COMÉDIE EN TROIS ACTES ET EN PROSE
Représentée pour la première fois par les comédiens italiens,
le 6 juin lySS. .
r-fir I
JUGEMENT
SUR
L'HEUREUX STRATAGÈME
di ce n'était une chose suffisamment démontrée que Marivaux a été jusqu'ici peu connu et mal ap{»récié , la pièce que l'on va lire en fournirait une nouvelle preuve. La Harpe, parlant du théâtre de notre auteur, avait osé dire , avec sa légèreté ordinaire , qu'il n'en est resté que trois petites comédies, la Surprise de l'Amour, l'Épreuve et le Legs, Des critiques plus impartiaux ou mieux informés ont ajouté à cette liste les Fausses Confidences et le Jeu de l'Amour et du Hasard, deux charmans ouvrages transportés de la scène itaKenne sur la scène française , où l'on aurait toujours un grand plaisir à les voir, quand même ils cesseraient d'être soutenus par le talent de notre actrice la plus admirable. Mais voilà tout ce que l'on cite généralement de Marivaux comme écrivain dramatique. Déjà nous avons montré qu'il lui restait au théâtre d'autres litres à faire valoir. U Heureux Stratagème est certainement un de ceux qu'un éditeur peut présenter avec
48i. JUGEMENT
le plus (Vassuiniice atix Itrctcurx )i9 plus iltifavoralilni
prévenus.
Dans cette pièce, il ii'agU encore de cotjueilcrie. CW im iiavcrii souvent attaqué p^r Marivaux, auquel ci iiièmc reproché «le n'avoir pas su ou voulu apercevoir « tie cbose dans 1 aiiie des feniuies. 11 y n vu «utre clu L-t il l'a prouvé danï-plus d'un eodroU de ses ocriu; il croyait, non sans raimn peut-^lrc , que chcx les Ti la coqucttei'ie se inclc à tou» les scutîmcux , incuic A O qui paraissent le moius susceptible» d'un tel alli ne faut pas prononcer, comme l'ool fait des j<>8C^ *> sévères, que Marivaux avait un esprit peuvari^, |hi4 qu'il a reproduit quelquefois les mêmes obM^rvaiiOB*. | nous semble , au contraire , que ce u'eM pas une i»' preuve de fécondité, d'a.v«ir su présenter le mil vers de tant de manières toujours vraies, quoiq^ue U
SUR L'HEUREUX STRATAGEME. 481
Stratagème , Dorante et Arlequin ne cessent pas un mo-, ment d'aimer, l'un sa comtesse, l'autre sa Lisette. Lorsqu'ils s'éloignent d'elles , c'est par ruse , c'est pour s'assurer un bonheur durable au moyen d'une courte épreuve. Comment a-t-on pu voir une si grande analogie entre ces deux situations ?
Il est une autre pièce que l'on peut comparer avec plus de raison à celle dont nous faisons ici l'examen ; c'est la Coquette corrigée de Lanoue. On sera frappé du rapport qui existe entre elles. Aussi est-ce pour nous un devoir d'écarter de Marivaux tout soupçon de plagiat, en avertissant que la Coquette fut représentée pour la première fois le 23 février i ^56 , c'est-à-dire presque vingttrois ans après V Heureux Stratagème, Ce n'est pas qu'il n'y ait de notables différences entre ces deux pièces. Dans celle de Marivaux , la comtesse , qui parait songer uniquement au chevalier, a naguère aimé Dorante ; elle est devenue infidèle. Dans celle de Lanoue, Julie n'a pas encore aimé Clitandre ; elle n'est que coquette, et c'est de sa coquetterie seulement, non d'aucune infidélité réelle ou apparente, qu'il s'agit de la corriger. Chez Marivaux, la marquise, en donnant à Dorante le conseil d'affecter de l'indifférence pour son ancienne maîtresse, est elle-même. intéressée au succès de ce stratagème; elle veut se venger du chevalier et peut-être un peu aussi de la comtesse. Chez Lanoue, Orphise, tante de Julie, ne se propose d'autre but que la conversion de sa nièce. On peut dire que le devancier a été mieux inspiré que son 4. 3i
L;.|;er
JUGEMENT : fiu'il a prêtt: de I& passion mërae i son inable, â 1k niKrquise, et l'a rendu aiuii
Nous [ie pousserons pas plus loin ce parallèle, dans i(|ui'l J, alloue, à son tour, reprendrait parfois t'avantage. Vims iiavoi.s il parler «jue de l'Heui-eux Stratagème. I I111US ri-slera peu de cltoae à dire, si, comme nous ie iL-iisoiis. iKius i^n avons dit assez pour ent;a(;er le lecteur i xaiiiiiiL'i L-eile pièce en juge impBitiBl. Alors, aîusi que (lus , il louera le double contraste qu'a su ménager l'ftuiir cnirc les caractères de la marquise et de la comtesse L leux de Duiaute et du chevalier ; la marquise , feiume 'uuu jjiaiiili; expérience, qui conuait so[i séné et ne peut luiiu'i un iiionient du succès de sa ruse ; la comtesse, sa beauté et s'aimant exclusive-
SDR L'HEUREUX STRATAGEME. 483 théâtre la coDCurrence avec la copie versifiée du comédien Lanoue. La tentative ne rapporterait vraisemblablement pas ce qu'elle aurait coûté. La Coquette corrigée a peu d'attrait pour le public , et V Heureux Stratagème n'est plus dans nos mœurs ni dans l'ordre de nos idées dramatiques. Mais cette comédie plaira toujours à la lecture, et c'est pour le cabinet, non pas dans le sens grossier que l'on avait loDg- temps prêté à Alceste, mais dans la noble signification qu'on lui a rendue, que l'ouvrage de Marivaux doit être réservé.
PERSONNAGES
LA COMTESSE
LA MARQUISE
LISETTE, fiile de Biaise.
DORANTE, smant de la comtesse.
LE CHEVALIER, amant de la marquite.
BLAISE, paysan.
FUONTIN , valet du ch««licr.
ARLEQUIN , Talet do Dorante-