‹ OEuvres completes de Marivaux (volume 5)Chapitre 179 sur 316 · ACTE I, SCENE II. 3n · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE II. 3n

mois elle fut violente; le secoud elle devint plus calme , grâce à une de mes femmes qu*il trouva jolie -, le troisième elle baissa à vue d^œil , et le quatrième il n'y en avait plus. Ah ! c'était un triste personnage après cela que le mien.

LA PRINCESSE

J*avoue que cela est affligeant.

HORTENSE

Affligeant, madame, affligeant! Imaginez -voua ce que c'est que d'être humiliée , rebutée , abandonnée ; et vous aurez quelque légère idée de ce qui compose alors la douleur d'une jeune femme. Être aimée d'un homme autant que je l'étais, c'est faire son bonheur et ses délices \ c'est être l'objet de toutes ses complai* sances, c'est régner sur lui, disposer de son âme; c'est voir sa vie consacrée à vos désirs, à vos caprices ; c'est passer la vôtre dans la flatteuse conviction de vos charmes ; c'est voir sans cesse qu'on est aimable : ah ! que cela est doux à voir ! le charmant point de vue pour une femme ! En vérité, tout est perdu quand vous perdez cela. Eh bien ! madame, cet homme dont vous étiez l'idole, concevez qu'il ne vous aime plus, et mettez - vous vis - à - vis de lui ; la jolie figure que vous y ferez ! Quel opprobre ! Lui parlez- vous, toutes ses réponses sont des monosyllabes, oui , non ; car le dégoût est laconique. L'approchez - vous , il fuit; vous plaignez -vous, il querelle; quelle vie! quelle chute ! quelle fin tragique ! Cela fait frémir l'amourpropre. Voilà pourtant mes aventures; et si je me

3ia LE PRINCE TRAVESTI,

rembarquais, j*ai du malheur, je ferais encore naufrage, h moins de trouver un autre Lélio.

LA PRINCESSE

Vous ne garderez pas votre colère, et je chercherai de quoi vous réconcilier avec les hommes.

HORTENSE

Cela est inutile; je ne sache qu'un homme dans le monde qui pût me convertir là -dessus , homme que je ne connais point, que je n*ai jamais vu que deux jours. Je revenais de mon château pour retourner dans la province dont mon mari ëtait gouverneur , quand ma chaise fut attaquée par des voleurs qui avaient déjà fait plier le peu de gens que j'avais avec moi. L'homme dont je vous parle, accompagne de trois autres , vint à mes cris , et fondit sur mes voleurs, qu'il contraignit à prendre la fuite. J'étais presque évanouie; il vint à moi, s'empressa de me faire revenir, et me parut le plus aimable et le plus galant homme que j'aie encore vu. Si je n'avais pas été mariée , je ne sais ce que mon cœnr serait devenu ; je ne sais trop même ce qu'il devint alors; mais il ne s'agissait plus de cela. Je priai mon libérateur de se, retirer; il insiste à me suivre près de deux jours; à la fm je lui marquai que cela m'embarrassait ; j'ajoutai que j'allais joindre mon mari , et je tirai un diamant de mon doigt que je le pressai de prendre ; mais , sans le regarder, il s'éloigna très- vite, et avec quelque sorte de douleur. Mon mari mourut deux mois 9près, et je ne sais par quelle fatalité l'homme que

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