DEUXIÈME FEUILLE
Les austérités des fameux anachorètes de la Thébaïde, les supplices ingénieux qu'ils inventaient contre eux-mêmes pour tourmenter la nature^ cette mort toujours nouvelle , toujours douloureuse qu'ils donnaient à leurs sens-, tout cela , joint à l'horreur de leurs déserts, ne composait peut-être pas la valeur des peines que peut éprouver une femme du monde, jeune, aimable, aimée, et qui veut être vertueuse.
Ce que je dis là paraîtra sans doute ridicule à bien
des gens. Un anachorète ! s'écriera-t-on : un homme
' atténué , mourant , épuisé de jeûnes et de veilles !
un homme! Mais ce n'est plus un homme-, ce
n'en sont plus que les ruines. Jugez de ses souffrances par leurs effets, jugez de ses combats par la
désolation du champ de bataille; que deviendra votre parallèle ?
Vous nous parlez d'une jeune femme aimable ; et ce sont des yeux brillants, c'est une santé, ce sont des appas nés du sein de la mollesse et de Toisiveté, c'est Touvrage de la profane complai^ce pour soi-même , que vous comparez à l'ouvrage de la rupture la plus sévère avec ses sens. Depuis quand le duvet est -il plus fatigant que la dure? depuis quand celui qui dort à son aise , est-il plus malade que celui qui veille presque toujours ? Quoi ! se nourrir délicieusement , agacer son appétit par une abstinence industrieuse , sera plus pénible que mourir de faim !
Voilà ce qu on peut me dire , voilà la déclamation qu'on peut faire contre mon sentiment. Peut-être m'aurait-il paru ridicule à moi-même, il n'y a qu'une heure; mais lisez la lettre que je vais rapporter-, c'est cette lettre qui a ébauché mon jugement. Un de mes amis, dont je suis le confident, vient de me la donner; il l'a reçue d'une jeune dame dont il est éperdument amoureux; lisez-la; elle argumentera mieux que moi contre vous.
« Vous m'aimez , monsieur ' , et quand vous ne « me l'auriez pas dit tant de fois, je n'en serais
■ yous m' aimez f monsieur. On oe peut guère supposer qu'une femme ait jamais écrit une pareille lettre à Tamant dont elle songeait sérieusement à combattre la passion ; mais il ne faut considérer cette lettre que comme un cadre où Taotear a Tonhi et a tu représenter
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« pas moins persuadée. Oui, vous m*aimez; je le a savais même avant que vous me l'eussiez avoué. f( Je vous examinais quelquefois, sans le vouloir, « et je vous trouvais comme il me semblait qu'on « devait être quand on aimait. Hélas ! je ne savais « pas encore que je souhaitais alors de vous trouver c( comme vous étiez. Juste ciel! moi, qui n'avais <( jamais eu d'amour, comment pénétrais -je celui « que vous me cachiez? Comment élais-je sûre que a je ne me trompais pas? D'où vient que je ne m'a- « percevais pas que je vous aimais moi-même? Le <( voilà , cet aveu que vous demandiez -, voilà ce mot « si important à votre bonheur, et que je n'osai a prononcer dans notre dernier entretien. Hélas! <( vous n'en aviez pas besoin non plus, et j'étais « folle de n'oser vous dire ce que vous voyiez si tt clairement. Pour un aveu que vous refusait ma a bouche , combien ma complaisance pour vos dis- « cours vous en prodiguait -elle! Souvenez -vous de « vos caresses. Il est vrai qu'elles étaient innocentes, « mais je m'en défendais mal. Eh! n'était-ce pas « vous les rendr^? N'importe , soyez content , je « vous aime, et tout inutile qu'il est de vous le dire, « je m'en étais fait une honte, et je vous la sacrifie. a Je me flattais de n'avoir pas encore violé mou « devoir, tant que cet aveu restait à faire. Malheu-
avec une vëritë souvent admirable les plus secrets senlimens cTune femme mariée, d'une femme du monde, qui, comme il le dit luimême, rst jeune, aimable, et veut être rertueuse.
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« reuse illusion ! qa*ëtait devenue ma raison ? j'ai- (1 mais , et je ne m*en embarrassais pas. Je regardais « cela comme rien, je me croyais toujours vertueuse, a seulement pour n'avoir pas dit que je ne Tétais « plus. Je dois ma tendresse à mon mari; cependant i( au moment où je parle, elle est toute à vous. a Juste ciel ! pourquoi faut-il que ce soit un crime? tt Que dis-je, cruel que vous êtes! voyez le désordre « que vous avez porté dans mon cœur; voyez ce que « je deviendrais , si je continuais à vous voir. Je ne « vous cèle rien ; car enfin , dans Tétat où je suis , (( j'ai besoin de vous parler sans retenue ; ma f ai- « blesse a besoin de se répandre*, c'est un crime c( encore, mais il m'est nécessaire*, je serais trop K exposée , si je voulais combattre tous les mouvett mens qui me viennent. Je vous découvre mon « état; cette satisfaction coupable que je me donne, « rendra peut-être ma passion moins pesante. Ma « passion! juste Dieu ! n'êtes -vous point étonné « vous-même de ce que vous lisez ? Vous qui n'osiez tt me déclarer votre amour, qui m'en avez fait l'aveu tt avec tant de crainte, qui m'en entreteniez avec tt tant de respect, qui ne me demandiez le mien « qu'en tremblant, me reconnaissez-vous ? Je n'avais tt rien à me reprocher , j'avais lieu d'être contente tt de moi , vous m'estimiez , je m'estimais moi-même , tt je vivais en repos et dans l'innocence. Où sont tous tt ces biens-là? vous m'aimez, et vous me les avez « ôtés; et vous voulez que je vous aime, et vous tt dites que vous seriez heureux si je vous aimais !
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« Quel étrange bonheur vous proposez-vous ! Mes « égarements, et la perte de ma vertu, vous rendront « donc heureux ! et vous appelez cela m' aimer ! « voilà les sentiments que vous voulez que je rëcom- « pense ! Ah ! juste ciel ! qu'est-ce que c'est qu'un u amant ! La haine du plus mortel ennemi meferait- « elle autant de mal que vous m'en souhaitez ? Eh « bien, je suis dans le trouble, dans la douleur, « dans les larmes. Mon mari m'est presque odieux, « ce qui me reste de vertu presque insupportable^ je « suis digne de compassion , je vous ferai compassion « sans doute à vous-même. En est-ce assez? étes- « vous heureux? Non, vous vous plaindrez encore ; « mon malheur n'est pas au point où vous le voûte driez; vous aspirez à me rendre encore plus mépri- « sable, et vous avez raison. Je sui6 bien digne de a l'outrage que me font vos desseins. Mais que « fais -je? d'où vient vous rendre compte de ce je « sens ? d'où vient que j'entre avec tant d'abondance « dans un détail si honteux ? d'où vient qu'il m'ena traîne ? Il est pourtant vrai que je me repens sin- « cèrement d'avoir blessé mon devoir. Hélas! est -il ic bien vrai que je m'en repente ? Eh! comment m'en « assurer ? puis -je rien démêler dans mon cœur ? je « veux me chercher, et je me perds. Comment, « avec tant d'amour , puis-je savoir si je me repens « d'aimer ? Je renonce à vous et je vous regrette -, A je veux vous ôter toute espérance, et j'ai peur « que vous croyiez que je ne vous aime point; « enfin, de quelque côté que je me tourne, tout est
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« péril pour moi ; et la confosion où je sais de ma « faiblesse , et les efforts qae je fais ponr ^^mbat- « tre, et la résolution de ne vous plus voir, tout « est empoisonné, tout devient amour dès que j'y « songe. O ciel ! que je suis égarée ! qu'une femme « à ma place est à plaindre d'avoir pris de Tamour ! « quelle punition pour elle que le plaisir qu'il lui « fait ! Grâce au ciel , j'y renonce à ce plaisir, je le « déteste -, je vais redevenir vertueuse , je retrouverai « le plaisir que j'avais à l'être. Oui, monsieur, mon « parti est pris , je ne vous verrai plus. Il ne fallait « que deux mots pour vous l'écrire , et je n'avais « pas dessein de vous en marquer davantage; mais c( je Tai tenté inutilement dans quatre lettres que a j'ai toutes rebutées. Voici la moins honteuse pour « moi , que je vous envoie ; c'est presque vous les « envoyer toutes, que vous avouer que je les ai écrl- « les ; mais après ce qui m'est échappé dans celle c< que vous lisez , je ne puis guère me faire de nou- « veaux affronts. D'ailleurs, puisque je ne vous vor- « rai plus, et que je rentre dans mon devoir, les c( peines que je vais souffrir satisferont bien à mes « fautes. Mais, ne finirai- je jamais? ce que je dis ne <c ressemble point à ce que je veux dire. Je pense « que je ne veux plus aimer, et toujours je répète « que j'aime. N'importe, n'espérez rien d'un senti- « ment involontaire; ce n'est plus moi qui aime 5 je « ne suis plus coupable; peut-être je ne l'ai jamais « été; c'est vous qui l'étiez, c'est la faiblesse que « vous m'aviez donnée, c'est mon cœur qui ne dé-
« pendait plus de moi. Aujourd'hui , tout cela m'est « étranger; aujourd'hui, je romps avec ce cœur lâ- « che , "avec cette faiblesse , avec mon séducteur , « enfin avec vous. Vous n'en serez pas persuadé , et « vous allez prendre ce que je dis pour de l'empor- « tement et du trouble; vous vous trompez -, ma ré- « solution ne vient pas d'être formée. Vous savez « que ma mère demeure ici-, vous connaissez son « caractère \ hier matin , je lui confiai ma situation ; « elle en frémit, autant qu'il m'était nécessaire. « Ainsi , voilà sa vertu dans les. intérêts de mon de* tt voir. Le soir, mon mari et moi, nous parlâmes de « vous ; il fit votre éloge ', et ce fut un coup de poi- « gnard pour moi ; lui qui vous estime tant, mérite-t-il « de se tromper si cruellement sur votre compte? « Jetons tous deux les yeux sur nous. Que de devoirs « violés de part et d'autre , perfides que nous sommes ! « Nous nous serions aimés! Sans doute nous nous « serions juré de nous aimer toujours! Ah! monsieur, « à qui devais -je plus de fidélité qu'à mon mari ? A « qui, vous, en deviez-vous plus qu'à l'honneur? K Vous auriez trahi votre ami ; j'aurais trahi mon
' Jkton mari et moi, nous parlâmes de vous ; UJît votre éloge. Voilà on mot bien Trai, et ceUc lettre eo contient dix autres non moins beureux , que nous n^aTons pas besoin de rappeler. Si nous dounons la pre'fe'reuce à celui-ci, c'est que nous y retrouTons un mot du Marino Faliero àe M. Casimir Dclavigne. Hël^na, coupable, mais repentante , et décidée à rentrer dans son devoir dVpousc, tâche de ramener à la Tertu Fernando, son amant, eu lui remettant sous lei yeux Tamitic qu^a pour lui le vieux doge. Elle lui dit comme ici : // me parla de vous,
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(( ëpoux ; ne yoyez-vous pas qu'enfin nous nous se- <c rions trahis tous deux ? Vous n^auriez donc aimé « qu'une femme indigne, et je n'aurais aime qu'un (( malhonnête homme. Juste ciel! cette réflexion « m'attendrit sur vous , et je ne me reproche point c( le mouvement de tendresse qui me vient ici. Vous « êtes naturellement vertueux; quel malheur que vous « cessassiez de Tétre ! Et ce malheur, voudriez-voas « qu'il fût mon ouvrage ? Voilà ce que je sens; rente dez-moi tendresse pour tendresse. Que la vôtre à « présent ressemble à la mienne ; vous avez les mêa mes réflexions à faire sur moi , c'est même horreur « à envisager pour nous deux. Je suis née vertueuse « aussi bien que vous; auriez-vous le courage de « m'ôter ma vertu ? M'ôter ma vertu ! l'amour même, (( dans une âme comme la vôtre, est-il compatible « avec cette idée -là ? Je sais bien que nous aurons « quelque peine à penser toujours de même ; mais a j'y ai pourvu ; j'ai fait remarquer à mon mari que « vous veniez souvent ici , et que vos visites , tout « innocentes qu'elles étaient , pouvaient nuire à une « femme de mon âge. Il vous le dira, il me Ta pro- « mis ; prenez votre parti là-dessus. Si je vous revois « encore chez moi , mon mari saura que je vous aime ; tt j'y suis résolue; j'en perdrai peut-être son estime « et son amour; mais , pour les mériter, il faut me « résoudre à les perdre; et si ce n'est encore assez, tt j'instruirai tous mes amis de ma faiblesse ; ils seront « autant de barrières que je mettrai entre vous et tt moi. Voilà des extrémités où assurément vous êtes
« incapable de me réduire ; il me suflit de vous les « montrer. Je ne vous demande ni votre souvenir « ni votre oubli ^ je suis encore trop faible pour « oser m* examiner là -dessus , et je ne veux pas savoir « lequel des deux je souhaiterais. Pour moi ^ je vais « tâcher de vous oublier \ je ne suis point obligée d'y « réussir; mais je suis obligée de faire, toute ma vie, « ce que je pourrai pour cela , et je vais remplir « mes devoirs 5 je ne vous verrai plus. Adieu. »
Mon ami, après m' avoir lu cette lettre, me dit qu'il y avait fait réponse au gré de la vertu de cette dame, et qu'il partait le lendemain pour sa province.