LE PRÉJUGÉ
vAmcxj,
COMÉDIE Elf Ulf ACTE ET EN PROSE,
Repréientëe pour la première fois par les comédiens français,
le 6 août 1746.
JUGEMENT
SUR LA COMÉDIE
V oici une comédie d'an genre bien différent de la précédente. Tout ici est réel , positif; tout y représente fidèlement les mœurs du temps où elle fut composée; quatrevingts ans écoulés depuis cette époque n'ont point effacé la ressemblance.
Respectable comme institution politique, la noblesse a des travers qui lui appartiennent en propre ; et le plus choquant de tous , parce qu'il s'attaque à Vamour-propre du grand nombre , c*est l'orgueil qui substitue y dans l'esprit de quelques nobles i une prééminence naturelle à une simple distinction sociale» C'est là que conunence le préjugé ; et c'est ce préjugé , humiliant pour l'espèce humaine, que les moralistes de tous les âges se sont occupés à combattre et à flétrir. Cest contre lui que Molière a dirigé tant de traits acérés ^ que Boileau a écrit sa cinquième satire ; La Bruyère, son beau chapitre des Grands; Massillon » presque tous les chefr-d'œuvre du Petit-Caréme; et Ma-« rivaux , la comédie que nous examinons.
Ennemi de l'exagération et sage avec sobriété» Marivaux s'est abstenu de l'abus des déclamations et des sentences. Son action est simple. C'est à une jeune fille qu'il prête le
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ridicule d*ime vanité nobiliaire poussée à Texcès, et en cela même il s'est montré bon observateur. On a remarqué de tout temps que les femmes sont plus sensibles que les hommes au sentiment des préférences, et qu'elles attachent un prix infini à toute espèce de supériorité. Les honneurs, les prérogatives sont à la fois un dédommagement et un appui pour leur faiblesse. L'homme , qui est un être plus fort, sans dédaigner les avantages de convention que la société lui présente , ne les estime ordinairement que ce qu'ils valent, et si d'homme à homme on peut trouver encore à cet égard quelques différences , on verra qu'elles partent d'un principe analogue; le simple gentilhoDoime est plus entêté de sa naissance que le grand seigneur; et, pour que son orgueil n'ait plus de bornes, il n'y a qu'à le supposer ruiné.
Angélique est donc bien vaine, bien impertinente; eUe traite la roture avec un souverain mépris ; les gens qui ne sont pas nobles sont des espèces; heureusement pour elle, l'amour vient au secours de sa raison. Le père d'Angélique est un noble sage et modéré. Il a pour voisin un jeune homme riche et honnête , dont il a reçu même, en différentes circonstances , des services udles ; Dorante aime Angélique, et la fierté d'Angélique, à demi vaincue par l'amour roturier de Dorante , après bien des combats , finit par lui céder une victoire complète. Cette intrigue , si peu compliquée , est égayée par l'intervention d'une suivante , moins dupe que sa maîtresse , et qui , quoique fille d'un procureur fiscal , consent facilement à déroger en &venr du valet de Dorante. Ce sont ces deux personnages subalternes qui conduisent l'action, et l'amènent heureusement à son terme.
Il est fâcheux qu'avec un sujet qui prétait à plus de développemens , Marivaux se soit renfermé dans les limites
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d'un acte. Tel qu'il est , cet acte est bien rempli ; il est instructif et amusant ; la position d'Angélique intéresse ; sa conversion n'a rien d'invraisemblable; ce n'est pas un carac- «tère qui change; c'est un préjugé qui n'a aucunes racines dans le cœur, et qui doit s'évanouir aux rayons de l'amour.
Il est assez remarquable que Nanine, donnée en 1749 > et postérieure de trois ans à la comédie de Marivaux , porte également en second titre celui du Préjugé vaincu* Protégé par le charme des vers, le drame de Voltaire, quoique assez froid dans sa partie comique , et passablement déclamatoire dans tout le reste, s'est maintenu au théâtre. Marivaux, plus mesuré, et beaucoup plus comique , n'a pas eu le même bonheur. Qui faut-il accuser de cette injustice?
Le Préjugé vaincu obtint un brillant succès à Paris, et y ce qui est digne de remarque, un succès encore plus brillant à la cour. Grandval était chargé du personnage de Dorante. Louis XV fut si satisfait de la manière dont mademoiselle Gaussin remplissait le rôle d'Angélique , et mademoiselle Dangeville celui de Lisette , qu'il augmenta sur-le-champ de cinq cents livres la pension de mille livres que ces deux grandes actrices tenaient déjà de la munificence royale. L'historien qui nous a transmis cette anecdote ) et qui écrivait en 1776, ajoute i « Ceitefaveur « distinguée n'a eu lieu depuis pour personne. » S'il avait écrit de nos jours , il changerait certainement de langage. Mademoiselle Gaussin et mademoiselle Dangeville se jugeaient extrêmement^i'^^nj^e^ par une pension de 1 5oo fr. C'est justement l'intérêt au denier vingt de la pension que l'on fait aux actrices qui leur ont succédé. Il est donc mathématiquement prouvé que le Théâtre -Français est vingt fois supérieur de nos jours à ce qu'il était au milieu du dernier siècle!
PERSONNAGES
LE MARQUIS
ANGÉLIQUE, fille du marquis.
DORANTE , amant d'Angélique.
LISETTE, suivante d'Angélique.
LÉPINE, valet de Dorante.
La scène est à la campagne, dans la maison du marquis.