SCÈNE I
LISETTE-
n y a bien dès choses dans ce portrait-là. En gros,, je te dirai qu'elle est vaine , envieuse et caustique ^ elle est sans quartier sur vos défauts , vous garde le secret sur vos bonnes qualités \ impitoyablement muette à cette égard, et muette dé mauvaise humeur -, fière de son caractère sec et formidable qu'elle appelle austérité de raison : elle épargne volontiers ceuxqui tremblent sous elle, et se contente de les entretenir dans la crainte. Assez sensible à Tamitié pourvu qu'elle y prime, il faut que son amie soit sa sujette, et jouisse avec respect de ses bonnes grâces : c'est vous qui l'aimez , c'est elle qui vous le permet; vou^ êtes à elle, vous la servez, et elle vous voit faire. Généreuse d'ailleurs, noble dans ses façons *, sans son esprit qui la rend méchante, elle aurait le meilleur cœur du monde : vos louanges la chagrinent, dit-elle*, mais c'est comme si elle vous disait, Louez-moi encore du chagrin qu'elles me font.
FRONTIN
Ah ! l'espiègle.
LISETTE
Quant à moi , j'ai là-dessus une petite manière qui l'enchante \ c'est que je la loue brusquement, du ton dont on querelle-, je boude eu la louant, comme si je la grondais d'être louable : et voilà surtout l'espèce d'éloges qu'elle aime, parce qu'ils n'ont pas l'aird'étre flatteurs , et que sa vanité hypocrite peut les savourer sans indécence. C'est moi qui l'ajuste et qui la
coiffe. Dans les*premiers jours je tâchai de faire de mon mieux j je déployai tout mon savoir faire. Eh ! mais, Lisette , finis donc, me disait-elle , tu y regardes de trop près *, tes scrupules m'ennuient. Moi , j'eus la bêtise de la prendre au mot , et je n'y fis plus tant de façons ^ je Texpëdiais un peu aux dépens des grâces. Oh ! ce n était pas là son compte : aussi me brusquait-elle ; je la trouvais aigre , acariâtre. Que vous êtes gauche ! laissez-moi ; vous ne savez ce que vous faites. Ouais , dis-je , d'où cela vient -il? je le devinai : c'est que c'était une coquette qui voulait l'être sans que je le susse, et qui prétendait quç je le fusse pour elle; son intention, ne voas déplaise, était que je fisse violence à la profonde indifférence qu'elle affectait là-dessus. Il fallait que je servisse sa coquetterie sans la connaître ; que je prisse cette coquetterie sur mon compte, et que madame eût tout le bénéfice des friponneries de mon art, sans qu'il y eut de sa faute.
FEONTIN.
Ah ! le bon petit caractère pour nos desseins !
LISETTE
Et ton maître?
FROKTIW.
Oh! ce n est pas de même *, il dit ce qu'il pense de tout le monde , mais il n'en veut à personne : ce n'est pas par malice qu'il est sincère , c'est qu'il a mis son affection à se distinguer par là. Si , pour paraître franc , il fallait mentir , il mentirait : c'est un homme qui vous demanderait volontiers , non pas , m'estimez-