‹ OEuvres completes de Marivaux (volume 5)Chapitre 185 sur 316 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

ARLEQUIN

Vous me payez , je n'ai pas besoin d'autre caution -, et , au cas que vous soyez quelque bohémien , pardi ! au moins vous êtes un bohémien de bon compte.

LÉLIO

En Toilà assez ^ ne sors point du respect que tu me dois.

ARLEQUIN

Tenez, d'un autre côté, je m'imagine quelquefois que vous êtes un grand seigneur; car j'ai entendu dire qu'il y a eu des princes qui ont couru la préten*^ taine pour s'ébaudir, et peut-être que c'est un vertigo qui vous a pris aussi.

LÉLIO, àptrt.

Ce benêt-là se serait-il aperçu de ce que je suis ?••• (Haut.) Et par oùjuges-tu que je pourrais être un prince ? Voilà une plaisante idée ! Est-ce par le nombre des équipages que j'avais quand je t'ai pris , par ma magnificence ?

ARLEQUIN

Bon ! belles bagatelles ! tout le monde a de cela ; mais, par la mardi! personne n'a si bon cœur que vous, et il m'est avis que c'est là la marque d'un prince.

LÉLIO

On peut avoir le cœur bon sans être prince , et , pour l'avoir tel , un prince a plus à travailler qu'un autre \ mais comme tu es attaché à moi , je veux bien te

3ao LE PRINCE TRAVESTI,

confier que je suis un homme de condition qui me divertis à voyager inconnu pour étudier les hommes, et voir ce qu'ils sont dans tous ]es états. Je suis jeune, c'est une étude qui me sera nécessaire un jour; voilà mon secret , mon enfant.

ARLEQUIN

Ma foi ! cette étude-]à ne vous apprendra que misère \ ce n'était pas la peine de courir la poste pour aller étudier toute cette racaille. Qu'est-ce que vous ferez de cette connaissance des hommes ? Vous n'apprendrez rien que des pauvretés.

LÉLIO

C'est qu'ils ne me tromperont plus.

ARLEQUIN

Cela vous gâtera.

D'où vient ?

ARLEQUIN

Vous ne serez plus si bon enfant , quand vous serez bien savant sur cette race-là. En voyant tant de canailles, par dépit canaille vous deviendrez >•

' Par dépit canaille vous i20fa0/i(/rex. Observation très -morose, mais trés-jaste. Indépendamment de la contagion naturelle de Fezemple, la maltitnde des gens yicieux, assurant Timpanité an TÎce, le justifie aussi dans Fopinion ; Fhomme vertueux, qui voit le train du monde , finit par se croire dupe de la sëvërité de ses principes , et c'est bien par dépit quUl se range aux mœurs genc'rales. De quoi lui servirait dMtre meilleur que les autres?

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