‹ OEuvres completes de Marivaux (volume 3)Chapitre 77 sur 333 · FRONTIN, LISETTE · texte numérisé non relu

FRONTIN, LISETTE

FRONTIN

Je te dis qu'il est au désespoir, et qu'il aurait déjà disparu si je ne l'arrêtais pas.

LISETTE

Qu'on est sot quand on aime !

FKOWTIN.

C'est bien pis quand on épouse.

LISETTE

Le plus court serait que ton maître allât se jeter aux pieds de ma maîtresse ; je suis persuadée que cela terminerait tout. , '

FRONTIN

Il n'y a pas moyen ; il dit qu'il a suffisamment éprouvé le cœur de Lucile, et que ce cœur est si mal disposé pour lui , que peut-être publieraitrelle l'aven de son amour pour le perdre.

LISETTE

Quelle imagination !

FROlITIlf*

Que veux-tu ? Le danger ou il est d'épouser Phénice , l'impossibilité où il se trouve de la refuser avec

ii6 LES SERMENS INDISCRETS,

honneur, Tidée qu'il a dessentimensde Lucile^ tout cela lui tourne la tête et la tournerait à un autre ^ il ne Toit pas les choses comme nous , il faut le plaindre ; malheureusement c'est un garçon qui a de l'esprit ; cela fait qu'il subtilise , que son cerveau travaille ; et dans de certains embarras, sais-tu bien qu'il n'appartient qu'aux gens d'esprit de n'avoir pas le sens commun > ? Je l'ai tant éprouvé moi-même I

LISETTE

Quoi qu'il en soit , qu'il se garde bien de s'en aller avant de savoir à quoi s'en tenir \ car j'espère que la difficulté que nous avons fait naître, et la conduite que nous faisons tenir à Lucile , le tireront d'affaire. Je n'ai pas eu de peine à persuader à ma maîtresse que ce mariage -ci lui faisait une véritable injure, qu'elle avait droit de s'en plaindre , et monsieur Or-

* Dans de certains embarras, il n'appartient qu'aux gens ^esprit de n'avoir pas le sens commun, La pensée est juste et philosophique. Un homme d'esprit, quand il lui survient un embarras , déooarre , pour se tirer d'affaire , une infinité de moyens qui échapperaient a un sot; mais il les déoouTre.arec les inoonyéniens qu'ils entrât* nent;il les tient long-temps dans la balance, et, après bien des hésitations , il donne souvent la préférence a celui dont une expérience tardive lui réréle seule le danger. Un sot n'a qu'une idée ; il la saisit , il s'j attache, 6t cette idée, toujouit coilimune et facile à réaliser, derient le plus souvent pour lui une planche de salut. Supposez à Moscou un général ordinaire j frappé du péril le plus imminent , c'est-à-dire , de la dureté du climat et des approches de l'hiver, il se retirera à temps, et l'armée française sera sauvée. Buooaparte calcule l'influence morale d'one retraite qui aurait pu paraître pr^ jnatnrée; il reste un moii de trop, et il éteint dans les neiges de la Russie l'éclat de sa puissance et les derniers rajons de sa f^oire militaire.

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