‹ Œuvres complétes de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 9 sur 87 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Départ de Monseigneur le duc d'Angoulême et de Monseigneur le duc de Berry pour l'armée des princes.

L'Assemblée nationale déclara la guerre à l'Autriche et à la Prusse^. Les deux princes, partis de Turin, vinrent rejoindre M^'^le comte d'Artois, pour faire sous les ordres de MONSIEUR, et sous ceux de leur auguste père , cette campagne qui devoit tout finir, et qui commença tout. Beaucoup d'émigrés n'avoient rien apporté avec eux ; quelques uns déployoient les dernières marques de la fortune. Les différents corps d'officiers de l'armée faisoient le service de soldats ; la marine étoit à cheval ; les

» Août 1792.

gentilshommes, formés en compagnies, se distinguoient par le nom de leurs provinces. On étoit gai, parce qu'on étoit sous la tente, qu'on alloit puiser l'eau, couper le bois, préparer les vivres, et qu'on entendoit le son de la trompette. La pauvre noblesse remplissoit son devoir sans y penser, tout simplement, comme on respire et comme on vit. Elle ne regrettoit point ce qu'elle avoit perdu ; d'ailleurs, elle le croyoit bientôt retrouver : elle espéroit revoir, à la fin de l'automne, son magnifique héritage, la bruyère, le grand bois, le vieux colombier. Que d'aventures à conter! que de desseins pour le jour du retour! Dans tous les temps, les François ont été les mêmes : peuple essentiellement guerrier, les camps où il retrouve ses vertus lui ont fait oublier ses misères, soit qu'il ait eu pour étendard la chape de saint Martin ou la cornette blanche, soit qu'il ait commencé la charge au refrain de la chanson de Roland ou au cri de vwe le Roi!

M^'' le duc de Berry eut le plaisir d'aller au premier feu devant Thionville. Les compagnies bretonnes se trouvant parmi les plus avancées vers la place, il leur disoit :« Je voudrois être Breton pour «voir de plus près l'ennemi. «C'est une dure nécessité pour l'homme de s'habituer à la vue du sang ; et, ce qu'il y a de plus malheureux , plusieurs vertus dépendent de la force d'ame qui fait le guerrier.

Page 1