DE BONNE FOI
COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PROSE
Représentée pour la première fois par les comédiens français , le
i6 septembre 1755*
JUGEMENT
SUR LA COMÉDIE
DES ACTEURS Dfe BONNE FOI.
Xj'ioée de cette pièce est originale; mais comme , depuis Marivaux , elle a été employée souvent^ soit dans les petits théâtres , soit dans les proverbes de société , elle le parais trait un peu moins aujourd'hui. On a dû trouver plaisant de faire jouer une comédie par des comédiens qui sont censés ne pas Tètre, et à qui le sujet qu'ik représentent impose l'obligation de paraître ignorer les premiers principes de leur profession ; de porter sur une scène qu'ils connaissent si bien l'inexpérience d'acteurs impromptu qui ne s'y seraient jamais montrés; d'oublier enfin ce qu'ils font en effet tous les soirs , en affectant la gaucherie et la maladresse d'hommes qui le sont devenus tout k coup et par circonstance; d'hommes qui, dans un exercice qui leur doit sembler si naturel , ont l'air néanmoins de faire violence à la nature. L'honneur de l'invention appartient à Marivaux; les nombreux imitateurs qui sont venus ensuite , loin de le lui ravir, n'ont fait que rendre hommage à la singularité piquante de sa création.
Cette première donnée en amène une seconde qui n'est ni moins gaie ni moins originale. La tante d'un jeune homme fort riche consent, par amitié pour la mère d'une fille charmante, à donner à cette fille son neveu pour
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époux. Le mariage est au moment d'être eoncla; mais madame Amelin veut embellir les préparatifi des noces par un divertissement, qui est beaucoup plus dans ses goûts que dans ceux de son amie. Il s'agit de la représentation d'une comédie qu'un valet bel-esprit a été chargé de composer ; c'est également ce v^rfet qui doit trouver et former les acteurs. Tout cela se fait et s'arrange à Finsu de madame Argante que l'on veut surprendre, et dont on craint que l'humeur sévère ne se prête difficilement à un genre de plaisirs dont elle a toujours été éloignée. Merhn, bien rétribué d'avance, se meta l'ouvrage. Il imagine, comme de raison , tout ce qu'il y a de plus commun ea, fait de plans de comédie» C'est une jalousie, une rupture, un raccommodement entre des amans, le tout terminé pr \m mariage. On est au moment de la répétition.
Merlin (cela est trop juste) a pris le principal T61e, et a donné les autres à Lisette qui est sa maîtresse, i Biaise et à Colette qcd, hors de la pièce, sont au moment de s'épouser, et qui , dans la pièce , sont supposés être réciproquement infidèles. La difficulté qu'ont ces jeunes gens , et Lisette elle-même, à entrer dans l'esprit de lenis personnages, la fiction théâtrale prise à chaque instant pour la réalité I les querelles sérieuses qui résultent de cette erreur comique , amènent la fin de la répétition. Madame Argante , qui a entendu tout ce bruit, veut savoir de quoi il est question ; et quand elle apprend qu'il s'agbsaît de lui donner la comédie , elle se fâche tout net , et exprime son mécontentement avec une vivacité dont son amie va la punir agréablement en la forçant de devenir mdnce elle-même , sans le savoir.
De concert avec une amie commune , elle feint de se piquer à son tour du procédé de madame Argante, et de retirer la parole qu'elle a donnée pour le mariage de son
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neveu avec Angélique. Madame Argante et les deux amans sont dupes de la feinte , et voilà la comédie qui commence. Les reproches de madame Argante , ses sarcasmes amers contre la rivale prétendue de sa fille , le désespoir et les supplications d'Éraste et d'Angélique , forment , avec le sang-froid imperturbable de madame Amelin, de véritables scènes comiques, des scènes même intéressantes ; la malice de Tune des actrices , la bonne foi des autres personnages attache et fait sourire le lecteur. Quand le notaire arrive chargé du contrat qu'il a rédigé d'avance, l'indignation de la mère , la douleur des amans est au comble. Un. éclat de rire de madame Amelin forme le dénouement. Sa vengeance est satisfaite ; elle signe l'union de son neveu avec Angélique , et par contre-coup on signe un double mariage entre les quatre acteurs de la première comédie.
D'après les mémoires que j'ai consultés , il ne parait pas que la pièce ait obtenu dans la nouveauté un très -grand succès. Il faut avouer que l'ouvrage , au moins dans sa première partie, descend au-dessous de la dignité du Théâtre-Français. Mais il est divertissant , et la manie des comédies improvisées et des représentations de société, y est heureusement frondée. Ce ne fut que quelques années après la première représentation que Marivaux s'en avoua l'auteur.
Si
PERSONNAGES
H-« ARGAlfTE , mère d'Angéiicpie;
M"« AMELIN, unie d^Éraste.
ARAMINTE , amie commune.
ÊRASTE , neveu de M"» Amelin , amant d^Angéliqûe.
ANGÉLIQUE, fille de M-« Argante.
MERLIN , valet de ehambre d'Ëratté , amant dé Liaette.
LISETTE, suivante d'Angélique.
BLAISE y fils du fermier de M"* Argante , amant de Colette.
œLETTE, fiUe du )ardinier.