SEIZIEME FEUILLE
Voici la suite du journal espagnol que j'ai traduit. Je crois que ce qu il en reste suffira pour remplir cette Feuille.
Du mercredi y nemnème fés^rier.
« Il est onze heures du soir; je viens de souper en ville, j'ai dinë en compagnie, et j'ai bien vu des choses aujourd'hui.
« Je commencerai par vous dire que, ce matin , je suis allé recevoir de l'argent chez un bourgeois de Paris y. homme riche et distingue. J'étais accompagne d'un de mes amis qui le connaît, et qui, en m'y conduisant, m'a dit que ce bourgeois était le mari d'une très-belle femme ^ qu*ils s'étaient épousés par inclination ^ que cependant ils ne vivaient pas à présent avec beaucoup de douceur ensemble, et qu'ils paraissaient ne se guère soucier l'un de l'autre. Nous sommes arrivés chez mon homme en discourant sur lui, et l'on nous a fait entrer dans une chambre, où d'abord nous n'avons trouvé que sa femme. Elle allait se sauver pour n'être point vue; mais elle n'en a pas eu le temps \ il a fallu se montrer. Nous l'avons saluée \ elle était embarrassée et honteuse , sans doute à cause que nous la trouvions dans un négligé des plus négligés*, tranchons le mot, dans un négligé malpropre. Aussi il fallait voir comme elle se montrait de côté, comme ses mains travaillaient machinalement
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après sa robe, après sa coifibre, poor en diminuer le désagrément, pour leur faire trouver grâce devant nos yeux. Ensuite , c'était de ses mains qu'elle rougissait, parce qu'elles n'étaient pas en état^ puis venait la confusion d'avoir des bras trop longs par le défaut d'engageantes'; enfin, je la voyais en peine pour une paire de mules qui déshonoraient son pied ; elle succombait sous tant d'embarras. La pauvre femme nous parlait; mais quoique je ne l'eusse vue que cette seule fois , il me semblait qu'elle n'avait ni son esprit ni son ton de voix ordinaire. Non, ce n'était point elle-, c'était, si vous voulez, ses yeux, sa taille et son visage, mais des yeux qui n'osaient regarder, une taille qui n'osait se faire valoir, un visage qui n'osait se montrer. En cilct, une belle femme qui n'a point encore disposé ses attraits, qui n'a rien de préparé pour plaire, quand on la surprend dans cet état , on ne peut pas dire que ce soit véritablement elle ; du moins, par sa façon de faire, vous dit-elle : Ce n'est pas moi, cela me ressemble en laid; mais vous ne me voyez pas encore; attendez, je ne suis qu'ébauchée; deux heures de toilette m'achèveront; après quoi, vous me jugerez. Or la crainte qu'elle a que vous ne la jugiez par avance déconcerte aussi son es|)rit.
« Pour moi, mon -cher, malgré l'embarras de cette dame, je l'ai beaucoup examinée, et je vous avoue
' Par le défaut d'engageantes. On donnait ce nom à une sorte de manches de toile ou do dentelles qui pendaient au bout du bras, el faisaient partie de Pbabilleroent des femmes. ( Dict, de Trévoux.)
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qu elle doit être une des plus aimables femmes du monde, quand elle veut Tétre^ car j'ai deviné ses charmes plus que je ne les ai vus. Je ne Taimais point du tout comme elle dtait^ mais elle me plairait beaucoup comme elle peut devenir.
a Enfin, pour le soulagement de sa vanité, son mari est venu. A peine entré, il lui a fait une brusquerie pour je ne sais quelle bagatelle de ménage dont je ne me souviens plus, et elle s'est retirée en lui répondant à l'avenant de ce qu'il lui disait. Pour lui, c'était un homme encore jeune, d'assez bonne mine, mais dans un déshabillé d'une malpropreté si dégoûtante, qu'il faut assurément qu'il l'ait étudié pour y parvenir, ou qu'il ait un dessein formel de déplaire à sa femme*, ce dont sa femme se venge en lui rendant la pareille. Il a pourtant de l'esprit et de la politesse, et je suis persuadé qu'il est homme aimable hors de chez lui. J'ai reçu mon argent, et nous sommes sortis.
« Je. comprends bien que ces deux personnes-là ont pu s'aimer quand elles se sont mariées, ai-je dit à mon ami; pour se plaire elles n'ont eu qu'à vouloir se rerrdre agréables; avec cette attention réciproque, elles méritaient d'être aimées Tune de l'autre. Vous me dites qu aujourd'hui-ces gens-là ne s'aiment plus; c'est'qu'ils ne le méritent plus. Que dis-je, s'aimer? ils seraient heureux de ne se sentir qu'indifférens» Encore entre époux se sauve -t- on avec de l'indifférence l'ua pour l'autre; mais ceux-là doivent se haïr, . se trouver plus que laids; oui, sur ma parole, ils se voient avec dégoût.
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n'ont-ils la moitié de leurs attentions passées ' ? Pour* quoi ne se piquent- ils plus d^étre aimés, quand il y a plus que jamais de la gloire et de Tavantage à Tétre?
« Ne serait-il pas bien flatteur de se dire : A présent, je suis jour et nuit avec ma maîtresse, jour et nuit avec mon amant; cependant elle m'aime, malgré rhabitude qu'elle a de me voir à tout moment \ cependant il m'aime, quoiqu'il n'ait plus la peine de me chercher ; sa tendresse résiste au commerce continuel que nous avons ensemble, son amour soutient la nécessité de nous voir?
<( J'en étaislà de mes réflexions, quand mon ami s'est mis à rire de tout son cœur, de la vivacité avec laquelle je les faisais. C'est bien dommage, m'a -t- il dit, que vous n'ayez que moi pour témoin de vos discours édifians -, je n'ai pas le temps d'achever de les entendre, et j*en suis fôché-, mais j'ai affaire, adieu. Là-dessus il m'a quitté; et moi, en attendant l'heure de dîner, je suis allé aux Tuileries, et me suis promené dans une allée des plus écartées.
a A peine y avais-je fait un tour, que j*ai entendu
* lù si c'est trop f que n*ont-ils la moitié de leurs attentions paS' sées? La bourgeoisie apparemment, dans la première moitié du dizhaitième siècle, ne se piquait pas d^ une exquise propreté', ni de tous ces soins dont la sociétë fait presque un devoir, et qui contribuent tant au bicn-ètre de la vie. IVous avons fait, sous ce rapport , de grands progrès; mais les avis qu''adrcsse le Spectateur nux bourgeois de son temps, ne sont pas encore devenus inutiles. On peut les appliquer à une fouU d^attentions et de soins plus indispensables qne la toilette au bonheur des ëpouz , et dont la négligence appellerait encore de notre temps les observations sëvércm d^un moralbte.
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dans un bosquet deux personnes qui se parlaient d'une voiî assez élevée , et qui semblaient se quereller. J'ai distingué la voix d'une femme, et cela m'a donne la curiosité d'écouter. Vous pouvez en être sûr, disaitelle, je perdrai votre maîtresse de réputation, j'en ai les moyens , je la connais , je sais de ses aventures. Vous la perdrez de réputation , madame ! a répondu le cavalier , car c'en était un -, ma foi ! je vous en défie , je ne crois pas qu'elle en ait à perdre -, cependant ne l'irritez pas. Vous savez de ses aventures, dites-vous? mais elle sait des vôtres , et vous seriez à deux de jeu. Vous parlez en malhonnête homme, a-t-elle reparti , et vous abusez des sentimens que je vous ai montrés. Ma foi ! madame , a- t-il répliqué, je n'ai pas cru la chose si sérieuse entre vous et moi. Nous nous sommes plu, il est vrai-, vous m'avez fait l'honneur de me trouver de votre goût, vous étiez fort du mien; je vous ai confié mes dispositions , vous m'avez dit les vôtres*, nous n'avons jamais fait mention d'amour durable. Si vous m'en aviez parlé, je ne demandais pas mieux *, mais j'ai regardé vos bontés pour moi comme h s effets d'un caprice heureux et passager, je me suis réglé là-dessus. Le hasard m'a fait connaître la dame en question; ce qui m'est arrivé avec vous m'arrive avec elle-, autre caprice dont je profite. Il n'y a pas là de quoi vous fâcher; elle n'a pas l'air de m'aimer autrement que vous avez fait, et je l'imiterai exactement. Ainsi vous me querellez pour une bagatelle. Sortons; votre carrosse vous attend, il com* mence à faire chaud ; nous nous reverrons un de ces
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jours ; notre conversation sera pins donce; cet amour exact et sérieux vous sortira de Tesprit , et nous nous aimerons sans tant de façons, comme à l'ordinaire.
a Je ne sais point ce que la dame a répondu à ce discours comique, où il n entrait pas beaucoup d^estime pour elle. Mais j'ai cru qu'ils m'apercevaient, et je me suis éloigné , en faisant ma réflexion à mon ordinaire; la voici : Autrefois quand un amant cessait d'aimer une maîtresse, c'était on infidèle, mais un infidèle qui la respectait ; aujourd'hui lorsqu'un homme quitte une femme, ce n'est qu'un vicieux qui la méprise, c'est-à-dire ^ue l'amour, tel qu'il est à présent, fait plus de honte et moins de plaisir. A quoi donc songent les femmes de l'avoir mis dans cet cHat? car c'est leur faute et non pas la nôtre; c'est d'elles que l'amour reçoit ses mœurs ; il devient ce qu'elles le font.
« Tai eu encore bien d'autres idées sur ce chapitrelà ; mais midi a «onné , et je me suis rendu vite dans l'endroit où je devais dîner. Tai trouvé plusieurs convives chez celui qui nous avait invités. Il y a quatre enfans, j'en sais le compte bien exactement; car le père et la mère les ont tous fait passer en revue devant nous. L'un est un jeune homme de dix -sept à dix - huit ans , qui sort du collège. Je ne lui ai pas entendu prononcer un mot, tant que le père a été avec nous ; il n'a parlé que par révérences, à la fin desquelles je voyais qu'il regardait timidement son père, comme pour lui demander si, en saluant , il s'était conformé à ses intentions. Le père a disparu pour
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quelques momens^ j'avais bien jugé que sa prësjnce tenait Tâme de son fils captive, et j'ëtais bien aise de voir un peu agir cette âme, quand elle était li^ bre, et quand on la laissait respirer; j'ai donc interrogé ce jeune homme d'un air d'amitié. Le pauvre enfant , par la volubilité de ses réponses , a semblé me remercier de ce que je lui procurais le plaisir de parler. Il se pressait de jouir de sa langue. Je ne sais comment il faisait -, mais il avait le secret de répondre à ce que je lui disais , sans qu'il se donnât le temps de m' écouter; car il parlait toujours. Il n'y a qu'un homme qu'on a depuis long-temps forcé à être muet qui puisse en faire autant. Il commençait un récit, quand le père, en toussant, s'est fait entendre dans la chambre prochaine ; le bruit de cette redoutable poitrine a remis la langue du jeune homme aux fers; j'ai vu la joie , la confiance et la liberté fuir de son visage ; il a changé de physionomie ; je ne le reconnaissais plus. Le père est entré, et je riais de tout mon cœur de ce qu'il ne sait pas qu'il n'a jamais vu le visage de son fils. En vérité, il ne le reconnaîtra pas lui-même, si jamais il le surprend avec la physionomie qu'il avait en me parlant. Or , je vous demande après cela, s'il y a apparence qu'il soit mieux au fait de son esprit et de son cœur.
« Qu'un enfant est mal élevé , quand , pour toute éducation, il n'apprend qu'à trembler devant son père! Dites-moi quels défauts le père pourra corriger dans son fils, si ceux qu'il a apportés en naissant lui sont inconnus et n'osent se montrer; si, pour ainsi
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dire , effrayés par son extrême sévérité , ils se sont sauvés dans le fond de Tâme ; s'il n'a fait de ce fils qu'un esclave qui soupire après la liberté, et qui en usera comme un fou , quand il Taura.
(( Voulez-vous faire d'honnêtes gens de vos enfans ? ne soyez que leur père, et non pas leur juge et leur tyran. Et qu'est-ce que c'est qu'être leur père? c'est leur persuader que vous les aimez. Cette persuasion-là commence par vous gagner leur cœur. Nous aimons toujours ceux dont nous sommes sûrs d'être aimés. Quand vos enfans vous aimeront , quand ils regarderont Fautorité que vous conserverez sur eux , non comme un droit odieux que les lois vous donnent , et dont vous êtes superbement jaloux, mais comme l'effet d'une tendresse inquiète, qui veut leur bien, qui semble les prier de ce qu'elle leur ordonne de faire, qui veut plus obtenir que vaincre, qui souflVe de les forcer, bien loin d'y prendre un plaisir mutin , comme il arrive souvent \ oh ! pour lors vous serez le père de vos enfans-, ils vous craindront , non comme un maître dur, mais comme un ami respectable et par son amour, et par l'intérêt qu'il prend à eux. Ce ne sera plus votre autorité qu'ils auront peur de choquer, ce sera votre cœur qu'ils ne voudront pas allliger -, et vous verrez alors avec quelle facilité la raison passera dans, leur âme , à la faveur de ce sentiment tendre que vous leur aurez inspiré pour vous. Pardon , mon cher, de toutes mes réflexions; j'avais un père qui m'apprit à réfléchir, et qui ne prévoyait pas que je dusse un jour faire un journal et le gâter par là.
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c( Je vis encore deux petits enfans de sept à huit ans chacun, et qui me parurent de très -jolies machines; je les appelle machines, parce qu'on les avait seulement dresses à prononcer quelques paroles, comme, je suis votre serviteur^ vous me faites bien de rhonneur, etc., ce qui ne me plut guère. Eh! mon Dieu, dussent les enfans ne répondre ^ue des impertinences, laissons-les avoir des pensées en propre. A quoi leur sert ce qu'ils répètent en perroquets? Écoutons leurs impertinences , et disons-leur après : Ce n'est pas cela qu'il faut dire. Rien ne rend leur esprit plus paresseux que cette provision de petites phrases qu'on leur donne , et à laquelle ils s'attendent.
« Nous dînâmes très-splendidement, et au sortir de table, on m'emmena à la représentation d'une tragédie. Je me trouvai auprès d'un homme qui la critiquait, et qui larmoyait en la critiquant; on eût dit que son cœur se chargeait de réfuter son esprit. Deux dames spirituelles lui répondaient de la bouche : Vous avez raison -, et de leurs yeux pleurans lui disaient : Vous avez tort. Moi-même, je l'avoue, j'avais quelquefois envie de désapprouver des choses qui me faisaient beaucoup de plaisir. Si c'est un défaut que de plaire ainsi, je vous le laisse à juger; mais pour moi , je crois que notre esprit n'est qu'un mauvais rêveur, toutes les fois qu'en pareil cas il n'est pas de l'avis du cœur. »
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