SCÈNE I
vous? mais, êtes -vous ëtonnë de moi? Son but n'est pas de persuader qu'il vaut mieux que les autres, mais qu'il est autrement fait qu'eux , qu'il ne ressemble qu'à lui. Ordinairement, vous fâchez les autres en leur disant leurs défauts -, vous le chatouillez, lui , vous le comblez d'aise en lui disant les siens , parce que vous lui procurez le rare honneur d'en convenir -. aussi personne ne dit-il tant de mal de lui que luimême \ il en dit plus qu'il n'en sait. A son compte , il est si imprudent , il a si peu de capacité , il est si borné , quelquefois si imbécille : je l'ai entendu s'accuser d'être avare , lui qui est libéral ^ sur quoi on lève les épaules , et il triomphe. Il est connu partout pour un homme de cœur, et je ne désespère pas que quelque jour il ne dise qu'il est poltron ; car plus les médisances qu'il fait de lui sont grosses , et plus il a du goût à les faire, à cause du caractère original que cela lui donne. Voulez-vous qu'il parle de vous en meilleurs termes que de son ami -, brouillez- vous avec lui, la recette est sûre : vanter son ami , cela est trop peuple -, mais louer son ennemi, le porter aux nues , voilà le beau ! Je te l'achèverai par un trait. L'autre jour, uA homme contre qui il avait un procès presque sûr vint lui dire : Tenez , ne plaidons plus \ jugez vous-même , je vous prends pour arbitre , je m'y engage. Là-dessus voilà mon homme qui s'allume de la vanité d'être extraordinaire; le voilà qui pèse, qui prononce gravement contre lui , et qui perd son procès pour gagner la réputation de s'être condamné
lui-même : il fut huit jours enivré du bruit que cela fit dans le monde.