DOUZIÈME FEUILLE
Mon confrère, le Spectateur anglais, avait établi des bureaux d'adresse , où différens particuliers lui envoyaient des lettres, quà leur prière il insérait dans ses discours. Or, mon confrère vaut mieux que moi, puisqu'il pense mieux, et qu'il est venu le premier. Ainsi , je ne puis m'égarer en suivant sou exemple, et je vais mettre encore ici deux lettres, qui me sont arrivées je ne sais: comment.
« Monsieur le Spectateur,
« Peut -être étes^vous quelquefois embarrassé de trouver le sujet devos FeuiUes, et ma situation vous en fournit un que vous pouvez rendre utile et agréable. Je suis un bomme sans ambition , d'une humeur douce, d'une santé vigoureuse,, aimant la joie^ et d'assez bon commerce 9 à ce que disent mes amis ^ j'ai du bien plus qu'il ne m'en faut pour vivre à mon aise, et pour laisser mes enfans passablement riches.
a Sur cela, vous allez croire que je suis heureux. Eh ! non, mon cher monsieur; j'ai une femme qui broche sur le tout, et qui m'enlève tous les avantages de ma fortune, de mon tempérament, et de mon caractère. Je suis triste ,. en dépit de mon humeur joyeuse -, je vis dans la pauvreté , en dépit de mon biea, dont j'ai
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bonne envie de jouir; etje suis toujours valétudinaire, en dtJpit de la meilleure sanli; du inonde.
B Cependant, ma fem Dit!, celte iemmc si fatale, par qui tant de moyens d't'lre lieureux me pt^-iissenl entre les mains, elle est d'une figure aimable, elle m'aime tendrement , et je l'aime de tout mon cœur aussi.
« C'est qu'elle est Jjilouse, direz-vous. 'Non, je ne lui vis jamais la moindre vapeur de jalousie. Si c'était U son mal, je l'en guérirais. Je laisse la femme d'autnii en repoS; la mienne me |)lnît , comme je vous dis , et je suis trop paresseux pour me donner la peine d'être ooqiiel. D'où vient donc qu'elle est mon fléau ? c'est qu'elle est avare; mais dans un excès qui ferait plus l'admiration que l'exemple de l'avare le pins déterminé. Je ne suis pas même asses méchant pour donner ici Sun portrait en entier, et pour exposer fid^ement toute l'industrie de son avarice ; je supprimerai ces détails par cbaritë pour les avares, que je regarde encore comme mon prochain, quoique bien des personnes leur disputent cette qualité. Ces pauvres getm se pendraient peut-^tre à la vue de mille petites dépenses qu'ik font depuis long -temps, qu'ils cntàcdt bonnement indispensables, et que ma femme, pins habile qu'eux, a pourtant troavé le secret d'épargner.
a D'ailleurs je sois trop bon serviteur do roi ; et dans
leilétail qu'il faudrait faire, il y aurait bien des dioses
qni instruiraient à blesser ses intérêts , ausâ bien qœ
ceux d'un grand nombre de marchands , d(Hit je pour-
' rais causer la banqueroute. Par exemple, ma CsauBe
n'ëcrit jamais de lettres et n'en reçoit jamais^ iPoar en écrire, il en coûte une feuille de papier; pour en recevoir, il en coûte le port. Or voyez, s'il vous plaît, ce que deviendraient la vente du papier, et le reveiib des postes, ^i tons les avares pensaient de même.
«( Et c'est là le moindre dés articles que je pourrais citer. Tous les jours elle imagine de nouvelles économies qui , si elles prenaient crédit , couperaient la gorge aux cuisiniers, aux artisans, aux ouvriers, livreraient toutes les marchandises aux vers, casseraient aux gages les deux tiers des matelots , en rendant inutile la navigation pour le commerce , enfin feraient fermer les manufactures , et tomber la république de Hollande, qui ne vendrait plus ses denrées.
« Il y a quelque temps qu'à dîner mes enfants et moi nous avions grand appétit ; l'on nous servit un repas si frugal , que je fis mettre encore un chapon. Ma femme, qui pâlit en le voyant, crut devoir en expier la dépense, et réparer par un coup de sobriété le dommage que faisait, à son gré, notre intempérance. L'heure du souper arrive-, deux moineaux bien aOamés n'auraient pas eu trop de ce qu'on apporta sur la table. Ma foi ! mes enfans et moi nous changeâmes de couleur à notre tour : Mais , ma femme, lui dis-je , il n'y a pas là de quoi manger. Vous vous trompez, me dit-elle -, car je ne souperai point. La condition de votre estomac est bien malheureuse ,. lui répondis -je, en plaisantant d'un air contraint; je vous avertis que le mien n'est pas si endurant.
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L!i-dessus je maa^tral un morceau, et vraiment je n'aurais pu en mauger deux, àiuoinsde vokrla part de quelque autre; ensuile je me relirai. Deux heures après, ma femme tomba en iaiblesse de pure inanition ; je courus à elle et la priai Oe ^angftl: \ îl n'y eut pas moyen : Laisse-moi , me dit-elle ; c'est ce cliapou que je n'ai pu digérer. Je l'en aurais déûée; car elle n'en avait pas goûté.
K Vous coDceTez bien , monsieur , que cette abstinence presque t^lernellc doit répandre un air de langueur sur tous les visages de ma maison. Aussi quand je reviens cliez moi je crois rentrer dans un désert; il y règne un calme si triste, la cuisine est si iroide , mes enfants sont si sobres , si sérieux , leur sang apparemment a si peu d'esprits , il circule n lentement; moi-même, à l'aspect de tout cela, je demeure si aJbatlu, si consterné, qu'actuellement, en TOUS racontant seulement la chose , et quoique absent de chez moi, il me prend de mélancolie uh engpurdissement-pBr tout le corps.
a Vous ne manquerez pas de me dire que je suis le maître , et que , st je souffre, c'est à ma complaisance que je dois m'en prendre. Il est vrai ; je n'ai pa jusqu'ici me résoudre à dire d'un ton ferrae à ma femme, je veiev; je suis l'homme' du monde le plus faible, le plus indolent, le pins ennemi du bruit, surtout avec les gens que j'aime uu peu ; et je le vois bien , voilà ce qui fait que ma femme amaigrit à son aise , que j'ai une migraine continue, et que mes enfans ne sont ni nourris ni v(?Uu. ]e dis ni vêtus ; car ils
ëtoaffent en été et tremblent en hirer^ ma femme n* ayant jamais connu de saisons. A propos d'habits, elle était si fâchée, si piquée la dernière fois qu'elle en acheta, que je la surpris dans son cabinet ruminant trës-yërieusemént à quelque honnête moyen de s'en passer. Je ttlitOends qu'au premfier jour elle . trouvera l'expédient qu'elle cherche '.
a Savez-vous, monsieur, comment je me comporte, quand la patience m'échappe avec elle ? Je retiens ma colère, je pars subitement de chez moi, et vais du même pas lui faire emplette d'un habit neuf. Cet habit est plus ou moins magnifique, suivant que je suis plus ou moins en colère. Il y a deux mois que j'étais si outré, que j« lui levai ùtié étôfie toute d*ôr. Elle s'évanouit en la voyant, et j'ai eu- un peu tdïé repos pour six semaines. Ensuite elle a iecômniëncé sur nouveaux frais ; et même , ces joutsf passés, elle me régala d'un trait d'économie si extraot^naire , que pour l'en punir je courus vite lui acheter une cornette superbe. Cela la mit à la raison*, eUè deviht docile pour quelque temps, et promit bien dé s'a^ mender^ mais franchement ces correctiôhs-là me- fa-
* Je m'attends qu'au premier jour elle trouvera texpéâfiêni qu'elle ckerehe. Voilà an dès fruits les plus heureuï dei^ette )»éititure, qui d'ailleurs a le mëiite d*étre fort plaisante, tnéivie^prèB qu*oii a la la Satire contre les femmes , de Boileau.. Le poé^ aurait euvië au prosateur le trait suivant , non moins fae^reaz; en effet, quoi de plus comique que ce mari , qui se laisse aller â des accès de prodigalité, toutes les fois que sa femme le pooHe à bolit par -uike nouyeUe preuTo de l^nene !
no LE SPECTATEUR
tiguent, 6t comme elle lit vos Feuilles, qQ*on lui prête, je souhaiterais que, dans un de vos discours, tous essayaçsiesL de me soulager par des réflexioils qui la fissent rougir de son avarice, et qui m'épargnassent à moi Fadiat des verges dont je la châ^e.
n Aprè$ cela, si vous ne rëusâMez point, mon parti est pris^ et, tout franc, j'aiî r^lu de m'en délivrer. . \ Non que je veuille employer ni fer ni poison contre ellç^ au moins -, je nVn suis pas capable , et ce li'est pas là ceque je yeux dire. J*ai, pour la faire mourir, des moyefis plusianocens, qui se moquent de toute recherche ^-^t -qui) je crois, ne blessent presque point ma /conscience. Je ne la tuerai point, je serai seulement cause .df9 sa mprt, eit cause , à mon gné, très* élQign.ée^.Je.lui:dterai la vie par un trait badin, et assurément ^e badinage n est. .point défendu, quan^ il eft hoqnéte v vous en allez juger.
« Depuis dix ou douze ans, quand je veux me divertir |(Vpji^.pies ^i^iS) leur donner à manger , je les mène dan/s. une petite n^ai^u que j'ai louée à Tinsu de ma femme. D'jsglleurs , je fais quelquefois des parties de campagne, je vais aux spectacles avec des dames, je joue, et de temps en temps je perds. Ma femme ne sait rien de tout cela ^ et moi, par je ne sais quel pressentiment qu*UB jour elle me pousserait à bout, et qu il me serait impossible de vivre avec elle, j'ai toujoure eu la précaution de tenir un mémoire , et de mes pertes , et de ces dépenses qu'elle ignore. Or, c'est avec ce mémoire que je la tuerai, monsieur. Voilà mon poignard , il est en bon état , il ne la manquera pas -, le
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total des sommes qui y sont écrites , se monte à vingt mifle francs. Je le tiens tout prêt. Hier j'avais déjà tiré mon arme de ma cassette, j'allais faire mon coup ; je ne me suis jamais trouvé contre elle dans une humeur si assassine. Enfin ma femme n avait plus qu'un ins-tant à vivre. J'entrai dans sa chambre; elle était à sa toilette. Elle a les plus beaux cheveux du monde ; ils étaient épars, cela lui rendait la physionomie si douce l elle sourit en me voyant , et me désarma. Je n'eus pas la force de déployer mon papier, de Fexposer à ses yeux, et ma tendresse lui fit quartier. Mais v monsieur, je sens bien que ce n'est que partie à remettre. Je n'en puis plus ; je vous en prie, sauvez-lui la vie, préchez4a dn mieux qu'il vous sera possible, préservez -la d'une mort subite, que je suis toujours tenté de lui donner. J'attends de vous cette grâee avec imipatience , et je sois-, etc. n
■ « Monsieur le Spectàteub ,
n Avant que devons entretenir sur ce qui me regarde^ je suis bien aise de vous dire que je lis exactement vofi discours, et que je m'y plais beaucoqp, quand vous ne parlez ni d'anciens, ni de modernes, ni de bel esprit; car, dans ce cas, je prends, ne vous déplaise, la liberté de vous sauter. Je n'aime pas les raison** nemens que vous autres, ce me semble, appelez métaphysiques , et dont je ne connais que le nom , sans trop comprendre ce qu'il signifie. Je me doute pourtant que vous pensez à merveille dans ces raifionnemens - là ; mais comme ils m'ennuient, dès que
lia LE SPECTATEUR
j'en ai lu debxligiieSy je n'y sais d'autee £içoD t|Mi de les quitter , et de ks passer pour bôns) odaiûfe justement Totre compte et le mien. Ainsi, TOnStdeqnsi être content de mon procédé « et j'espère qu'en :Mp yanche vous ne me* rdusevas paa ce qne je vmméét* mande. . ". . •
« Jesuisune/fiUe deseBe.àdix-sepl-ans..rjêîda Fesprit, j'en smasâre^iear On >Biedéidait iqMod'e* n'en a point, eft ije sais fort.bien rire en moirHwArtitt de toutes les bêtises qne je^vois faiicL Lorsque itiènÉt aurez lu ma petite histoire, vous jogerei bieniqn* ji*«r raison de me croire nn peu spiHtœHe. Si manièi»BM kùssait voir le monde , je vais gager qu'en moins d^na mois j'en saurais autant que les personnes qui yroiU passé toute leur vie. Je ne puis pas dire que je suis belle , non ; mais je m'imagine que c'est tant mieux v car si je l'étais, je crois, en vérité, que je ne serais pas si jolie que je le suis. Pour bien faite , j'entendis l'autre jour le directeur de ma mire, qui lui disait, du ton d'un homme qui sent ce qu'il dit : Il faut avouer que cette dentoiselle est faite à peindre. Je le sais bien, lui répondit- elle à son tour d'un ton de confe8sion«* nal , et je crains bien qu'elle ne le sache aussi.
« Mai$ je m'amuse à babiller, sans venit an fait, il faut me le pardonner, monsieur *) une fille de moii ^g6 9 V^i pai^ de sa taille et de son visage , c'est tout comm^ sii elle était à sa toilette, elle nepeat finir. Finissons pourtant. Je ne vous dirai rien de mon cceur-, la suite de ma lettre vous expliquera oe qu'il est. Il suffit que vous compreniez que je suis ai-
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mable^ rooi, je le comprends encore mieux, et voilà ma peine. Ma mère est extrêmement dévote, et veut que je le sois autant qu'elle, qui a cinquante ans passés \ n'a-t-elle pas tort? Quand je vous dis cela, ne croyez pas que je blâme la dévotion ; j'en ai moimême ce qu il m'en faut. Je suis naturellement sage; mais jusqu'ici j'ai plus de vertu que de piété, cela est dans l'ordre, et de cette piété, je vous jure que j'en aurais encore davantage, si ma mère n'exigeait pas que j'en eusse tant. Jamais je ne me sauverais , si je devais vivre toute ma vie avec elle,
<c II y a quelque temps qu'elle fut très-malade; on crut qu'elle mourrait. Comme je vis qu'elle allait se confesser, il me prit une inquiétude pour elle. Hélas! dis-je eu moi-même, celte femme-là va ne s'accuser que de ses fautes , sans faire mention des miennes qui sont sur son compte. Là-dessus je pensai lui aller dire : Ma mère , vous ne savez pas tous vos péchés, et je me crois obligée en conscience de vous avouer tous les dégoûts, tous les murmures, toutes les dissipations, toutes les impatiences où je suis tombée, à cause des exercices religieux que vous m'avez fait faire, et de la contrainte où vous m'avez tenue. Je prenais déjà ma secousse pour l'aller trouver, quand on m'apprit qu'elle venait d'avoir une crise qui apparemment la tirerait d'affaire. Je me retins.
Mais voilà six heures qui sonnent; à six et demie, je dois aller dans son cabinet faire une lecture pieuse qui dure ordinairement une heure et plus. Nous revenons de complies; nous avions déjà été à vêpres. 9. 8
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Dans l'instant où je tous l'crù , ma mère est en D4ditation , et je sois cent^ j Mre anssi. Par pràaBtkm je tiens toujours onvert le livre oii est le p<nnt que je tlois m*kli ter , afin qu'elle me trouve sous les armea, ai, suivant sa coutume, dk venùt s'assurer de ma ferveur. Ce matin, de même que tous les matins que Dien lit , au sortir du lit, nous avons ëtti une beore en oraison*, ce soir, avant de nous coucher, autre oraison de Tondation et de la mâme durée, et le tout toujours précédé d'une lecture.
K Pour moi, dans toutes ces oraisons-4à , je pawde mine. Quand le hasard nous dérange, et que je mis ma maîtresse, je fats ma prière soir et matin d'aussi bon courage qu'on le puisse. Un Pater récité à ma liberté me profite plus que ne feraient dix années de piété avec ma mère. Vous parlerai-je tout-i-fait franchement? Nos heures d'exercices n'arrivent point, je n'entends sonner vêpres ou compiles, je ne vois point de livre pieux, que je ne sois saisie d'un ennui qui me fait peur. Avant-hier, j'étais seule dans la chambre de ma mère; il entra un ecclésiastique, comme je ne songeais à rien. Je me trouvai presque mal en le voyant, seulement à cause de son habit qui me rappelait nos fonctions dévotes.
« Savez-vous bien, monsieur, que je crains les suites de mes dégoûts là-dessusi" Savez-vous bien qu'une prédication me donne la fièvre, moi qui aimerais à entendre prêcher, si je n'en avais la satiété? Ce n'est pas tout; si vous voyiez comme ma mère m'habille, au voile prî-s vous me prendriez pour une re-
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lîgieuse. Encore, au voile près! je me trompe; ma coiffe en est un , de la manière dont je la mets. A Fëgard de mon corset, il me va jUsqu^au menton; il me sert de guimpe. Vous jugez bien qu une âme de seize ans n*est pas à son aise ^os ce petit altiraiL Entre nous, je crains furieusement d'être coquette un jour; f ai des émotions au moindre ruban que j*aperçois ; le cœur me bat dès qu'un joli garçon me re* garde. Tout cela m*est si nouveau, je m'imagine tant de plaisir à être parée, à être aimëé, à plaire, que, si je n'avais le cœur bon , je haïrais ma mère de me causer comme cela des agitations pour des dtoses qui ne sont au fond que des bagatelles, et dont je ne me soucierais pas si je les avais. Persuadez - la , s'il vous platt, de changer de manière à mon égard. Tenez, ce matin j'étais à ma fenêtre; un jeune homme a paru prendre plaisir à me regarder; cela n'a duré qu'une minute, et j'ai eu plus de coquetterie dans cette seule minute, qu^une fille dans lé monde n'en aurait en six mois '. Tâchez donc de faire voir les
* J'ai eu plus de coquetterie dans cette seule minute, qu'unefiUe dans le monde n'en aurait en six mois, CëUit dëja , du temps du Spectateur t une Tericë bien rebattue, que les pareils te trompent, s^ils espèrent rendre leurs filles plus vertueuses par une excessive rigueur. \\ fallait donc quelque talent pour la rajeunir et en fftire la' matière d^une lettre aussi piquante. Remarquons d'ailleurs quQ Marivaux devait travailler à éviter toute ressemblance, non-seulement avec les moralistes et les auteurs dramatiques qui Pavaient préce'dé, mais avec luUméme, puisqu'il avait de'veloppé une idée analogue dans son École des Mères.
itfi LE SPECTATEUR
conséquences de cela à ma mhre. Six heures et demie sonnent-, elle m'appelle déjà de son cabinet. Je m'en vais lire, ou plutôt je Tais prononcer des mots; je vais entrer dans ce triste cabinet que je ferai quelque jour abattre, s'il plaît il Dieu-, car sa vue seule me donne une sécheresse (pour parler comme ma mère) qui m'empêcherait toute ma vie de prier Dieu, si je restais dans la maison. Ah ! que je m'ennuie ! ■
.. .-.r; TREIZIÈME FEUILLE. ^
Lb fameux Scythe Ânacharsis, surpris par oâtT nuit obscure, aperçut une maison bfltie au bas d'une montagne. Il vint y demander l'hospilalité, et ce
fut le maître niL'nie de h maison à qui il parla
Entrez, répondit-il k Anacharsis, d'un ton s^t^. Les hommes en général ne méritent pas qu'on les oblige; mais ce serait être aussi méchant qu'eux, que de les traiter comme ils le méritent. Venez; les vices de^ leur cœur ont valu pour moi des exemples de vertu.
La singularité de ce discours eût peut-être étourdi tout antre homme qu' Anacharsis; mais ce Scythe, qni ^tait un amateur de la sagesse, et qui voyageait poar en acquérir,* se sentit au contraire piqué d'une curiosité de philosophe. U regarda cet accueil comme la matière d'un éclaimssement qui ne manquerait pas d'être instrtlctif; il s'en promit tout d'un codd quelques nouvelles leçons de philosophie; il lui tarda de voir le dénouement d'nne aventure qui, suivant ses
Yues, commençait d^une façon si intéressante. Il suivit <lonc son hôte, qui le prit par la main, et le conduisit dans un appartement commode, dont la propreté faisait tout Tomement. Anacharsis , qui était bon connaisseur, vit bien alors qu^il était logé chez un sage-, et cela étant, il se trouvait, lui, une bonne fortune pour son hôte , tout comme son hôte en était une pour lui. U ne s'agissait plus que d'une chose; c'était que l'autre k son tour eût sentiment du mérite de son hôte, et que la découverte de ce qu'ils valaient fût entre eux réciproque. •
Pour cet effet, voilà Anacharsis qui prend le maintien d'un sage , attitude grave, discours sentencieux , silence attentif. Notre misanthrope remarque ces façons-là, et sur cette étiquette, itexamîne Anacharsis. Celui-ci tient bon; déjà l'autre s'intrigue, s'arrange sur ses conjectures, prend lui-même une contenance moins distraite, et soupçonnant qu'il est devant un sage, ne veut pas manqueii le petit profit qui se présente d'être aussi pris pour tel.
Cependant on servit. Ils se mirent à table , et dans la conversation : Si- je ne craignais de vous paraîtœ trop curieux, dit le misanthrope, je vous prierais de me dire à qui j'ai le plaisir de donner aujourd'hui retraite. Si j'en crois les apparences, je dois vous distinguer des autres hommes, pour qui je n'ai pum'empêcher de vous. montrer tant de mépris. Quand vous me confondriez encore avec eux , reprit Anacharsis , * vous ne seriez point injuste *, tous les hommes en effet sont méprisables, les uns plus, les autres moins; voilà
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toute la différence qu'on peut mettre entre enx. Vous souhaitez de airnr qui je niû| et je tous ai trop d'obligation pour r^ser de vous satislaîre. Je sais né Scythe, et je m'ippelle Anacharais. Votre non et votre amour pour la sagesse me sont coiuna, mï~ ((neur, répondit le solitaire } je sais méoie votre nag» que vous oubliez de me dire; vous êtes prinoe de Is famille royale de Sqrthie, et je vous demanderai* pardon de U manière dont je vous ai reçu d'abord, si je ne croyais devoir épai^ner au philosophe Aoacharsis les excuses et les respects que je dois au prinob Cependant, seigneur, souffrez que je vous dise d'où me vient cette haine que j'ai prise pour les hommes. Tallais vous prier de m'en instruire, reprit Anadiarsis, et j'attends votre récit avec impatience. Je vais, dit le solitaire, vous exposer toute l'histoire de ma vie; cela pourra vous amuser, et je ne serai pas long.
« Je m'appelle Hermoc^ate , et je suis issu de parens qui furent autrefois sénateurs dans Athènes. Moa père répara par une éducation excellente, la médiocrité des biens qu'il avait à me laisser. J'étais dans la fleur de mon âge quand il mourut; après sa mort, je crus ne devoir rien négliger de tout ce qui pouvait augmenter ma fortune. J'avais l'âme généreuse , et de tous les plaisirs auxquels j'étais seusible, je n'en connaissais point de plus grand , de plus cher, ni qui , me fût plus nécessaire , que le plaisir d'obliger les autres. Quand je pouvais rendre un service à quelqu'un , je n'avais pns besoin d'étudier mes façons pour sau-
ver aux gens la petite confusion qu*on a souvent iFétre oblige dans bien des choses. J'ëtais là -dessus tout sentiment ^ je n'avais qu à laisser faire mon cœur, il n'y avait rien à ajouter à son inclination naturelle, non plus qu'au talent qu'il avait de cacher son inclination même.
« Ne avec de pareilles dispositions, j'envisageais avec volupté toutes lès sortes de partages que je ferais de ma fortune aux autres. Quand je serais riche, je ne puis subsister avec mou bien, disais-je en moi*méme; car il ne suffit que pour moi, et mon cœur, pour ainsi dire, n'a pas le nécessaire'. Être né bon, et ne pouvoir exercer sa bonté, n'est-ce pas vraiment n'avoir pas de quoi vivre? Quoi ! voir les besoins d'un honnête homme, et n'être point en état de les soulager, n'est-ce pas les avoir soi-même? Je serai donc pauvre avec les indigens, ruiné avec ceux qui seront ruinés , et je manquerai de tout ce qui leur manquera. Tâchons de me mettre à l'abri d'une vie si triste.
« Plein de ce projet, je me ressouvins qu'il y avait un philosophequi s'était entièrement retiré du monde,
' Je ne puis subsister avec mon bien ; car il ne suffit que pour moi, et mon cœur, pour ainsi dire, n*a pas le nécessaire, Uo homme aussi bienfaisant que Marivaux pouvait seul rencontrer une pareille pensée, et Texprimer avec autant de bonheur. Ajoutons qu^en plaçant ce mot dans la bouche d^un misanthrope , il a trouve le secret de nous inle'resser à an homme pour lequel , sans cela, on aurait de re'loignemcnt. Le but de Tauteur est de prouver que, sous une ccorcc dure et raboteuse, peut circuler une sève fe'conde en fruits al)ondans , et que Tarbre le pUis utile n^est pas celui qui charme les yeux par le luxe de ses rameaux et Tclcgance de son feuillage.
lao LS SPECTATEUR
et qui demenrait k on qaart de lieue de nu Tifle. Il cultivait les sciences dans sa retraite, et beaacoap de personnes Tallaient souTent consulter sur une infinité tie matières. Ses réponses et ses conseils avaient été utiles à tout le monde, et son étude lui avait même acquis des secrets qui le faisaient passer ponr un BUtgicicn dans l'esprit dn peuple. D fallait l'interrofjer en peu de paroles, et il rëpendait de même. Talhi donc le trouver ; je n'avais qu'âne question fort eooite à lui faire. Comment faut-il s'y prendre, lia dis-je^ pour avoir l'amitié des hommes? Je comptais qu'avee leur amitié il D*y avait rien dont je ne vinsse à boat. Être bon avec eux, et (bns ses discours et dans ses actions, me rc'pondit-il, et puis il se retira. Sur ce pied-la, ils m'aimeront, dis~je en me retirant ausù; ear pour être bon , je n'ai qti'fi rester comme je suis.
(( Je revins chez moi fort d'un oracle {[uî s'ajustait si bien à mon caractère, et dès ce moment je me mis en besogne. Vous concevez liîen que je n'eus pas de peine k donner des t<;moignages de cette bonté qu'on m'avait recommandée, et dont mon cœur ne respirait que la pratique. Le philosophe ne s'était point trompé, et, en cfTet. je fus bientôt regardé comme le meilleur garçon du monde; je ne voyais personne qui ne fit mon éloge; on s'attendrissait en me louant; on se répandait en caresses; tous les discours qui roulaient sur mon compte étaient affectueux, et ce qu'on me disait, il est certain qu'on paraissait le sentir. Sur le rapport de ceux qui me connaissaient, j'avais pour amis tous ceui qui ne me coiuiaissaicnt pas ; et, je vous
Tavoue, au point où je voyais les choses, les espérances de crédit et de fortune que j'avais conçues me parurent alors infaillibles. Je comptais, en homme sensible, que mes amis me seraient obligés des services que j'exigerais d'eux; ils seront charmés de m'étre utiles, me disais-je; ih m'aiment, et les requérir de quelque grâce est un bonheur que leur doit ma reconnaissance. Il est vrai que je n'ai pas le talent de demander pour moi , et qu'assurément je m'y prendrai mal ; mais à cet égard leur amitié m'épargnera bien des frais de complimens, et d'ailleurs c^est le signe d'un bon cœur, que de ne savoir pas parler pour soi. L'homme généreux, quand il prie son ami de le servir, s'imagine, presque à cause de cela, être un mauvais ami lui-même.
« C'était ainsi que je m'entretenais avec moi , quand un poste honorable et qui me convenait vint à vaquer. Je témoignai à différentes personnes que j'avais envie de l'avoir. Remarquez que ceux à qui je m'adressais me semblaient les plus touchés de mon caractère. J'en
avais reçu en toutes occasions de ces tendres serre-
mens de main par lesquels on semble dire à un homme qu'il est doux d'être avec lui , de ces protestations de bienveillance qui partent d'une surabondance d'affection. Ils tenaient ordinairement avec moi de ces discours familiers qui seraient des injures entre gens indifférens, et qui, entre amis, ne sont qu'un badinage joyeux et caressant.
a Les uns me dirent d'un air pensif et réfléchi que la chose était diQieile , qu'ils ne voyaient pas bien en-
core comment ils s'y prendraient penr l'emplt^er «a ma faveur; mais j'y rérerai^ajontaitdiaCQn d'ave, st je vous promets là-dessns une réponse pkxu potîtivo. Ijcs autres me refnsèrent tout-A-fait cofttialeoleaft : En homme d'honnear, par telles et tdles niBOBij je De puis rien \k -dedans, mon cher ami. J'en ■lûi Qdldf mais ne vous rebutez pas, remuez-vous; voilàà pm près les moyens que je vous conseille de prendre poor arriver 4 vos fins. C'ëuit U le langage de dtacun de ceux d'auprès de qui je revenais chaîné d'instroclMWi que m'avait prodiguées leur xèle.
« De ces amis je passai à d'antres, et partoat je trouvai des seotimeos du même style; j'en étais aarpris , je n'y comprenais rien ; c'était une énigme pbar moi, que de voir qu'on m'aimait véritablement, et que pourtant on ne se souciait point de moi .
« ]e manquai le poste; un autre l'emporta, et cet antre, c'était un homme dangereux, malin, vindicatif, qui avait le courage de dire des bons mots contre ceux qui ne lui plaisaient pas , et qui , à l'égard des ridicules de son prochain , étaîl d'un commerce aussi cavalier que le mien était doux et humain, enfin qui était mon contraste. Avec cela voyez la dilTérence de nos aventures ! Il s'attirait des ennemis qui s'empressaient à le servir, pendant que je me faisais des amis qui refusaient de ra'élre utiles'. N'auriez -vous pas cru
■ Il l'attirait det rnntmîi qui l'empretiaient a U letvir, pendant ^ee je me faitait det antii qui refmaitnt de ni'élre ulilei. Il était iiDjioDÎblG tl'eiprimer d'uoe maoUro iilu* concUc cctle vëriU siii-
qae les hommes se trompaient, et que , par méprise , ils me donnaient la part qui lui était due, et lui transportaient la mienne? A qui pensez-vous qu'il eût obligation du poste dont il s'agissait? aux mêmes personnes que j'avais tâché d'intéresser pour moi, et qui m'avaient toujours mal parlé de lui. Cen*est pas tout-, quelque temps après , on me pria d'un repas , où tous les conviés, me disait-on, seraient charmés dem'avoit. L'homme en question sut ce repas, il en voulut être; il apprit que je m'y trouverais , çt témoigna n'en être pas content. Savez- vous ce qui arriva? on m'avait prié; on m'aimait, et il était craint; eh bien ! le repas se fit, et pour mettre à Taise le malin personnage, on envoya dire au meilleur garçon du monde que la partie était rompue pour je ne sais quel accident qu*on imagina, et dont l'imposture fut de l'invention de toiis les conviés. Oh ! alors, informé de cela, je crus pour le coup que les hommes étaient devenus fous. A peine étais -je sorti du chagrin que cette aventure me donna, que j'eus à essuyer mille autres dégoûts. Chaque jour je m'apercevais quej'ennuyais ce même monde qui continuait à m'aimer. Voulait- on se réjouir, ma compagnie ne tentait pas mes plus intimes, et l'on préférait celle des gens sur qui , s'il en avait été question , le cœur de ceux qui me laissaient là m'eût donné mille fois la préférence»
gatiére, mais malheureusement trop certaine , dont Thistoire d^Hermocrate est le développement dramatique.
,a4 LE SPECTATEUR
On disait que j'avais de l'esprit, que j'i^Iais gai, et on le disait sans se soucier ni de mon esprit ni de ma gaîttj; on les estimait sans y prendre goiit; le plus petit des services , une minulie , si je la demandais k quelqu'un, il fallait, pour l'obtenir, me donner la peine de l'arracher à la négligente distraction de mes prtîtendus amis.
« Me voyant enfin si ntiallrailé des Iiommes, et du côté de la fortune me trouvant de moitié moins il mon aise que je ne l'avais été d'abord , il me prit un jour une si grande colore contre mon philosophe, poufla Ironi* peric que je croyais qu'il m'avait faîte, quand j'avais été le consulter, que je partis tout d'un coup pour aller lui témoigner mon rcssentimcnl. J'arrivai bientût chez lui, et je frappai avec emportement àsa porte; il se présenta d'un air aussi froid que s'il avait eu affaire à l'homme le plus tranquille. Me reconnaissez -vous? lui dis-je. Oui» reprit-il; que me voulez -vou»? Vous reprocher^ répondis-je, la fourberie de voscoosôls. Dites plutôt mon ignorance , s'il est vrai que mes coaseils vous aient fait tort, repartit-il. Non, non^ m'écriai-je, vous vous êtes joué de ma jeunesse. Je ¥ous ai demandé ce qu'il fallait faire pour être aimé des hommes; vous avez eu la cruauté de me dire que je n^avais qu'à être bon , et c'est celte bonté que voufi m'avez conseillée qui m'a pei-du auprès d'eux , loia qu'elle m'ait conduit à la fortune, comme je l'espérais-, peu s'en faut qu'elle n'ait causé ma ruine entière. Vouloir faire fortune , est une autre chose que de souhaiter d'être aimé des hommes, me répondit-
FRANÇAIS. ia5
il. Que ne vous expliquiez- vous mieux, quand vous m'avez interrogé? Comment! repris -je, pouvais- je m'iroaginer que j'échouerais , soutenu de Famitié de ces hommes? Par quelle fatalité m'a*t-elle donc été si nuisible? Prenez, me dit-il, cette poudre composée de simples et dont les effets sont naturels ^ ailes chez vous, assemblez vos amis , et mélez-en dans le vin qu'ils boiront-, plaignez-vous ensuite de leur procédé pour vous , et ils vous diront pourquoi leur amitié a trahi vos projets.
« J'exécutai ce qu'il me prescrivit. Pendant le repas , H me sembla que mes amis raillaient adroitement la profusion même des mets exquis que je leur fis servir. Il ne tenait qu'à moi de deviner qu'ils m'appelaient dupe, de me montrer si généreux. Je choisis cet instant pour leur parler. Vous êtes d'étranges gens , leur dis -je-, je sens toute l'ingratitude que vous enveloppez dans votre façon de louer mon repas , et ce n'est pas d'aujourd'hui que vous n'êtes envers moi que des ingrats. Cependant il n'y a pas un de vous ici qui ne m'aime. Cela est vrai, me dirent- ils. Pas un de vous, continuai -je, qui ne convienne que je suis le meUleur cœur qu'on puisse trouver. C'est une justice que nous vous devons, dirent -ils encore. Avec cette qualité, repris-je, on peut se vanter d'être aimable et d'un commerce sûr , quand on y joint un peu d'esprit. Pourquoi donc chacun de vous me fuit -il, et parait-il en toute occasion se soucier si peu de moi , pendant qu'il s'amuse volontiers avec Diléarque, qui est un rapporteur éternel de ce qu'on dit et de ce
qu'on ne dît point-, avec Delpliire, qni est nnc âme double; avec Dioclùs, qui ne s'attaclie à peraonne; avec Ttïlèphe, qui »'a jamais obligé qui que ce «oitî avec Amynlas, railluur impitoyable, avec qui, dans tm cercle, votre amoutr-pi-o^reessuie mille petits afi'ronts qui vous le font haïr? Pounjuoi rendre service .\ tous ces ^ens-là pittr^rablemcnt à moi que vous .'limez? Pounjuoi seinbloz -vous tous- mênies en (aire plus de cas que de mol?
n C'est que leurs vices , me répondit alors un do Ja bande, leur donnent une importance que votre vertn ne vous donne point. Voulez-vous que nous TOUt parlions francbetiienl ? Ma loi , rien n'est d'une moindre ressource, rien ne tarit tant le plaisir de la sociité , qu'an homtne aussi eueaeivement bon que von» l'âtes Ji tons i^rds ; son entretien n'a rien de vif, ries qui flatte la curiosité maligne que nous portons ton» matoellement sur ce qui nous regarde. Que diantie faire avec un homme contre l'esprit de qui le vôtm n'a point k se prt^cautionner dans la conversation ? De quoi s'occuperait- on aveu lui , de qui l'on ne peut espérer aucon trait de malice , et à qui par consëqnenk on n'en peut rendre-, qui ne médit de personne y et qui , par là , ne vous apprend rien ; qui ne vous dâf pute jamais son suffrage, quand vous avez deresprit avec lai; qui n'est point jaloux de cet esprit, ce qui ôtela vanité d'en avoir-, d'un homme avec qui votre amour propre languit dans cette éternelle sécurité d'où nait l'ennui ; d'un homme de qui vous ne craignez rien , ni sur vos intérêts , ni sur votre réputation ;
de qui vous n'attendez rien à votre avantage contre celui des autres , ce qui n'établit aucun motif de liaison ni d'intrigue entre vous et lui? Eh bien! vous êtes un bon garçon , je vous aime , parce que vous serez toujours bon pour moi ^ mais vous me lassez, parce que vous ne serez jamais mauvais pour personne. Nous ne vous avons point rendu service, dites-vous. Eh ! par où nous excitez- vous à vous 'servir? Êtesvous capable de vous venger de nos refus là -dessus? Non -, je vous l'ai dit, vous serez toujours bon, toujours généreux; ainsi ce n'est pas la peine de se don« ner du mouvement pour un homme dont on ne peut rebuter la bonté ni s'attirer la rancune. Pour ceux que vous venez de nommer, je passe le temps, ou à me tenir sur mes gardes avec eux, on à m'en divertir; mais vous, vous n'êtes qu'aimable, et en vérité cela n'anime point; on vous aime, et puis c'est tout.
(( Il allait continuer; mais moi, saisi de fureur à la vue de l'iniquité des hommes, je dis à tous ces indignes de sortir; ce qu'ils firent en se nouant de moi. Le lendemain je vendis le reste de mon bien , et m'é- Joignant de ma patrie, aussi bien que des hommes qui m'étaient odieux, je fis bâtir cette maison dans ce désert, où je vis de ce que me rapportent quelques arpens de terre que j'y cultive. »