‹ OEuvres completes de Marivaux (volume 2)Chapitre 272 sur 314 · SUE · texte numérisé non relu

SUE

A quoi bon éprouver une femme qu^on aime et dont on croit être aimé ? De deux choses l'une. Ou l'épreuve détruira la croyance flatteuse dont on pouvait jouir ; et l'on ne devra s'en prendre qu'à soi* même , car on aura fait naître pour sa maîtresse une tentation de faillir qu'elle n'aurait peut-être jamais rencontrée si vive ni si attrayante. Ou l'épreuve confirmera les motifs que l'on avait de se croire heureux ; mais albi*s de nouveaux sujets de méfiance ne manqueront pas de surgir de la nature même de ce caractère qui avait accueilli un premier soupçon ; et l'on n'aura rien fait par une première ni par une seconde épreuve , il faudra recommencer toujours sur nouveaux frais. Ajoutez à cela que l'objet aimé , s'il est flatté de causer une inquiétude jalouse , alors qu'il est lui-même dans toute l'ardeur de la passion , peut néanmoins en garder un souvenir qui devienne amer et irritant , dès qu'à l'amour aura succédé en lui le refroidissement , puis la réflexion.

Marivaux n'y a pas regardé de si près, et sans s'occuper des conséquences , il a voulu simplement analyser les senmens d'une jeune fille na'ive et tendre que l'on met à l'épreuve. Il a rempli cette tâche avec sa délicatesse et sa finesse accoutumées.

Lucidor , fils d'un riche négociant qui lui a laissé plus 5. 28

de cent mille livres de rente , était venu visiter une terre achetée pour lui par son homme d'affaires. Il y est tombé malade et a été soigné par une madame Argante et sa fille, jeune personne dont il est devenu amoureux. Mais cette madame Argante , demi-bourgeoise et demi-campagnarde , n'est que la concierge du château. Avant donc d'offrir sa main et sa fortune à Angélique, Lucidor, qui d'ailleurs u*a pas encore prononcé le mot d'amour et s'en est tenu aux protestations d'amitié et de reconnaissance , veut savoir s'il est aimé po«r lui-même ou pour ses cent mille livres de rente. Gela peut faire question. Il déclare à Angélique que , pour la payer de ses soins et de ses bontés , il a résolu de la marier à un de ses amis, homme d'une grande fortune , qui a la singulière fantaisie de n'exiger dans sa future épouse que des grâces, de la beauté et des vertus. Au portrait qu'il fait de cet original» Angélique croit s'apercevoir qu'il s'agit de lui <- même , et elle accepte , sans trahir toutefois entièrement son secret. Quel désappointement, lorsqu'elle voit qu'il s'agissait véritablement d'un tiers pour prétendu ! et quel prétendu ! C'est Frontin , laquais habillé en richard , mandé exprès de Paris par son maître. Elle le refuse , elle se désespère, et voudrait haïr Lucidor. Survient alors Biaise , autre prétendant , qui la presse de prononcer enfin sur son sort en termes clairs et positifs.

Ce Biaise , soit dit en passant , est le caractère le plus comique et aussi le plus neuf de la pièce. Fermier aisé du village , il aime d'abord Angélique , ou plutôt les cinq mille livres qu'elle doit avoir en mariage , et il est fâché d'apprendre qu'il arrive de Paris un rival pour lui trop redoutable. Mais Lucidor lui promet douze mille livres pour le dédommager , s'il échoue ; et le voilà console , le

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voilà désireax d'ëchouer. Il est toutefois obligé , c'est la condition qui lui est imposée par Lucidor, de courtiser Angélique , de travailler à lui plaire. On sent combien sa position est plaisante.

Biaise vient donc , afin de remplir un devoir rigoureux , presser Angélique de se déclarer ; et celle-ci se déclare pour lui , uniquement par dépit de ce qu'il l'a compromise et déconcertée , en a£Eirmant qu'elle aime Lucidor. Biaise alofs cherche à s'excuser et allègue qu'il n'est pas assez riche pour madame Argante qui le refusera. Lucidor lève encore cet obstacle par la ■ promesse de vingt mille livres en faveur de ce mariage. Mais voici qu'Angélique ne veut plus épouser Biaise , s'il a la lâcheté , dit-elle y d'accepter ce présent de noces. Le pauvre fermier sera forcé , non sans regretter les vingt mille livres , de retourner à Lisette qu'il a toujours préférée.

Lucidor, resté seul avec Angélique, touché de sa douleur, avoue qu'il l'aime , obtient d'elle le même aveu et tombe à ses genoux. C'est un peu tard ; et jusqu'à ce qu'il en vienne-là , l'on ne peut ^'empêcher de remarquer avec Lisette que ce M. Lucidor est un grand marieur de filles. A peine peut-il justifier son étrange conduite par ces mots qui lai échappent dans la scène d'explication : Hélas ! Angélique , sans la haine que vous m'avez déclarée , et qui mi' a paru si vraie, si naturelle , f allais me proposer moi^

même.

Cette pièce eut beaucoup de succès , et le méritait. Elle est la dernière qui ait été donnée au Théâtre -Italien par Marivaux. Elle est restée au courant du répertoire du Théâtre-Français , et il en est peu que l'on voie plus souvent et avec plus de plaisir.

PERSONNAGES

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