiblesse emprunte un appui pour marcher ferme : elle n'a pas besoin de secours pour l'aider à tomber. Entre son père décapité et son frère qui devoit perdre la couronne, Charles ne se sentit jamais bien assuré au pouvoir. Il voulut du moins achever dans les plaisirs une vie commencée dans les souffrances.

Les fêtes de la restauration passées, les illuminations éteintes, vinrent les supplices. Charles s'étoil déchargé sur le parlement de toute responsabilité de cette nature , et celui-ci n'épargna pas les réactions et les vengeances. Cromwell fut exhumé; Richard son fils émigra au continent : à la vérité, il fuyoit moins devant vson roi que devant ses créanciers. Il alla se faire insulter par le prince de Conti qui, ne le connoissant pas, lui demanda qu'étoit devenu ce sot et poltron (le Richard?

Se souvient-on aujourd'hui qu'il exista un Thomas Cromwell, comte d'Essex, et qui, favori d'Henri VIII, fut décapité par le bon plaisir du tyran , son maître? Olivier Cromweil tue son nom chez les hommes qui le précédèrent, et le fait vivre chez les hommes qui l'ont suivi et le suivront: une grande gloire obscurcit le passé et illumine l'avenir. ^

Une commission de trente-quatre membres s'assembla, le 9 ctitobre 1660, à Hichs's-hall, pour commencer le procès des régicides : vingt et un jurés composoient le grand jury. On remarque dans la liste des juges plusieurs fauteurs de la révolution, entre autres Monk qui, humble serviteur du régicide Cromweil, étoit devenu chevalier de la Jarretière et duc d'Albermarle. Lorsqu'au tirage de la grande loterie des révolutions , chacun ouvre son billet, il se fait une amère et ironique distribution des dons de la fortune : un homme se couvre d'honneurs et de cordons, un homme monte à l'échafaud; tous deux ont fait la même chose, ont risqué le même enjeu. Pierre est plongé dans la richesse, c'étoit un ennemi; Paul dans la misère, c'étoit un ami. Celui-ci est récompensé de sa trahison, celui-là puni de sa fidélité.

Le pauvre Harrison, traduit devant ses juges, leur dit : « Plusieurs d'entre vous , mes juges , furent « actifs avec moi dans les choses qui se sont passées « en Angleterre... Ce qui a été fait l'a été par l'ordre «du parlement, alors la suprême autorité.»

L'excuse étoit de bonne foi , mais mauvaise. Il suffiroit qu'un pouvoir lé^al nous commandât une

action injuste, pour que nous fussions obligés de la commettre. La loi morale l'emporte en certains cas sur la loi politique, autrement on pourroit supposer une société constituée de sorte que le crime y fût le droit commun. Enfin le rump n'étoit pas le vrai parlement, le parlement légal.

Harrison étoit un homme simple d'esprit et de cœur, une espèce de fou fanatique de la cinquième monarchie ; franc républicain, il s'étoit séparé de Cromwell, oppresseur de la liberté. Ce fut à propos d'Harrison qu'un juge appliqua au peuple anglois le bel apologue de l'enfant devenu muet, qui recouvre la parole en apercevant le meurtrier de son père^ Tout criminel qu'il étoit, Harrison étoit plus estimable que beaucoup d'autres hommes; mais il y a des fatalités dans la vie : tel, d'un caractère noble et pur, tombe dans une impardonnable erreur; chacun le repousse : tel, vil et corrompu par nature, n'a point eu l'occasion de faillir; chacun le recherche. L'un est condamné au tribunal des hommes; l'autre au tribunal de Dieu.

On découvrit au procès des juges de Charles I", que les deux bourreaux masqués étoient un nommé Walker et un nommé Hulet, tous deux militaires : Hulet étoit capitaine. Garlland, qui occupoitle fauteuil dans la mitting régicide, fut accusé par \\n témoin d'avoir craché à la figure du roi; iVxtell, monstre de cruauté, qui tuoit, dit le procès, les Irlandois comme la vermine, Axtell, anabaptiste et

' J'ai cité ce passaj^e du procès de Harrison dans le ch. ii des Réjlexions politiques , lom. xv.

agitateur, fut convaincu d'avoir obligé les soldats de cv'iev justice, exécution! de le« avoir pressés de tirer sur la tribune de lady Fairfax, de leur avoir fait brûler de la poudre au visage de l'auguste prisonnier. Tous ces hommes soutinrent que leur cause étoit celle de Dieu. Thomas Scott montra le plus de fermeté. 11 avoit déclaré dans le parlement «qu'il « ne se repentiroit jamais d'avoir jugé le roi, et qu'il « vouloit que l'on gravât sur sa tombe : Ci git Tho- « mas Scott y qui condamna le feu roi à mort. » Il ne démentit point ce langage au milieu des plus cruels supplices. La sentence prononcée à tous étoit ainsi conçue :

« Vous serez traîné sur une claie au lieu de l'exé- | «cution; là pendu, et étant encore en vie, on cou- « pera la corde. Vous serez mutilé i^your privj mem- « her to he eut off)\ on vous arrachera les entrailles «(et vous vivant), elles seront brûlées devant vos « yeux. Votre tête sera coupée, vos membres divisés « en quatre quartiers. Votre tête et vos membres « seront mis à la disposition du roi, et Dieu ait merci « de votre ame. »

De quatre-vingts régicides qui restoient en Angleterre au moment de la restauration, cinquante et un se présentèrent à la proclamation du roi , se reconnurent coupables, et jouirent de l'amnistie; vingt-neuf furent mis en jugement; dix soutinrent qu'ils n'étoient pas criminels, et volèrent martyrs au supplice. Le prédicant Hugh Petcrs partagea leur sort. John Jones à la potence déclara le roi innocent de sa morl ; Charle» \\ ne faisoit, selon la

conscience de Jones , que remplir les devoirs d'un bon fils envers un père.

C'est ainsi que des exhumations et des exécutions ouvrirent un règne que des échafauds dévoient clore. Vingt- deux années de débauche passèrent sous des fourches patibulaires ; dernières années de joie à la façon des Stuarts, et qui avoient l'air d'une orgie funèbre.

Dans les premiers jours de la restauration, on chercha comment on pourroit jamais être assez esclave pour expier le crime d'indépendance : c'étoit une émulation domestique qui débarrassoit le maître des actes de rigueur ; le clergé et le parlement se chargeoient de tout. Les communes passèrent un acte afin d'établir ou de rétablir la doctrine de l'obéissance passive. Le bill des convocations triennales fut aboli : une espèce de long parlement royal dura dix-sept années pour la corruption, l'impiété et la servitude, comme le long parlement républicain en avoit existé vingt pour le rigorisme, le fanatisme et la liberté. Tout prit le caractère d'une monarchie absolue dans une monarchie représentative : on copia la cour de Louis XiV sans en avoir la grandeur; on cabala pour être ministre ; il y eut des influences de maîtresses à Windsor comme à Versailles; les intérêts publics étoient traités comme des intérêts privés : ce ne furent plus les révolutions, mais les intrigues qui élevèrent les échafauds.

La peste et' un vaste incendie ne troublèrent point la vie voluptueuse de Charles. A l'instigation de la France et par les séductions d'Henriette, du-

chesse d'Orléans, il fît la guerre à la Hollande dans l'unique but de détourner au profit de ses plaisirs les subsides du parlement.

Les malheureux cavaliers y ces royalistes qui avoient tout sacrifié à la cause des Stuarts, oubliés maintenant, languissoient dans la misère; les têtes rondes jouissoient des biens et des honneurs qu'ils avoient acquis, en s'armant contre la famille légitime. Waller, conspirateur poltron sous le long parlement, poëte adulateur de l'usurpation heureuse, faisoit les délices de la légitimité restaurée, tandis que le fidèle et courageux Butler mouroit de faim. Charles savoit pourtant par cœur et se plaisoit à répéter les vers ^Hudihras. Cette satire pleine de verve contre les personnages de la révolution charmoit une cour où brilloient la débauche de Rochester et la grâce de Grammont : le ridicule étoit une espèce de vengeance tout-à-fait à l'usage des courtisans. Au surplus les républiques sontelles plus reconnoissantes que les monarchies ? Charles II a-t-il oublié ses amis plus que ne l'ont fait les autres rois ? Il y a des infirmités qui appartiennent aux couronnes, quels «que soient d'ailleurs les qualités et les défauts des hommes couronnés. « Entrez dans la basse-cour du château (de Henri IV), « dit l'ingénieuse duchesse de Rohan dans son apo- «logie ironique, vous oyrez des officiers crier i/Zj «« vingt-cinq et trente ans que j enfuis sen'ice au « roi sans pouvoir être pajé de mes gages : en voilà « un qui lui faisait la guerre ; il nj a que trois jours « cm il vient de recevoir une telle gratification. Mon-

« lez les degrés, entrez jusque dans son antlcham- «bre, vous oyrez les gentilshommes qui diront: « Quelle espérance j a-t-il a servir ce prince ? fat « mis ma vie tant de fois pour son service , fai été « blessé , fai été prisonnier, fy ai perdu mon fils , « mon frère ou mon parent; au partir de là il ne me <i connoit plus , il me rabroue si je lui demande la v^ moindre récompense... Tout beau, messieurs, au- «rez-vous tantôt tout dit? Ecoutez-moi un peu à «mon tour; sachez que ce prince est doué de ver- « tus surnaturelles ; il dit en bon langage : Mes amis y « offensez-moi j je vous aimerai ; servez-moi , je vous ii haïrai... 0 valeureux prince, et généreux court rage , qui ne se rend qu'aux généreux , qui ne se « laisse forcer que par la seule force ! »

Quelques souvenirs, quelques ambitions privées, quelques rêveries particulières à des esprits faux qui s'imaginoient pouvoir faire revivre le passé , fermentèrent dans un coin , sous la protection de Jacques , alors duc d'York et catholique de religion. Ces ambitions, ces rêveries, ces souvenirs pris mal à propos pour une opinion possible ou applicable , donnèrent à la nation la crainte d'un règne opposé au culte établi et à la liberté des peuples. La correspondance diplomatique nous apprend le rôle odieux que joua Louis XIV alors, et la funeste influence qu'il exerça sur la destinée de Charles et de Jacques : en même temps qu'il encourageoit le souverain à l'arbitraire, il poussoit les sujets à l'indépendance, dans kl petite vue de tout brouiller et de rendre l'Angleterre impuissante au dehors. Les

ministres de Charles et les membres les plus remarquables de l'opposition du parlement étoient pensionnaires du grand roi.

L'église épiscopale se méloit de toutes les transactions : proscrite durant les derniers troubles par des fanatiques , l'intérêt et la vengeance l'avoient rendue à son tour fanatique. Infecté de cet esprit de réaction, le parlement vouloit l'uniformité du culte et persécutoit également catholiques et presbytériens , bien qu'un bon nombre des membres de ce parlement n'eût aucune croyance. Sous le règne de Charles 1"% la politique n'avoit été que l'instrument de la religion ; sous le règne de Charles Il , la religion ne fut que l'instrument de la politique. Les principes avoient changé de place , et par la manière dont ils s'étoient coordonnés, ils conduisoient plus directement à la liberté civile, tout en opprimant la liberté de conscience. Les indépendants avoient disparu ; la cour étoit déiste ou athée.

En 1673, le parlement passa l'acte du test; précaution prise dans l'avenir contre le duc d'York, comme papiste. Effet miraculeux, et toutefois naturel, de la marche des siècles! ce fameux acte qui servit à précipiter les Stuarts et qui devint la sauvegarde d'une nouvelle dynastie s'abolit au moment même où je trace ces mots. L'abolition n'est pas encore pleine et entière, mais elle ne peut tarder à le devenir. Si la race des Stuarts n'étoit pas éteinte , elle ne trouveroit plus dans sa religion d'obstacle à remonter sur le trône : en trouveroit-

elle dans sa politique ? Tout est là aujourd'hui pour les peuples et pour les rois.

Une prétendue conspiration découverte par l'infame Titus Oates compromit la reine dont le parlement alla jusqu'à demander l'exil, et envoya au gibet quelques jésuites. Sliaftesbury, flatteur de Cromwell et instrument delà restauration, homme d'un esprit , d'un caractère et d'un talent assez semblables à ceux du cardinal de Retz , Shaftesbury, père d'un fils célèbre, passoit d'une intrigue à l'autre. Un bill, ouvrage de son antipathie plus que de sa conviction, fut présenté à la chambre des communes pour exclure le duc d'York de la succession à la couronne; la chambre des pairs repoussa le bill. Les communes s'indignèrent ; Charles casse le parlement, en convoque un autre à Oxford: celui-ci , plus séditieux que l'autre, représente le bill rejeté. Charles brise de nouveau le parlement, dépouille Londres et quelques villes municipales de leurs chartes, règne jusqu'à sa mort en maître, et, par les conseils de son frère, devient cruel et persécuteur.

De là les conspirations opposées et mal conçues de INÎonmoulh, bâtard de Charles, des lords Shaftesbury, Essex, Grey, Russel, dcSidney, etd'Hampden , petit-fils du fameux parlementaire. Ces trois derniers sont célèbres: lord Russel est la seule victime de ces temps qui ait mérité l'estime complète de la postérité. Ilampden fut misérable dans le procès; il eut de moins ce que son aïeul avoit de trop. Quant au républicain Sidney, il recevoit de

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l'argent de Louis XIV : il s'étoit arrangé de manière à vivre à son aise pour le despotisme, et à mourir noblement pour la liberté.

L'inquiétude croissante du règne futur, les prétentions de Marje, fille du duc d'York et femme du prince d'Orange, la profonde et froide ambition de ce gendre de Jacques , autour duquel les mécontents de tous les partis commençoient à se rallier, empoisonnèrent les derniers jours d'une cour frivole. Charles mourut subitement le 16 février 1685 d'une apoplexie , suite assez commune de la débauche dans le passage de l'âge mûr à la vieillesse. Les plaisirs de ce prince lui rendirent un dernier service; ils l'enlevèrent à une nouvelle révolution ou plutôt au dernier acte de la révolution, puisque les Stuarts n'avoient pas voulu jouer eux-mêmes ce dernier acte, et prendre à leur profit ce que Guillaume sut recueillir. Les uns ont cru que Charles II avoit été empoisonné; il est plus certain qu'il mourut catholique , si toutefois il étoit quelque clipse en religion.

Ce fils de Charles I" fut un de ces hommes légers, spirituels, insouciants, égoïstes, sans attachement de cœur, sans conviction d'esprit, qui se placent quelquefois entre deux périodes historiques pour finir l'une et commencer l'autre , pour amortir les ressentiments sans être assez forts pour étouffer les principes; un de ces princes dont le règne sert comme de passage ou de transition aux grands changements d'institutions , de mœurs et d'idées chez les peuples ; un de ces princes tout exprès

créés pour remplir les espaces vicies qui, dans l'ordre politique, séparent souvent la cause de l'effet.

L'intelligence humaine avoit marché en raison des progrès de la science sociale. La poésie brilla du plus vif éclat. C'est l'époque de Milton, de Wal- 1er, de Dryden, de Butler, de Cowley, d'Otway, de Davenant, les uns admirateurs, les autres dépréciateurs du génie de Cromwell, et tous plus ou moins soumis à Charles. « Nourrie dans les factions, « exercée par tous les fanatismes de la religion , de « la liberté et de la poésie, cette ame orageuse et su- « blime ( Milton ) , en perdant le spectacle du monde , «devoit un jour retrouver dans ses souvenirs le « modèle des passions de l'enfer, et produire du «fond de sa rêverie, que la réalité n'interrompoit « plus , deux créations également idéales , également «inattendues dans ce siècle farouche, la félicité du « ciel et l'innocence de la terre. » Nous empruntons cette peinture admirable à XHistoire de Cromwell par M. Villemain.

Tillotson , Burnet , ShaFtesbury, Hobbes , Locke et Newton avoient paru ou commençoient à paroître : les sciences, selon les temps, sont filles ou mères de la liberté.

De 1685 à 1688.

Quand les révolutions doivent s'accomplir, on voit naître ou se maintenir aux affaires les hommes qui , par leurs vertus ou leurs crimes , leur force ou leur foiblesse , conduisent ces révolutions à leur terme ; on voit en même temps mourir ou s'éloigner les hommes qui pourroient arrêter la marche des événements. Charles P' n'étoit que le troisième fils de Jacques I"; si ses frères aînés avoient vécu, il ne seroit pas arrivé à la couronne : son père dévot le destinoit à l'église; il se seroit assis paisiblement sur le trône archiépiscopal de Cantorbéry, au lieu de monter à l'échafaud. Toute la série des événements eût été changée par l'influence personnelle des monarques qui auroient régné au lieu de Charles 1" et de ses deux fils ; les Stuarts gouverneroient peut-être encore la Grande-Bretagne.

Jacques II, homme dur et foible , entêté et fanatique, n'avoit pas, lorsqu'il prit en main les rênes des trois royaumes, la moindre idée de la révolulion accomplie dans les esprits ; il étoit resté en arrière de ses contemporains de plus d'un siècle. Il voulut tenter en faveur de l'église romaine ce que son père n'avoit pas pu même exécuter pour l'épis-

copat : il se croyoit le maître d'opérer un changement dans la religion de l'Etat aussi facilement qu'Henri VIII; mais le peuple anglois n'étoit plus le peuple des Tudors , et quand Jacques eût distribué à ses sujets tous les biens du clergé anglican, il n'auroit pas fait un seul catholique. Son plus grand tort fut de jurer, en parvenant à la couronne, ce qu'il n'avoit pas l'intention de tenir : la foi gardée n'a pas toujours sauvé les empires; la foi mentie les a souvent perdus.

Jacques eut tout d'abord le cœur enflé par la folle rébellion du duc de Monmouth, si facilement réprimée. Monmouth, battu à Segmore, découvert après le combat dans des broussailles , conduit à Londres, présenté à Jacques, ne put sauver sa vie par les humbles soumissions que Jacques exilé a complaisamment racontées, croyant excuser sa foiblesse en divulguant celle des autres. La certitude de la mort rendit à Monmouth le courage; il se montra brave et léger comme Charles II son père; il avoit toutes les grâces de la courtisane sa mère : il joi>a avec la hache dont il fallut cinq coups pour abattre sa belle tète. On a voulu faire de Monmouth le Masque de fer : c'est toujours du roman.

Jacques , naturellement cruel, trouva un bourreau : Jeffries avoit commencé ses œuvres vers la fin du règne de Charles II, dans le procès ou Russcl et Sidney perdirent la vie. Cet homme, qui , à la suite de l'invasion de Monmouth, fit exécuter dans l'ouest de l'Angleterre plus de deux cent cinquante personnes, ne manquoit pas d'un certain esprit de

justice : une vertu qu'on n'aperçoit pas dans un homme de bien se fait remarquer quand elle est placée au milieu des vices.

Emporté par son zèle religieux, le monarque n'écoutoit que les conseils de son confesseur, le jésuite Péters, qu'il avoit entrepris de faire cardinal. Missionnaire dans sa propre cour, Jacques avoit converti son ministre Sunderland , qui n'étoit pas plus fidèle à son nouveau dieu qu'il ne Tétoit à son roi. Le nonce du pape fit une entrée publique à Windsor, en habits pontificaux : ces choses qui, dans l'esprit tolérant ou indifférent de ce siècle, seroient fort innocentes aujourd'hui , étoient alors criminelles aux yeux d'un peuple instruit à regarder la communion romaine comme ennemie des libertés publiques.

Le roi , ne pouvant parvenir directement à son but, voulut l'atteindre par une voie oblique; il se fit le protecteur des quakers, et demanda la liberté de conscience pour tous ses sujets: Cromwell avoit aussi recherché cette liberté, mais pour se défendre, et non pour attaquer, comme Jacques. Le roi intrigua sans succès, afin d'obtenir une majorité sur ce point dans le parlement. Ayant échoué , il publia de sa propre autorité une déclaration de liberté de conscience. Sept évéques refusèrent de la lire dans leurs églises : conduits à la Tour, puis acquittés par un jugement , leur captivité et leur élargissement devinrent un triomphe populaire. Jacques avoit formé un camp qu'il exerçoit à quelques milles de Londres; il ne trouva pas les soldats plus

disposés à admettre la liberté de conscience que les évéques.

Ainsi ce fut par un acte juste et généreux en principe que Jacques acheva de mécontenter la nation. On trouve aisément la double raison de cette sorte d'iniquité des faits : d'un côté il y avoit fanatisme protestant; de l'autre on sentoit que la tolérance royale n'étoit pas sincère et qu'elle ne demandoit une liberté particulière que pour détruire la liberté générale.

Il est difficile de s'expliquer la conduite du roi. Sous le règne même de son frère, il avoit vu proposer un bill d'incapacité à la possession de la couronne ; incapacité fondée sur la profession de toute religion qui ne seroit pas la religion de l'Etat : ces dispositions hostiles pouvoient sans doute avoir irrité secrètement Jacques le catholique ; mais aussi comment ne comprit-il pas que pour conserver la couronne chez un pareil peuple, il ne le falloit pas frapper à l'endroit sensible? Loin de là, au lieu de se modérer en parvenant au souverain pouvoir, Jacques abonda dans les mesures propres à le perdre.

La Hollande étoit depuis long-temps le foyer des intrigues des divers partis anglois : les émissaires de ces partis s'y rassembloient sous la protection de Marie, fille aînée de Jacques, femme du prince d'Orange ; homme qui n'inspire aucune admiration , et qui pourtant a fait des choses admirables. Souvent averti par Louis XIV, Jacques ne vouloit rien croire : il lui fallut pourtant se rendre à l'évidence ;

une dépêche du marquis d'Abbeville, ambassadeur de la Grande-Bretagne à La Haye, déroula à ses yeux tout le plan d'invasion. Abbeville tenoit ses renseignements du grand-pensionnaire Fagel; le comte d'Avaux avoit su beaucoup plus tôt toute l'affaire. Une flotte étoit équipée au Texel ; elle devoit agir contre l'Angleterre où le prince d'Orange se disoit appelé par la noblesse et le clergé.

Louis XIV, dont la politique avoit été désastreuse et misérable jusqu'au dénouement , retrouva sa grandeur à la catastrophe ; il fit des offres magnanimes, et les auroit tenues, mais il commit en même temps une faute irréparable : au lieu d'attaquer les Pays-Bas, ce qui eût arrêté le prince d'Orange, il porta la guerre ailleurs. La flotte mit à la voile ; Guillaume débarqua avec treize mille hommes à Broxholme, dans Torbay.

A son grand étonnement, il n'y trouva personne: il attendit dix jours en vain. Que fit Jacques pendant ces dix jours? rien. 11 avoit une armée de vingt mille hommes, qui se fût battue d'abord, et il ne prit aucune résolution. Sunderland son ministre le vendoit; le prince Georges de Dancmarck son gendre, et Anne sa fille favorite, l'abandonnoient de même que sa fille Marie et son autre gendre Guillaume. La solitude commenooit à croître autour du monarque qui s'étoit isolé de l'opinion nationale : il demanda des conseils au comte de Bedford, père de lord Russel, décapité sous le rè|];ne précédent à la poursuite de Jacques. «J'avois un fils, répondit «le vieillard, qui auroit pu vous secourir.»

Jacques ne montra de fermeté clans ce moment critique que pour sa religion : elle avoit dérobé à son prolit le courage naturel du prince. Jacques rappela, il est vrai, les mesures favorables aux cathodiques, et toutefois, bravant l'animadversion publique, il fit baptiser son fils dans la communion romaine : le pape fut déclaré parrain de ce jeune roi , qui ne devoit point porter la couronne. La conscience étoit la vertu de ce Jacques II, mais il ne l'appliquoit qu'à un seul objet : cette vive lumière devenoit pour lui des ténèbres lorsqu'elle frappoit autre chose qu'un autel.

Le prince d'Orange avançoit lentement vers Londres, où la seule présence de Jacques combattoit l'usurpateur. Peu à peu la défection se mit dans l'armée angloise. Le Lilli-Ballero , espèce d'hymne révolutionnaire, fut chanté parmi les déserteurs. «Qu'on leur donne des passe -ports en mon «nom, dit Jacques, pour aller trouver le prince « d'Orange ; je leur épargnerai la honte de me «trahir. »

Cependant le roi prenoit la plus fatale des résolutions, celle de quitter Londres. Il fit partir d'abord la reine et son jeune fils, qu'accompagnoit Lauzun, favori de la fortune, comme ses suppliants en étoient le jouet. Jacques lui-même s'embarqua sur la Tamise, y jeta le sceau de l'Etat ou plutôt sa couronne, que le flot ne lui rapporta jamais. Arrêté par hasard à Feversham , il revint à Londres, où le peuple le salua des plus vives acclamations: cette inconstance populaire pensa renverser l'œuvre

de la patiente et coupable ambition du prince d'Orange. Ce duc d'York , si brave dans sa jeunesse sous les drapeaux de Turenne et de Condé, si vaillant et si habile amiral sur les flottes de son frère Charles II, ce duc d'York ne retrouvoit plus comme roi son ancien courage; il ne s'agissoit cependant pour lui que de rester et de regarder en face son gendre et sa fille. Guillaume lui fit ordonner de se retirer au château de Ham : le monarque, au lieu de s'indigner contre cet ordre, sollicita humblement la permission de se rendre à Rochester. Le prince d'Orange devina aisément que son beaupère, en se rapprochant de la mer, avoit l'intention de s'échapper du royaume; or c'étoit tout ce que désiroit l'usurpateur : il s'empressa d'accorder la permission. Jacques gagna furtivement le rivage , monta sur un vaisseau qui l'attendoit et que personne ne vouloit prendre.

L'austère catholique qui sacrifioit un royaume à sa foi étoit suivi de son fils naturel, le duc de Berwick, qu'il avoit eu d'Arabelle Churchill, sœur du duc de Marlborough. Marlborough devoit sa fortune à Jacques ; il déserta son bienfaiteur et son maître infortuné pour se donner à un coupable heureux. Berwick et Marlborough , l'un bâtard et l'autre traître, dévoient devenir deux capitaines célèbres : Marlboroug ébranla l'empire de Louis XIV; Berwick assura l'Espagne au petit-fils de ce grand roi, et ne put rendre l'Angleterre à son père, Jacques IL Berwick eut la gloire de mourir d'un coup de canon à Philipsbourg pour la France

(12 juin 1734), et d'avoir mérité les éloges de Montesquieu.

Jacques aborda les champs de l'éternel exil, le 2 janvier 1689 (nouveau style), mois funeste. Il débarqua à Ambleteuse, en Picardie. Il n'avoit fallu que quatre ans au dernier fils de Charles I" pour perdre un royaume.

Une assemblée nationale convoquée à Westminster, sous le nom de Convention, déclara, le 23 février Î689, que Jacques, second du nom, en quittant l'Angleterre, avoit abdiqué; que son fils le prince de Galles étoit un enfant supposé (impudent mensonge); que Marie, fille de Jacques, princesse d'Orange, étoit de droit l'héritière d'un trône délaissé : l'usurpation s'établit sur une fiction de légitimité.

Le prince d'Orange et sa femme Marie acceptèrent la succession royale non vacante à des conditions qui devinrent la constitution écrite de la Grande-Bretagne : tel fut le dernier acte et le dénouement de la révolution de 1640; ainsi furent posées, après des siècles de discordes, les limites qui séparent aujourd'hui en Angleterre le juste pouvoir de la couronne, des libertés légales du peuple.

Au reste, ni Jacques ni les Anglois n'eurent aucune dignité dans cet événement mémorable : ils laissèrent tout faire à Guillaume avec une foible armée de treize mille hommes, où l'on comptoit douze ou quatorze cents soldats et officiers françois protestants : ceux-ci , chassés de France par la ré-

vocation de l'édit de Nantes, allèrent détrôner en Angleterre un prince catholique, allié de Louis XIV; ainsi s'enchaînent les choses humaines. Ce fut une garde hollandoise qui fit la police à Londres et qui releva les postes de Whitehall. Les historiens de la Grande-Bretagne appellent la révolution de 1688 la glorieuse révolution; ils se devroient contenter de l'appeler la révolution utile : les faits en laissent le profit, mais en refusent la gloire à l'Angleterre. Le plus léger degré de fermeté dans le roi Jacques auroit suffi pour arrêter le prince Guillaume; presque personne dans le premier moment ne se déclara en sa faveur.

Au surplus, cette révolution, qui auroit pu être retardée, n'en étoit pas moins inévitable, parce qu'elle étoit opérée dans l'esprit de la nation. Si Jacques parut frappé de vertige au moment décisif; si pendant son règne on ne le vit occupé qu'à se créer une place de sûreté en Angleterre, ou un moyen de fuite en France; s'il se laissa trahir de toutes parts ; s'il ne profita ni des avis ni des offres de Louis XIV, c'est qu'il avoit la conscience que ses destins étoient accomplis. La liberté méconnue sous Jacques ï'''", ensanglantée sous Charles l", déshonorée sous Charles II, attaquée sous Jacques II, avoit pourtant été conservée dans les formes constitutionnelles, et ces formes la transmirent à la nation qui continua de féconder le sol natal après l'expulsion des Stuarts.

Ces princes ne purent jamais pardonner au peuple anglois les maux qu'il leur avoit fait endurer;

le peuple anglois ne put jamais oublier que ces princes avoient essayé de lui ravir ses droits : il y avoit de part et d'autre trop de justes ressentiments et trop d'offenses. Toute confiance réciproque étant détruite, on se regarda en silence pendant quelques années. Les générations qui avoient souffert ensemble , également fatiguées , consentirent à achever leurs jours ensemble; mais les générations nouvelles , qui ne sentoient pas cette lassitude, qui, ne nourrissant plus d'inimitiés, n'avoient pas besoin d'entrer dans les compromis du malheur : ces générations revendiquèrent les fruits du sang et des larmes de leurs pères : il fallut dire adieu aux choses du passé. Il ne restoit dans les deux partis, à la révolution de 1688, que quelques témoins de la catastrophe de 1649 : Jacques lui-même, qui alloit mourir dans l'exil; et le vieux régicide Ludlow, qui revint de l'exil pour jouir du plaisir de voir chasser un roi dont il avoit condamné le père. Ludlow se trouva d'ailleurs tout aussi étranger dans Londres avec ses principes républicains, que Jacques avec ses maximes de pouvoir absolu.

Mais nous nous trompons dans ce récit : un autre personnage assista encore à l'avènement de Guillaume. Le nommé Clark , du comté d'Erford, avoit eu un procès avec ses filles. Après la mort de son fils unique, il vint plaider à Londres; il lui prit envie d'assister à une séance de la chambre haute. Un homme lui demanda s'il avoit jamais rien vu de semblable. «Non pas, répondit Clark, depuis

«qiie j'aî cessé de m'asseoir dans ce fauteuil.» Il

montroit le trône : c'étoit Richard Cromwell.

Les Stuarts auroient-ils pu régner après la restauration ? Très facilement , en faisant ce que fit Guillaume en Angleterre, ce qu'a fait Louis XVIII en France, en donnant une Charte, en acceptant de la révolution ce qu'elle avoit de bon, d'invincible, ce qui étoit accompli dans les esprits et dans le siècle, ce qui étoit terminé dans les mœurs, ce qu'on ne pouvoit essayer de détruire sans remonter violemment les âges, sans imprimer à la société un mouvement rétrograde , sans bouleverser de nouveau la nation. Les révolutions qui arrivent chez les peuples dans le sens naturel, c'est-à-dire dans le sens de la marche progressive du temps, peuvent être terribles, mais elles sont durables; celles que l'on tente en sens contraire, c'est-à-dire en rebroussant le cours des choses , ne sont pas moins sanglantes; mais, fléau d'un moment, elles ne fondent, elles ne créent rien ; tout au plus elles peuvent exterminer.

Les Stuarts ont passé, les Bourbons resteront, parce qu'en nous rapportant leur gloire, ils ont adopté les libertés récentes, douloureusement enfantées par nos malheurs. Charles II débarqua à Douvres les mains vides; il n'avoit dans ses bagages que des vengeances et le pouvoir absolu : Louis XVIII s'est présenté à Calais tenant d'une main l'ancienne loi, de l'autre la loi nouvelle avec l'oubli des injures et le pouvoir constitutionnel : il étoit à la fois Charles II et Guillaume III ; la légitimité déshéri-

toît l'usurpation. Le loyal Charles X, imitant son auguste frère, n'a voulu ni changer le culte national , ni détruire ce qu'il avoit juré de maintenir. Alors le drame de la révolution s'est terminé ; la France entière s'est reposée avec joie, amour et reconnoissance sous la protection de ses anciens monarques. Tout a été renversé par latempêteautour du trône de saint Louis, et ce trône est demeuré debout : il s'élève au cœur de la France comme ces antiques et vénérables ouvrages de la patrie, comme ces vieux monuments des siècles qui dominent les édifices modernes, et au pied desquels vient se jouer la jeune postérité.

Retournons au roi Jacques : que devint-il? «Le «lendemain, jour que le roi d'Angleterre arrivoit, « le roi l'alla attendre à Saint-Germain dans l'ap- 0 partement de la reine. Sa Majesté y fut une demice heure ou trois quarts d'heure avant qu'il arrivât : «comme il étoit dans la garenne, on le vint dire à « Sa Majesté, et puis on vint avertir quand il arriva «dans le château. Pour lors Sa Majesté quitta la « reine d'Angleterre , et alla à la porte de la salle «des gardes au devant de lui. Les deux rois s'em- « brassèrent fort tendrement, avec cette différence «que celui d'Angleterre, y conservant l'humilité 0 d'une personne malheureuse, se baissa presqu'aux «genoux du roi. Après cette première embras- « sade , au milieu de la salle des gardes , ils se « reprirent encore d'amitié , et puis , en se tenant «la main serrée, le roi le conduisit à la reine «qui étoit dans son lit. Le roi d'Angleterre n'em

480 LES QUATRE STLARTS.

«brassa point sa femme, apparemment par respect. « Quand la conversation eut duré un quart «d'heure, le roi mena le roi d'Angleterre à l'apte partement du prince de Galles. La figure du roi « d'Angleterre n'a\ oit pas imposé aux courtisans : «ses discours firent encore moins d'effet que sa « figure. Il conta au roi, dans la chambre du prince «de Galles, oii il y avoit quelques courtisans, le «plus gros des choses qui lui étoient arrivées, et « il les conta si mal , que les courtisans ne voulurent « point se souvenir qu'il étoit Anglois , que par « conséquent il parloit fort mal françois , outre «qu'il bégayoit un peu, qu'il étoit fatigué, et qu'il « n'est pas extraordinaire qu'un malheur aussi con- « sidérable que celui où il étoit diminuât une élo- « quence beaucoup plus parfaite que la sienne. »

Louis XIV donna une flotte au roi Jacques, et l'envoya en Irlande. Il perdit la bataille de la Boyne (juin 1690) et revint à Saint- Germain. Un parti assez nombreux le vouloit rappeler au trône; il négocioit et brouilloit tout par ses prétentions. Bossuet se montroit moins exigeant que lui ; il soutenoit qu'un roi catholique pouvoit tolérer la prééminence de la religion protestante dans ses états; toutefois Bossuet laisse apercevoir, en avançant ce principe, une arrière-pensée peu digne de son génie et de sa vertu.

Jacques vit du cap de la Hogue la destruction de la seconde flotte qui le devoit porter une seconde fois dans les trois royaumes. « Ma mauvaise «étoile, écrivit-il à Louis XIV, a fait sentir son in-

«fluence sur les armes de votre majesté, toujours «victorieuses jusqu'à ce qu'elles aient combattu « pour moi ; je vous supplie donc de ne plus prendre « intérêt à un prince aussi malheureux.»

Louis XIV sentit la valeur de ces paroles , et son intérêt redoubla pour son auguste client : il arma encore en 1696 au soutien du parti jacobite. Jacques se refusa à tout complot d'assassinat sur Guillaume; il ne voulut point non plus monter au trône de Pologne que son hôte royal se chargeoit de lui faire obtenir. A l'époque du traité de Rysvvick, Louis XIV, qui alloit être forcé de reconnoître Guillaume pour roi d'Angleterre, proposa à Guillaume de reconnoître à son tour le jeune fils de Jacques pour héritier de lui Guillaimie. Le prince d'Orange, qui n'avoit point d'enfants, y consentoit; Jacques s'y refusa. «Je me résigne à l'usur- «pation du prince d'Orange, dit-il, mais mon fils «ne peut tenir la couronne que de moi; l'usurpa- « tion ne Sauroit lui donner un titre légitime. » Il y a dans tout cela de la grandeur, et une sorte de politique négative magnanime. Jacques détrôné et n'étant plus qu'un simple chrétien cessoit d'être un homme vulgaire. N'être frappé que des dévotions de ce prince avec les jésuites, c'est prendre la moquerie pour l'histoire.

Jacques eut la consolation et la douleur de voir quelquefois dans sa retraite les sujets fidèles à sa mauvaise fortune. « Ils se formèrent en une com- «pagnie de soldats au service de France, dit Dal-

MÉLANGES IlISTOIV. 31

«rymple; ils furent passés en revue par le roi «(Jacques) à Saint-Germain-en-Laye. Le roi salua « le corps par une inclination et le chapeau bas : il «revint, s'inclina de nouveau et fondit en larmes. «Ils se mirent à genoux, baissèrent la tête contre « terre ; puis se relevant tous à la fois , ils lui firent «le salut militaire... Ils étoient toujours les pre- «miers dans une bataille et les derniers dans la « retraite. Ils manquèrent souvent des choses les « plus nécessaires à la vie; cependant on ne les en- « tendit jamais se plaindre, si ce n'est des souf- « frances de celui qu'ils regardoient comme leur « souverain. »

Il y a un fait assez peu connu : Marie Stuart avoit désiré que la compagnie écossoise au service de France fût commandée par un des fils des rois d'Ecosse; on trouve en effet que Charles P"" et Jacques II furent tour à tour capitaines de cette compagnie. Les jacobites, qui prirent plusieurs fois les armes ou pour Jacques ou pour le prétendant son fils, marquèrent d'un caractère touchant une vieille société expirante. Guillaume avoit chassé Jacques de l'Angleterre au refrain d'une chanson révolutionnaire : on croit que le fameux God sa(>e ihe king, dont l'air est d'origine francoise , est un hymne religieux entonné par les jacobites en marchant au combat. La loyauté, la légitimité et la religion catholique de la vieille Angleterre , ont légué une chanson à la liberté, à l'usurpation et à la communion protestante de l'Angleterre nouvelle.

Afin de punir les montagnards écossois qui se soulevèrent dans la suite pour le fils de leur ancien maître , le gouvernement anglois ne vit pas de moyen plus sûr que de les obliger à quitter le vêtement et les usages de leurs pères : leur petit jupon et leur musette. En les dépouillant de leur ancien habit, on espéra leur enlever leur antique vertu.

Jacques passa le reste de son exil à écrire les Mémoires de sa vie : la piété lui tenoit lieu de puissance; retiré dans sa conscience, empire dont il ne pouvoit être chassé, ses souvenirs le faisoîent vivre dans le passé, sa religion dans l'avenir. 11 avoit écrit de sa propre main cette courte prière : « Je vous « remercie , ô mon Dieu ! de m'a voir ôté trois «royaumes, si c'étoit pour me rendre meilleur.» Il mourut en paix à Saint-Germain le 16 septembre 1701.

Le prince de Galles son fils , qui porta quelque temps le nom de Jacques III, et qui quitta ce monde le 2 janvier 1766 (toujours ce mois de janvier), eut deux fils : Charles-Edouard, le prétendant, et Henri-Benoît, cardinal d'York. Le prince Edouard avoit du héros, mais il n'étoit plus dans ce siècle des Richard Cœur-de-Lion , où un seul chevalier conquéroit un royaume. Le prétendant aborda en Ecosse au mois d'août 1 745 : un lambeau de taffetas apporté de France lui servit de drapeau; il rassembla sous ce drapeau dix mille montagnards, s'empara d'Edimbourg, passa sur le ventre de quatre mille Anglois à Preston, et s'avança jusqu'à

quatorze lieues de Londres. S'il eût pris la résolution d'y marcher, on ne peut dire ce qui seroit arrivé.

Obligé de faire un mouvement rétrograde devant le duc de Cumberland, le prétendant gagna néanmoins la bataille de Falkirk , mais il essuya une défaite complète à Culloden. Errant dans les bois, couvert de haillons, exténué de fatigue, mourant de faim, le souverain de droit de trois royaumes vit se renouveler en lui les aventures de son oncle , Charles second : mais il n'y eut point de restauration pour Edouard, et il ne laissa à ses amis que des échafauds.

Revenu en France, il en fut chassé par le traité d'Aix-la-Chapelle (1748). Arrêté au spectacle, conduit à Vincennes presque enchaîné , il se retira d'abord à Bouillon, ensuite à Rome : Louis XIV ne régnoit plus. Le pape Grégoire-le-Grand renvoyoit comme missionnaires dans l'ile des Bretons de jeunes esclaves bretons baptisés; douze siècles après, la Grande-Bretagne renvoyoit à son tour aux souverains pontifes des rois bretons confesseurs de la foi.

L'illustre banni s'attacha à une princesse dont Alfieri a continué la généreuse renommée. Edouard éprouva ce qu'éprouvent les grands dans l'adversité : on l'abandonna. Il avoit pour lui son bon droit, mais le malheur prescrit contre la légitimité. Les petits-fils de Louis XV dévoient errer en Europe comme le prétendant; ils dévoient lire cet

JACQUES lï. 485

ordre sur des poteaux en Allemagne : « Il est dé- « fendu à tous mendians, vagabonds et émigrés de «s'arrêter ici plus de vingt-quatre heures.»

Edouard ne pardonna jamais au gouvernement François sa lâcheté. Vers la fin de sa vie, il s'abandonna à la passion du vin; passion ignoble, mais avec laquelle du moins il rendoit aux hommes oubli pour oubli. Il mourut à Florence le 31 janvier 1788 (toujours ce mois de janvier), un peu plus d'un an avant le commencement de la révolution Françoise. Nous avons vu nous-mème mourir son frère , le cardinal d'York, le dernier des Stuarts, dans la capitale du monde chrétien. Les deux Frères ont un mausolée commun : Rome leur devoit bien une place dans la poussière de ses grandeurs évanouies.

Quand la Maison de Marie d'Ecosse a failli, le cercueil de l'Exilé de 1688 a été retrouvé en France presque au moment où l'on retrouvoit en Angleterre le cercueil de la Victime de 1649. Si l'on eût dit à Louis XIV : « En moins d'un siècle , votre dé- « pouille mortelle aura disparu ; celle du prince « votre royal hôte sera tout ce qui restera de vous « dans le palais où vous l'avez reçu,...» qu'auroit pensé Louis-le-Grand?

Par la volonté de Dieu, les cendres d'un monarque étranger réclament vainement aujourd'hui au milieu de nous les cendres des rois de la patrie. La vieille abbaye de Dagobert a mal gardé ses trésors; Jacques 11, en se réveillant à Saint-Germain,

486 LES QUATRE STUARTS. JACQUES IL n'a aperçu à Saint-Denis que Louis XVL La tombe du fils de Charles I" s élève au dessus de nos ruines; triste témoin de deux révolutions ; preuve extraordinaire de la contagieuse fatalité attachée à la race des Stuarts.

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