‹ OEuvres completes de Marivaux (volume 3)Chapitre 1 sur 333 · LES · texte numérisé non relu

LES

COMÉDIE Elf CmQ ACTES ET EN PROSE ,

Hcj^nBentée pour la première fois par les comédiens français,

le 8 juin 1733.

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Il s'agit ici de deux personûes qû^on a destinées Tune à FauCtie, qui ne se connaissent point, et qui, en secrcC, ont un ^al éloignement pouk* le mariage. Elles ont pourtant consenti à s'épouser, mais seulement par respect pour leurs pères, et dans la pensée que le mariage ne se fera point. Le motif sur lequel elles Tcspèrent^ c^est que Damis et Ludle (c'est ainsi qu elles s'appellent) entendent dire beaucoup de bien Fun de Tau ire, et qu'on leur donne un caractère extrêmement raisonnable; et de là chacun d'eux conclut qu'en avouant franchement ses dispositions à l'autre » cet autre aidera lui-même à le tirer d'embarras.

Là-dessus , Damis part de l'endroit où il était, arrive où se doit faire le mariage , demande à parler en particulier à Lucile, et ne trouve que Lisette sa suivante, à qui il ouvre son cœur , pendant que Lucile, enfermée dans un cabinet voisin , entend tout ce qu'il dit , et se sent intérieurement piquée de toute l'indiiSRàrence que Damis promet lui conserver en la voyant. Lisette lut recommande de tenir sa parole, lui dit de prendre garde à lui , parce que sa maîtresse est aimable ; Damis ne s'en épouvante pas davantage , et porte l'intrépidité jusqu'à défier le pouvoir de ses charmes.

■ n est inntUe de dire que cet jfuertiâsement est de Marivaax.

Lucile, de soh cabinet, écoute impatiemment ce discours , et , dans le dépit <ju*elle en a , et qui Fémeut sans qu'elle sVn aperçoive , die sort du cabinet , se montre tout à coup pour venir se r^ouir avec Danûs de llieureux accord de leurs sentimens , à ce qu'elle dit , mais en effet pour essayer de se venger de sa confiance , sans qu'elle se doute de ce mouvement d'amourpropre qui la conduit. Or, comme il ïi'y ^ f^ loin de prendre de l'umour à vouloir en donner soi-même, son coeur commence par être la dupe de son projet de vengeance. Lisette , qui s'aperçoit du danger où sa vanité l'expose , et c|ui a intérêt que Lucile ne se marie pas, interrompt la conversation de Damis et de sa maîtresse, et, profitant du dépit de Lucile, elle l'engage, par raison de fierté même, à jurer qu'elle n'épousera jamais Damis , et à exiger qu'il jure k son tour de n'être jamais à elle ^ ce qu'il est obligé de promettre aussi , quoiqu'il soit resté fort interdit à la vue de Lucile , et qu'il soit Irës-faché de tout ce qu'il a dit avant que de l'avoir vue.

Cest de là que part toute cette comédie. Lucile , en quittant Damis , se repent de la promesse qu'elle a exigée de lui , parce que son dépit , avec ce qu'il a d'aimable, lui a déjà troublé le cœur \ ce qu'elle manifeste en deux mots à la fin du premier acte. Damis, de son côté, est au désespoir et de l'éloignement qu'il croit que Lucile a pour lui , et de l'injure qu'il lui a faite par l'imprudence de ses discours avec Lisette.

Voilà donc Lucile et Damis qui s'aiment à la fin du premier acte , ou qui du moins ont déjà do penchant

Tan pour l'autre. Lies tous deux par la conveDtion de ne point s'épouser, comment feront -ils pour cacher leur amour ? comment feront-ils pour se Tapprendre ? car ces deux choses -là vont se trouver dans tout ce qu'ils diront. Lucile sera trop fière pour paraître sensible , trop sensible pour n'être pas embarrassée de sa fierté. Damis, qui se croit haï, sera trop tendre pour bien contrefaire l'indifférent , et trop honnête homme pour manquer de parole à Lucile , qui n'a contre son amour que sa probité pour ressource. Ss sentent bien leur amour ; ils n'en font point die mystère avec euxmêmes : comment s'en instruiront-ils mutuellement, après leurs, conventiisns ?' Q)mment feront - ils pour observer et pour trahir en même temps les mesures qu'ils doivent prendre contre leur mariage ? C'est là ce qui fait tout le sujet des quatre autres actes.

On a pourtant dit que cette comédie-ci ressemblait à la Surprise ék ï amour, et j'en conviendrais franchement si je le sentais; mais j'y vois une si grande différence, que je n'en imagine pas de plus marquée en fait de sentiment.

Dans la Surprise de V amour, il s'agit de deux personnes qui s'aiment pendant toute la pièce, mais qui n'en savent rien eux-mêmes , et qui n'ouvrent les yeux qu'à la dernière scène.

Dans^ cette pièce-ci , il est question de deux personnes qui s'aiment d'abord*, et quille sa;^ent, mais qui se sont engagées de nlen- rien témoigner, et qui passent leur temps à lutter contre la difficulté de garder leur parole en la violant; ce qui est une autre espèce de situation

qui ^V ^ucun rapport avec celle des amans de la Suj>* prise de l'amour. Les den^jiers, encore une fois^ ignorent r^tai de leur cœur, et sont le jouet du sentiment q;^1Is ne soupçonnent point en eux ; c'est là. ce qui fait le. plaisant du q^tade qu'ils donnent ; lea autres y au çonjraire, savent ce qui se passe en eux » mais ne vo|tdraient ni le cacher ni le dire, et assurément je ne vois rian là'^edans qui se ressemble. Il est vrai que , dans INine et dans Tautre situation, tou( se passe dans le oosnr \ mais ce cœur a bfen des sortes de s^entimens, et. le portrajl de Tun ne fait pas le portrait de lautre.

Pourquoi donc diiion que les deux pièces se ressemblent ? Eu voici la raison^ je pense :^ c'est qu'on y a vu. la même genre de conversation et de style ^. c'est que ce. sont des mouxemens de. cœur dans les deux pièces; et cela leur donne un air d'uniformité qui fait qu'on s'y trompe.

A regard du g^nre de style et de conversation , je conviens qu'il est le même que celui dei^ Surprise de rameur, et de quelques autres pièces; mais je n'ai pas cru pour cela me répéter en l'employant encore ici ; ce n'est pas moi que j'i|i voulu copier, c'est la nature, c'est le ton de la conversaûofi en général que j'ai taché de prendre. Ce ton-là a plu extrêmement' et plaît encore dans les autres pièces , comme. singulier, je crois; mais mon dessein était qu'il j^lùt comme naturel , et c'est peui-ètre parce qu'il l'est effectivement, qu'on le croit singulier,, et que, regardé comme tel, on me reproche d'en, user toujours.

On est accoutumé au style des auteurs ; qar ils en ont

un qui leur est particulier ; on n^écrit presque jamais comme on parle ; la composition donne un autre tour i Fesprit ; c'est partout un goût d'idées pensées et réfléchies dont on ne sent point Tuniformité, parce qu'on Ta reçu et qu'on y est fait : mais si par hasard tous quittez ce style , et que vous portiez le langage des hommes dans un ouvrage, et surtout dans une comédie, il est sur que vous serez d'abord remarqué; et, si vous plaisez, vous plaisez beaucoup , d'autant plus que vous paraissez nouveau; mais revenez^ souvent, ce langage des hommes ne vous réussira plus ; car on ne l'a pas remarqué comme tel, mais simplement comme vôtre, et on croira que vous vous répétez.

Je ne dis pas que ceci me soit arrivé ; il est vrai que j-'ai tâché de saisir le langage des conversations , et la tournure des idées familières et variées qui y viennent ; mais je ne me flatte pas d'y être parvenu. J'ajouterai seulement, là-dessus, qu'entre gens d'esprit, les conversations dans le monde sont plus vives qu'on ne pense , et que tout ce qu'un auteur pourrait faire pour les imiter, n'approchera jamais du feu et de la naïveté fine et subite qu'ils y mettent.

Au reste , la représentation de cette pièce^n n'a pas été achevée ; elle demande de l'attention ; il y avait beaucoup de monde, et bien des gens ont prétendu qu'il y avait une cabale pour la faire tomber ; mais je n'en crois rien ; elle est d'un genre dont la simplicité aurait pu toute seule lui tenir lieu de cabale, surtout dans le tumulte d'une première représentation . D'ailleurs , je ne supposerai jamais qu'il y ait des hommes

8 AVEI^TISSEMENT.

capables de n*aller à un spectacle que pour y livrer une honteuse guerre k un ouvrage fidt pour les amuser. Non j c'est la pièce même qui ne plut pas ce jour-là. Presque aucune des.mien^es n^ bien pris d'abord ; leur succès n'est venu que dans la suite , et je laime bien autant venu de cette manière- là. Que ^it-on ? peut* être en arrivera-tril de celle-ci comme des autres ; déjà elle a fai^ p^iisir à lia seconde représentation ; on la applaudie à la troisièqie ; ensuite on lui a donné des éloges ) et on m'a dit quelle ^vait toujours continué d'être bien reçue j par un nombre de spectateurs assez médiocre , il est vrai ; mais aussi a-t-elle été presque toujours représentée dans des jours peu favor^]/es aux spectacles.

JUGEMENT

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