COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PROSE
Représentée pour la première fois par les comédiens italiens ,
le i3 janvier 1739.
SUR
C'est une rare et belle chose que d'être sincère; mais il est plus rare et plus beau de savoir supporter chez les autres la sincérité qui nous montre nos imperfections : Ton peut même dire que cette vertu , si elle n'est adroitement tempérée de réserve, risquera toujours de faire plus de mal que de bien. Mais entre un homme et une femme qui s'aiment, elle se gardera de jamais s'immiscer en tiers , si elle ne veut effaroucher l'amour. La réputation de sincérité est un avantage précieux dont un amant pourra se servir auprès de sa maîtresse, pour doubler le prix de ses éloges : qu'il s'en tienne toutefois à sa réputation et ne cherche point à la justifier; l'amour se soutient par l'il^ lusion , et n'a pas de plus grand ennemi que la vérité. Pourquoi deux époux ne restent-ils pas toujours dans le premier enchantement qu'ils croyaient éterniser? Pour bien des causes , qu'on me permettra de ne pas énumérer, d'autant plus qu'elles peuvent se réduire toutes à. une seule : ils ont bientôt fait réciproquement la découverte de leurs défauts, et ik n'ont pu se cacher qu'ils avaient fait cette découverte humiliante pour l'nn et pour l'autre; tout a pu le leur révéler, leur silence, aussi bien que de franches explications.
Sachons donc un peu dissimuler, même dans le ma-
riage, s'il est possible, et hors du mariage, à plus forte raison. Après le bonheur d'être aveugle , il reste encore la ressource de le paraître , pour ne pas empoisonner soi— même le peu de plaisirs incomplets qui ont été accordés à l'homme sur la terre. « Donnez une rose à un enfant, a dit Bernardin de Saint-Pierre : d'abord il en jouit, bientôt il veut la connaître. Il l'examine, puis il en détache les feuilles l'une après l'autre , et quand il en. connaU l'ensemble il n'a plus de rose. » C'est une folie, sans doute; mais quelle plus grande folie, si cette rose était douée de sentiment et susceptible de colère , de lui dire : Je sais maintenant ce que c'est que la rose que nous admirons ! Ainsi font beaucoup de gens , ainsi font les Sincères^ dont Marivaux nous va peindre l'engouement, les que-* relies et la rupture : et, convenons -en d'avance ^ leur exemple ne corrigera personne.
La marquise et Ergaste se font tous deux montrer au doigt dans le monde pour leur sincérité, dont toutefois le caractère ne laisse pas d'être différent. La marquise est vaine, envieuse, caustique; elle ne semble dire la vérité aux autres que pour humilier leur orgueil : elle s'estime trop pour leur témoigner quelque estime. Ergaste, au premier abord , paraît être franc et vrai avec plus de sim* pUcité ; mais on s'aperçoit aisément qu'il court après la itfputation d'homme sincère, pour avoir quelque chose qui le dislingue du commun des hommes ; c'est par là qu'il veut être estimé et avoir le droit de s'estimer luimême : du reste, incapable d'aucune méchanceté, et disant tout uniment ce qu'il voit, sans amertume comme saus indulgence.
Ces deux personnages se sont rencontrés, et se sont pris l'un pour l'autre d'une belle et subite passion : ils
croient s*aimer pour leur sincérité ; mais c'est que jusque-là ils n'ont pas eu occasion d'en faire preuve l'un à l'égard de l'autre. Leurs gens trouveront moyen de les brouiller , car ib y ont intérêt. Frontin a courtisé précédemment une suivante d'Araminte, et voudrait voir cette dame enlever Ergaste à la marquise ; Lisette a jeté les yeux sur le valet d'un certain Dorante , que , selon elle , la marquise devrait préférer. Que faire cependant pour rompre l'union si bien assortie , en appar^ce, des deux sincères? Lisette et Frontin, en présoice de Dorante et d'Araminte, affectent des airs méprisans, l'un pour la marquise, l'autre pour Ergaste. Dorante et Araminte prennent vivement le parti de ces deux personnes qu'ils aiment encore, quoique infidèles* Au milieu de cette grande discussion survient Ergaste, dont Frontin invoque le témoignage par cette question perfide : « La plus belle femme du monde , est-ce la marquise ? >» Son maître lui répond que la marquise est plutôt aimable que belle , et que , sans aller plus loin , Araminte a les Uaits plus réguliers. Dans une conversation qu'il ne tarde pas à avoir avec la marquise , Ergaste convient franchement qu'il a aimé une autre femme avant elle, et autant qu'elle; il lui fait plusieurs aveux non moins naïfs, lui parie de la beauté d' Araminte, et la pousse enfin à s'écrier avec dépit : « Quand on a le goût faux , c'est une triste qualité que d'être sincère ! » Lisette vient à propos pour raconter à sa maîtresse qu'elle a été mise par Frontin beaucoup audessous d' Araminte pour la beauté; qu'Ergaste a extrêmement loué l'avis de ce Paris en livrée ; que Dorante seul l'a réfuté avec chaleur : Lisette, comme de raison, exagère les torts de celui qu'elle veut écarter. La marquise reste en tête-à-tête avec Ergaste et lui énumère , à son
ioar, et avec moins de mesure (car elle est femme et offensée), tons les dé£iaCs qui le rendent haïssable. Les deux sincères se quittent furieux, et n'osant le paraître, habi-* tués qu'ils sont à s'applaudir mutuellement de leur sincérité. On prévoit dè9-4ors qu'Araminte consolera Ergaste des rigueurs de la marquise , qui donnera sa main à Dorante.
Cette pièce est plutôt un proverbe qu'une comédie. Peu on point d'action , une intrigue faiblement nouée et dont on entrevoit tout d'abord le dénouement; mais, en revanche j une donnée principale aossi vraie que neuve , des détails spirituels, quelques situations plaisantes, et, ce qui est pins rare chez Marivaux comme chez la plu* part de nos auteurs comiques, plusieurs mots d'un naturel parfait ; voilà des qualités et des imperfections avec lesquelles il était paiement possible de tomber t>u de réussir. Aussi les Sincères furent- ils très- bien accueillis le premier jour, et moins bien ensuite. On peut expliquer cette contradiction du public. Le premier jour , le parterre se composait uniquement, à cette époque, des meilleurs juges : ils auront su gré à l'auteur de tous les mérites de bon ton et de bon goût qui distinguent sa l^ère esquisse de mœurs , et lui auront pardonné de n'y avoir pas rais plus d'action. Le lendemain et les autres jours , ce tort n'aura pu être racheté aux yeux du nouveau public par des qualités trop fines et trop délicates pour le frapper; l'auteur aura été jugé et sifflé par la tourbe dont l'argent seul est bon, par le clerc qui peut, pour quinze sous, traiter de visigoths tous les vers de Corneille,
Encore un mot. De notre temps, quel est le jour où est prononcé sur une pièce l'arrêt qu'on ne devra pas réformer? A la première représentation viennent bien en->
core les amateurs éclairés ; mais derrière enx siègent les souteneurs à gages , dont l'autorité bruyante étouffe dans un long et unanime applaudissement tout suffrage impartial. Le lendemain, arrive la foule moutonnière, pour qui d'ordinaire un succès du premier jour est chose sacrée. Reste donc le temps seul pour fiiire justice des mauvais ouvrages y qui s'éteignent et meurent de leur belle mort, quand le public trop patient commence à périr d'ennui.
PERSONNAGES
DORANTE
ARAMINTE
LISETTE, suivante de la marquise.
FRONTIN, yalet d*Ergaste.
La scène se passe à la campagne » ches la marquise.