FRONTIN, LISETTE
FRONTIN
Je te dis qu'il est au désespoir, et qu'il aurait déjà disparu si je ne l'arrêtais pas.
LISETTE
Qu'on est sot quand on aime !
FKOWTIN.
C'est bien pis quand on épouse.
LISETTE
Le plus court serait que ton maître allât se jeter aux pieds de ma maîtresse ; je suis persuadée que cela terminerait tout. , '
FRONTIN
Il n'y a pas moyen ; il dit qu'il a suffisamment éprouvé le cœur de Lucile, et que ce cœur est si mal disposé pour lui , que peut-être publieraitrelle l'aven de son amour pour le perdre.
LISETTE
Quelle imagination !
FROlITIlf*
Que veux-tu ? Le danger ou il est d'épouser Phénice , l'impossibilité où il se trouve de la refuser avec
ii6 LES SERMENS INDISCRETS,
honneur, Tidée qu'il a dessentimensde Lucile^ tout cela lui tourne la tête et la tournerait à un autre ^ il ne Toit pas les choses comme nous , il faut le plaindre ; malheureusement c'est un garçon qui a de l'esprit ; cela fait qu'il subtilise , que son cerveau travaille ; et dans de certains embarras, sais-tu bien qu'il n'appartient qu'aux gens d'esprit de n'avoir pas le sens commun > ? Je l'ai tant éprouvé moi-même I
LISETTE
Quoi qu'il en soit , qu'il se garde bien de s'en aller avant de savoir à quoi s'en tenir \ car j'espère que la difficulté que nous avons fait naître, et la conduite que nous faisons tenir à Lucile , le tireront d'affaire. Je n'ai pas eu de peine à persuader à ma maîtresse que ce mariage -ci lui faisait une véritable injure, qu'elle avait droit de s'en plaindre , et monsieur Or-
* Dans de certains embarras, il n'appartient qu'aux gens ^esprit de n'avoir pas le sens commun, La pensée est juste et philosophique. Un homme d'esprit, quand il lui survient un embarras , déooarre , pour se tirer d'affaire , une infinité de moyens qui échapperaient a un sot; mais il les déoouTre.arec les inoonyéniens qu'ils entrât* nent;il les tient long-temps dans la balance, et, après bien des hésitations , il donne souvent la préférence a celui dont une expérience tardive lui réréle seule le danger. Un sot n'a qu'une idée ; il la saisit , il s'j attache, 6t cette idée, toujouit coilimune et facile à réaliser, derient le plus souvent pour lui une planche de salut. Supposez à Moscou un général ordinaire j frappé du péril le plus imminent , c'est-à-dire , de la dureté du climat et des approches de l'hiver, il se retirera à temps, et l'armée française sera sauvée. Buooaparte calcule l'influence morale d'one retraite qui aurait pu paraître pr^ jnatnrée; il reste un moii de trop, et il éteint dans les neiges de la Russie l'éclat de sa puissance et les derniers rajons de sa f^oire militaire.