‹ OEuvres completes de MarivauxChapitre 14 sur 49 · QUATORZIÈME FEUILLE · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME FEUILLE

Je me sois mis sur le pied de produire les Tl qu'on m'enverra , quand je les trouverai utiles aa public ; en voici deux que je n'ai pas cru devoir sapprimer.

« MoBSIEr» LE SpECTiTEFH,

« Je ne vous demande point de mettre cette lettre dans vos feuilles ; je ne sais point faire de lettres qui murilent d'dtre imprimées. Je vous prie seulement d'avoir la bonté, dans un de vos discours, do traiter de la silualion où je suis. Si vous aimez à secounr les gens qui sont malheureux , vous ne pouvez donner

' Lor«|ue nous InnicriTÏons, ilani notre Jugement, Je magnifîqne ëloge que fait d'AUmbert Je crtt? leltrr . nous ne non* fommes pas tlUsiniDli! qoe doiib {lourrioni jtre Ut<f arec lai dVug^ralioD , junju'a ce qu'on uftt pria U peine de 11 lire ; mail tôt» \tx lectcun (le bfiDne foi et qui ont une Ime parlageronl, nom n'en douions paiJ'opioioD du panc'gjrisle. Nous nom abiliendroiK cette foii d'ajouter auciini? noie nui peuiéei du Speclaleur. Il ei> faodnit ni«Ure i chique pbrase; ctr tout ce morceau est d'ane rfloqoence coDtinne. Ceit nae leçon terrible douDceam p^res, ((ai riiquent de faire de» iugrali de leuri enfant, en se dépouillant de taat en leur faTeur , avant le momeot juprime. Celte m^me leçon leur a été donner pliisieur» foia »iir le tbeSIre^ d'abord par Piron, dans ta comédie de V Ecole dei Pérei , et depuij, a*ec autant de fonce et beaucoup plue de grlce, par M. Elitomt, daoj «ou iuilriKtir» ot agrùble cotnêdie dei Deux Cendre$.

du secours à personne qui soit plus digne de compassion que moi.

a Je suis infirme y accablé d'années, relégué à la campagne, où Ton a livré ma vieillesse à la discrétion de deux ou trois domestiques sans charité pour mon âge ni pour mes infirmités, qui m'oublieraient toujours si je n'étais importun, et dont il faut que j'impatiente la brutalité, pour en arracher quelque attention à mes besoins. L'on ne m'a laissé auprès d'eux d'autre appui que la pitié que je devrais leur inspirer-, mais je leur en inspire bien peu, et ils abusent cruellement de l'oubli non moins cruel où m'a laissé leur maître. Hélas! ce qui m'afilige le plus, ce qui fait toute l'amertume de mes peines, c'est que ce maître dont je parle, vous le dirai-je, monsieur? c'est qu il est mon fils. Je suis sûr que mon état vous touche; mais quelque bon cœur que vous ayez, vous ne sauriez comprendre toute ma misère -, il faut être à ma place, il faut être père pour en sentir toute l'élendue. « C'est sans doute un étrange malheur que d'être à mon âge rebuté de tout le monde , ou de se voir à la merci de l'humanité des étrangers, de gens qui ne sont ni vos amis ni vos parens; de ne trouver personne qui s'intéresse véritablement à vous, et qui vous aide à supporter ce reste de vie languissante, où vous ne pouvez plus rien pour vous, où vous êtes à charge à vous-même. Dans de pareilles extrémités un homme est fort à plaindre. Enfin il souffre beaucoup, et puis il meurt. Eh bien! monsieur, soyez-en •persuadé, l'infortune de cet homme-là n'est rien au-

vcMili'nt pas 1 l'trc pour \nn craiUrcs, c[ >i vous ne son gériez rien.

a Mais, monsieur, vous c'est qu'un fils ? Savez-vou.' ce qu'on en attend, ce qi vous un homme comme un les expressions me manqueni est saisi , et que j'éprouve point de la douleur, qui ji mais quelque chose de plus < Ton vit encore, il reste encoi ces, quand on sent de la don moi, monsieur, je ne vis plus que par un sentiment de trist confond et qui glace mon ar crainte' ni espérance, qui r aujourd'hui me rejettent et n'est encore là qu'être rejelé mes-, mais mon fils me rejette

FRANÇAIS. i3i

priver, qui ne dépendait ni de la faveur ni de Fhumanité des hommes. Que mon fils fût généreux ou non, la nature , les préjugés même, l'éducation qu'on donne à ses enfans, la tendresse qu'on a pour eux, rhabitude qu'ils prennent de respecter leur père, tout me garantissait l'amour de mon fils -, tout m'assurait que cet amour était mon bien^ tout dans son cœur devait m' excepter des autres hommes -, eût-il été sans honneur pour eux , tout le liait à moi comme tout me liait à lui. Fût*il né l'homme du monde le plus haïssable, eussé-je été capable de le haïr, en au*

rais-je moins senti que j'étais son père? Nos enfans, pour nous éprouver sensibles , ont- ils besoin de le mériter, d'être bons et aimables? Hélas ! que font sur nous leurs vices , qu'affliger notre amour sans le rebuter?

« Oui, mon fils, de l'état déplorable où vous m'avez mis, de cet état d'abattement où je languis, c'est mon amour qui s'élève ] vous n'avez pu me l'ôter 5 c'est lui qui se plaint de vous \ il ne m'est dur de vivre encore que parce que je vous aime toujours. Non , je ne souffre que parce que c'est vous* qui me maltraitez. Votre cœur ne me connaît plus , et ma tendresse subsiste encore^ je n'ai pu cesser d'être votre père, comment avez -vous fait pour cesser d'être mon fils ? Il n'y a donc plus rien qui tienne à moi dans la nature^ tout s'y est donc séparé de moi. Je n'y vois plus qu'un désert \ j'y suis seul , ignoré de tout l'univers , de mon fds que je regrette , que

i3a LIS SPECTATEUR

j'appelle à mon secours, et qui m'ignore comme tout le reste des hommes.

(( Cependant, monsieur, qa ai-je fût contre ce fils? De six enfans que j'avais il me resta seul. Je n*ëub pas riche \ mais je Faimais tendrement , et dans Féducation que je lui donnai , mon économie et Finduslric de mou amour me tinrent lieu de richesses» Il répondit à mes soins. Je Fenvoyal à Paris y suivre le barreau ^ je m'ôtais presque le nécessaire pour Vy soutenir \ il y fit effectivement des progrès et 8*ao* quit Festime de tous ceux qui le connaissaient. Comme il était assez bien fait , et qu*on le voyait laborieux, une riche dame, dont il faisait les affaires, eut si bonne opinion de lui , qu'elle lui offrit sa fille , pourvu qu'en se mariant il eût du moins un bien médiocre. Ce bien médiocre était entre mes mains 5 il consistait en deux petites terres qui venaient, partie de mon patrimoine , partie de mes épargnes , et dont le revenu avait servi à Favancer et à me faire vivre. Il me transmit la proposition de la dame , me marqua tous les avantages du parti qu'on lui offrait, et me dit que sa fortune était entre mes mains. Hélas ! elle ne pouvait être plus assurée. Je partis pour Paris, et je convins tout d'abord de lui donner la moitié de ce que j'avais, et de lui assurer Fautre.

« Son mariage se fit quelque temps après. Il quitta le barreau pour des emplois qui paraissaient meilleurs. Sa femme mourut en mettant un enfant au monde. Je perdis beaucoup-, elle m'aimait, et sa mémoire me sera toujours chère. Quatre ou cinq mois après cette

FRANÇAIS. i33

mort , mon fils eut besoin d'une somme considérable d'argent pour certaines spéculations; il en emprunta, mais il lui en manquait encore. J'étais alors content de lui. Je suis né simple et plein de franchise; je Ife croyais plus amoureux de mon repos que moi-même, et en vendant ce qui me restait pour achever sa somme, j'imaginais seulement que c'était un bien qui changeait de nature sans changer de maître.

« Je \e vendis donc, suivant son envie, et cela 'sans prendre aucune précaution pour moi ; la chose se fit entre nous deux seulement. L'argent en fut employé d'après ses vues; elles réussirent au-delà même de ses espérances. Le voilà donc devenu puissant. Il voulut alors jouir sans travailler davantage. Sa maison prit une autre face; il se jeta dans les plus grands airs; des amis plus considérables succédèrent à ceux qu'il avait eus d'abord ; il se défit insensiblement de ces derniers, dont les relations lui paraissaient alors trop bourgeoises. Il commença enfin à rougir de moi.

« Je m'en aperçus ; mais d'abord je cras me tromper. Vers le même temps je tombai malade, et je vis qu'il me négligeait dans le cours de ma maladie ; ses domestiques, à son exemple, me négligèrent aussi; cela me chagrina sérieusement. Je le fis prier de venir dans ma chambre, où il n'était pas entré depuis quatre jours; il y vint; je me plaignis à lui du peu de soin qu'on avait de moi. C'est que vous êtes un peu difficile, mon père, me répondit-il. Voilà la première fois que vous me le élites, lui repartis-je, et votre réponse m'étonne. Ce n'était pas trop la peine de m'envoyer

i34 LE SPECTATEUR

dicrcher pour me quereller, comme vous faites toat le monde, me dit-il là-dessus ; on a soin de vous tout autant qu'on le peut; cependant vous vous plaignez toujours. Que faire à cela? tâcliez de vous remettre; quand votre santé sera meilleure, je vous conseille d'aller demeurer à la campagne^ vous y serez plus tranquille qu'ici, vous y vivrez à votre fantaisie*, je me trouve dans un genre de vie qui ne vous convient pas. De cette manière, nous ne nous générons ni Fun ni Tautre. « Il sortit après ce discours, pendant qu'un valet , qui l'avait entendu, tournait la tête pour rire et se moquer de moi. Le procédé de mon fils m'avait frappe , l'action de ce valet me perça le cœur. Je vis ce que j'allais devenir; je compris que je n'étais plus qu'un étranger dans la maison de mon fils , et qu'enfin lui et moi nous étions deux. Je fus encore quelques jours au lit; je me levai ensuite; mes forces revinrent un peu; je m'habillai du mieux que je pus. On allait dîner, j'entendis sonner, et j'appelai quelqu'un pour m'aider à descendre. On me répondit, mais personne ne vint; j'essayai donc de descendre en me soutenant avec une canne, et j'étais déjà à la moitié de l'escalier, quand mon fils parut à la porte de son appartement: Que faites- vous là? me dit-il d'un ton rude; quelle fantaisie vous prend? j'ai du monde; êtes -vous en état de paraître? Avez-vous peur qu'on ne vous envoie pas à manger chez vous? Remenez mon père, ajoutat-il en s' adressant à un valet de chambre, et puis il rentra. Pour moi je restai immobile, et les larmes me vinrent aux veux.

FRANÇAIS. i35

« Ce valet de chambre fit semblant de m'aider à remonter, en me disant que j'étais encore vert pour mon âge. Je ne répondis rien à la raillerie d'un domestique qui faisait sa charge en m'insultant^ la douleur me rendait muet. Je rentrai chez moi comme un homme qui ne sait plus où il est; je me trouvai mal , et je demandai du vin; on ne m'en apporta qu'un quart d'heure après, avec un potage froid dont je ne goûtai pas, non plus que du reste de mon diner qui r vint trop tard.

ii J'achevai la journée dans la plus accablante confusion de pensées qu'on puisse imaginer; mes soupirs k tout moment se confondaient avec mes pleurs : Où irai-je? disais-je; je n'ai plus rien qui soit à moi, je me suis dépouillé de tout. Cependant je résolus, en me couchant, de sortir le lendemain de chez mon fils; je ne pouvais plus y respirer, j'y étouffais. Je me proposais d'aller trouver un de nos amis, de lui confier ma situation, de lui demander du secours, un conseil du moins dans mon affliction. Dans ce dessein, je me levai le lendemain plus tôt qu'à mon ordinaire, et je m'habillai. Apparemment qu'on alla le dire à mon fils ; car il entra dans ma chambre au moment où j'allais sortir.

« Où allez-vous, mon père? me dit-il. Chercher, lui répondis-je , quelque ami charitable qui me donne du pain de bonne grâce. Vous savez que je n'en ai plus, ma tendresse pour vous m'a tout ôté. Quel raisonnement! me répondit- il ; que les gens de votre Age ont de caprices ! Vous voilà donc bien scandalisé

i36 LE SPECTATEUR

de ce que je vous ai dit hier matin! Mon fils, partis- je, je suis assez consterné; laissez-moi aller sans me répondre; vous n'êtes plus en état de me parler; toutes les paroles que vous prononcez sont autant de coups de poignard pour moi; voas n*en connaissez pas la force, elles me tuent. Finissons tontes ces explications, dit -il alors avec vivacité; vous avez tort , mon père. Il est mille choses que vous aariez pu vous dire à vous-même. Vous êtes dans on âge avancé, vous avez presque toujours vécu dans une petite ville de province, et vos idées, vos manières de faire, vos usages, sont si différens de ce qni se passe dans le monde, que vous auriez dû vous dégoûter le premier de la compagnie de ceux qni viennent ici; mais vous ne sentez point cela, et je le sens, moi. Le bel agrément pour votre fils de vous voir converser avec des gens d'un certain rang, polis et délicats, que vous faites rire, et à qui votre simplicité donne la comédie! Voilà pourtant ce qui en est ; pensez-vous que cela me soit fort avantageux? Je suis un homme de fortune, n'esl-il pas vrai? Eh bien! à quoi bon l'apprendre à ceux qui ne le savent pas? C'est cependant ce qui saute aux yeux, dès qu'on vous voit ; et, malgré cela, vous avez la manie de vouloir toujours vous montrer. Ainsi ne nous querellons point, mon père; il n'est pas nécessaire d'aller rompre la tête à personne de vos plaintes. Je vais donner ordre qu'on vous conduise dès ce moment à ma maison de campagne; vous y serez le maître et dans votre centre; de temps en temps j'irai vous voir, et rien ne

FRANÇAIS. i37

vous manquera. Adieu, je vous quitte 5 vous allez partir, et moi je sors pour mes affaires.

« C'est ainsi, monsieur, que mon fils se sépara de moi. Il me quitta sans m'embrasser, sans qu'il lui échappât le moindre mot de douceur , si ce n'est celui de père, que sa bouche prononçait, et que son cœur ne sentait pas^ il se retira sans être touché ni de l'abattement où il me laissait, ni du triste silence que je gardai, ni des larmes qu'il vit couler de mes yeux. Ensuite on vint prendre mes bardes , on me dit de descendre, et je fus mis presque sans sentiment dans une chaise qui me conduisit à cette campagne, où je languis depuis près de deux ans , où mon fils n'est point venu, comme il me l'avait promis, enfin où je vis dans une privation entière de toute consolation , et souvent même de toutes les choses nécessaires à la vie. »

Cl Monsieur le Spectateur,

(( Zélé comme vous l'êtes pour le public, je ne doute pas que vous ne luifassiez un présent de ma lettre 5 elle sera très -courte, et j'y donne le secret de se faire payer de certains débiteurs', très-honnêtes gens d'ailleurs, très-généreux, et les meilleurs cœurs du monde,

• J'y donne le secret ile se faire payer de certains débiteurs. Le iiscal , dans V héritier de village, nous a déjà. appris ce secret; il a mis eu action ce qui est ici recommande' comme précepte. Au reste, le principal mérite de celle courte plaisanterie est de venir à propos pour égayer un peu le lecteur, qu'a dû profondëroent émouvoir la lettre précédente.

i38 LB SPECTATEUR

mais qai , dans le cas dont il s'agit, par je ne sais qoeUe bizarrerie d'Iiameur, ne font ancnn usage de leur bon caractère, et ne peuvent se résoudre à payer leurs dettes. Empruntes d'eux, tous ne sauriei lèar faire an plaft grand plaisir -, demandex-lear ce qa'ils. TOUS doivent, il n'yaplos personne, voosIesgUoes, les voilà perclus de toat sentioieat. Qu'est-ce que c'eM que l'horume? qœl assortiment de vices comi^ies avec les plus aimables vertus ! Mais ce n'est point mon affaire de réflédiir là-dessus. Je dirai senlemenl que nous sommea de* animaux bien singuliers. Bref, il n'y a que trois heures que j'avais un de ces débiteurs dont je parle. Il me devait depnis deux ans une somme asse:^ considérable -, je l'ai prié en deux occasions de s'acquitter. Néant ; il m'a toujours remis , et moi j'ai toujours patienté , parce que je connaissais mon homme, et l'infirmité de son caractère à cet égard ; je savais bien qu'il n'y avait point de mauvaise volonté dans son fait. Or, hier, il m'est survenu une petite afTairedans laquelle il me faut de l'argent: si je vais proposer à un tel de me payer , ai -je dit ce malin en moi-même, il me semble que je l'entends : Je n'ai pas un sou , me répondra-t-il. Comment feraije? La nécessité donne de l'industrie. Là- dessus, continuant à me parler , j'ai dit : Mon homme se déplaît à rendre, c'est un grand défaut; mais il aime à prêter, c'est une fort bonne qualité. Eh bien ! de quoi m'embarrasse - je ? sa bonne qualité va me faire raison de son défaut; allons, allons, mo» argent est dans ma poche. En effet, j'ai prié un de nos amis communs

FRANÇAIS. i39

d'aller lui emprunter justement ma somme; il y est allé tout en riant de mon idée, il a exécuté sa commission. Je n'ai ici que les deux tiers de cet argent 5 mais prenez toujours *, dans un instant je vais vous envoyer le reste , lui a dit l'autre d'un air aisé ; là , de cet air noble, qui met l'obligation qu'on va nous avoir sur le pied d'une chose indifférente, et tout- à-fait naturelle. Adieu , mon ami , a - t-il ajouté d'une façon distraite; vous allez recevoir le surplus. Notre ami est venu m'apporter l'argent; nous sommes allés ensuite chez lui, où le reste était déjà arrivé; et moi, du même pas, je suis allé chez mon débiteur lui rendre son billet, en lui apprenant ma petite intrigue, et je l'ai laissé tout consterné de n'avoir fait qu'une restitution , au lieu d'avoir rendu un service gratuit. Le pauvre homme! »

Page 1