TROISIÈME FEUILLE
Je sortais, il y a quelques jours, de là comédie, où fêtais allé woir Romulus \ qui m'avait charmé, et je disais en moi-même : on dit communément \ élégant Racine, et le sublime Corneille; quelle épilhète donnera-t-on à cet homme-ci , je n'en sais rien ; mais il est beau de les avoir méritées toutes les deux. J'étais donc profondément occupé de cette tragédie , de l'élévation des idées de l'auteur, de la continuité
■ Où j'étaU aUé voir RonuUus, Marivaux veut parler ici du Romulus de La Motte, tragédie donnée le 8 janvier lyaa, et qui eut, en effet, vingt- une représentations très -brillantes, mais qui n'est plus aujourd'hui an courant du répertoire. Le Spectateur abuse un peu, dans cette occasion , du droit que chacun a de vajiter un ami.
de cette élévation. Taimais, dans la fierté de Tatius, cette rudesse des premiers temps, ce courage inaccessible aux conseils de la nécessité, et digne alors d'un roi légitime, qui savait être plus vertueux que raisonnable. J*aimais à voir Hersilie ressembler dans son espèce à son père, se punir d'aimer en secret Romuliis, en lui montrant de la haine, et peut-être le maltraiter plus que s*il lui avait été indifférent^ avouer enfin son amour. Mais, disais-je en moi-même, que devient cet aveu , placé comme il est ? Cest une exposition rapide de tous les sacrifices qn elle a faits de ses mouvemens à sa vertu-, c'est un torrent de tous les sentimens qu'elle avait retenus; c^est le salut de son père et de son amant; et cet amant, quel estil? quel est son caractère? c'est toute la vertu, toute la générosité possible, tour à tour maîtresse et dépendante du libertinage des sentimens d'un jeune homme, et d'un jeune homme, chef de bandits illustres. C'étaient là les pensées qui m'occupaient, lorsqu'en descendant l'escalier de la comédie, je me sentis arrêté par une dame plus âgée que moi, et avec qui je suis sur le pied d'un ami de trente ans. Vieux rêveur, me dit- elle en me tirant par la manche, voulez-vous venir souper chez moi ? Soit, mon ancienne, lui répondis-je; notre tête-à-tête ne sera point de mauvais exemple. Nous trouverons compagnie, me dit-elle. Là-dessus, nous tâchâmes de percer la foule, et de sortir; nous eûmes de la peine à en venir à bout. Pendant les petites pauses que nous étions obligés de faire par inleiTalles, mon esprit pensif s'exerçait à
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son ordinaire. Je regardais passer le monde; je ne voyais pas un visage qui ne fût accommode d'un nez^ de deux yeux et d'une bouche , et je n en remarquais pas un sur qui la nature n'eût ajusté tout, cela dans un goût dilTërent.
J'examinais donc tous ces porteurs dévisages, hommes et femmes; je tâchais de démêler ce que chacun pensait de son lot; comment il s'en trouvait; par exemple, s'il y en avait quelqu'un qui prît le sien en patience, faute de pouvoir faire mieux; mais je n'en découvris pas un , dont la contenance ne me dit : Je m'y tiens. J'en voyais cependant, surtout des femmes , qui n'auraient pas dû être contens , et qui auraient pu se plaindre de leur partage, sans passer pour trop difliciles ; il me semblait même qu'à la rencontre de certains visages mieux traités, ces femmes avaient peur d'être obligées d'estimer moins le leur. L'âme souffrait; aussi l'occasion était-elle chaude. Jouir d'une mine qu'on a jugée la plus avantageuse , qu'on ne voudrait pas changer pour une autre, et voir devant ses yeux un maudit visage qui vient chercher noise à la bonne opinion que vous avez du vôtre, qui vous présente hardiment le combat, et qui vous jette dans la confusion de douter un moment de la victoire, qui voudrait enfîn accuser d'abus le plaisir qu'on a de croire sa physionomie sans reproche et sans pair; ces momens-là sont périlleux. Je lisais tout l'embarras du visage insulté; mais cet embarras ne faisait que passer. Celle à qui appartenait ce visage se tirait à merveille de ce mauvais pas, et cela, sans
V, VU iiiui - iin'nîc, (II' vanitc' peut si,- scivir une i'cnitiu* (le la Tiicillcure loi du monde, en une femme aimable et belle? Si ell faite, ou, si vous voulez, le nez t court, ce nez, quand elle le regarde ou s'alonge-t-il? Non, ce n'est pa dais-je. Quand une femme se rcga roir, son nez reste fait comme il < garde d'aller fixer son attention sur < pour lors, sa vanité ne trouverait Ses yeux glissent seulement dessus , visage à la fois, ce sont tous ces trait: et non pas ce nez infortuné qu'elle < veloppant dans une vue générale.
même il aurait bien du malheur, si est, il ne devient piquant, à la Dx\ que lui rendent les autres traits qi Bien plus, ces autres traits n'obligeii
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cherche un joli point de vue , en dépit qu'ils en aient, ' prennent une bonne contenance , et forment aux yeux de la coquette un tout qui Fenchante, qui lui parait préférable à ce las de beautés fades qu elle voit souvent à d'autres femmes; et c'est avec ce visage de la composition de sa vanité, qu'une femme laide ose lutter avec un beau visage de la composition de la nature. Eh! qui le croirait? quelquefois cela lui réussit.
Les femmes n'étaient pas les seules qui me divertissaient, et je trouvais nos jeunes gens tout aussi amusans qu'elles.
Dans le nombre de ceux-ci, j'en voyais qui semblaient se remuer, étonnés de la noblesse de leur figure, et qui certainement comptaient sur un égal étonnement dans les autres. Ils étaient vains, mais très-sérieusement vains, et comme chargés de l'obligation de l'être. Je les interprétais. Quand on est fait comme je suis, pensait apparemment chacun d'eux , on laisse agir à l'aise le sentiment qu'on a descs avantages , en marchant superbement. Moi , je vais mon pas; ma figure est un composé de grâces nobles, imposantes, et qui demande tout le recueillement de celui qui la porte. Qu'en dites-vous, hommes étonnés? Qui de vous songe à faire quelque chicane à ce maintien? Qui de vous n'avouera pas qu'il me sied bien de me rendre justice? N'est-il pas vrai que je vous surprends , et que la critique est muette à mon aspect? Gare, reculez -vous; vous empêchez le jeu de mes mouvemens, vous ne voyez mon geste qu'à
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demi. Place au ph(!*nomène de la nature; humiliezvous, figures médiocres ou belles , car c'est tout un , et vous êtes toutes au même rang auprès de la mienne.
Ce petit discours que je fais tenir à nos jeunes gens, on le regardera comme une plaisanterie de ma part. Je ne dis pas qu'ils pensent très -distinctement ce que je leur fais penser -, mais tout cela est dans leur tête, et je débrouille seulement le chaos de leurs idées ; j'expose en détail ce qu'ils sentent en gros, et voilà, pour ainsi dire, la monnaie de la pièce.
Après tout cela, je vais faire un aveu bien singulier ; c'est que moi , qui démêlais leurs idées , qui développais leur orgueil , peu s'en fallait que je ne disse : Ils ont raison. A la lettre, la hardiesse de leur vanité, soutenue d'une belle figure, m'en imposait-, je m'amusais à les trouver bien faits, et voilà comme nous sommes tous. De grandes qualités dans un homme , un grand rang, un grand pouvoir, sont toujours auprès de nous le passe-port de ses défauts -, et dans le fond, c'est fort bien fait à nous d'être comme cela; c'est le lien de la société des hommes que cet éblouissemeut de notre raison, que cette indulgence favorable aux faiblesses de ceux qui nous priment, et de qui nous sommes les inférieurs de façon ou d'autre.
Je. continuais mes remarques sur cette foule de monde qui nous arrêtait à la porte , lorsque enfin nous eûmes le passage libre. J'allai donc souper chez Ja personne avec qui j'étais. Nous y trouvâmes son
frère avec une jeune dame et un jeune cavalier , de fort bonne façon tous deux. Je vis bien, pendant le repas , qu'ils avaient envie de se plaire Tun à Fautre , et moi, qui ne suis plus d'ûge à plaire à personne, je pris le parti de m'amuser du petit spectacle qu'ils m'allaient donner. A les entendre parler, je commençai d'abord par sentir qu'ils altéraient le son naturel de leur voix, pour y couler du gracieux, et qu'en prononçant, il n'y avait pas jusqu'aux mouvemens de leur bouche qu'ils ne voulussent assortir avec leurs tendres idées. J'aimerais mieux travailler toute une journée comme un crocheteur , que d'essuyer , deux heures seulement, la fatigue qu'ils se don* naient pour imaginer un caractère d'action, qui jetât du goût dans les bras , dans les mains , dans la tête, dans les habits même. Je n'eus pas le temps de voir toute la comédie '^ le frère de la dame, après le repas, me pria d'écouler la traduction qu'il avait faite d'un manuscrit espagnol , où , entre autres choses, il me lut un songe , dont je suis d'avis de donner ici le commencement. Je dis mal, ce n'est qu'une introduction au songe ^ c'est un jeune seigneur espagnol qui parle :
' Je n'eus pas le temps devoir toute la comédie. Il y a beaucoup de finesse et d'esprit dans toutes ces peintures de la coquetterie chez les hommes aussi bien que chez les femmes; mais ce riilicule a e'té traite et le sera plus d'une fois encore par MariTauz même , d'une manière plus vive et plus heureuse.
a6 LE SPECTATEUR
<( Chacun croit les usages de son pays les meilleurs (( et les plus sensés. Il y avait déjà quelque temps <( que j'étais dans les Gaules , quand un Français, que <( j'avais vu en Italie, vint me voir. Nous allâmes ce souper ensemble. Après le repas, notre conversa- (( tion roula sur Tamour. Il me fit un portrait des a manières d'aimer de son pays , et je lui peignis <( respèce d'amour qui régnait dans le nôtre. Ce sujet « fut entre nous une matière de dispute assez amu- <( santé. Nous examinions auquel des deux amours il « fallait donner la préférence-, nous pesions nos raitt sons. Quand il tenait la balance , les siennes Tem- « portaient-, quand je la tenais, les miennes avaient « leur revanche. Notre examen produisit cependant u quelque chose : c'est que nous nous retirâmes « un peu plus éloignes de nous accorder que nous « ne l'avions été d'abord. J'allai me coucher, l'esprit <c rempli de la question que nous avions agitée, et je « m'endormis du sommeil le plus profond. Dans cet a état, je fis un rcve assez singulier , et si frappant, « qu'à mon réveil je n'en perdis pas la moindre cir- « constance. »
Je m'arrête là 5 c'est jusqu'où j'ai pu déchiffrer l'écriture du traducteur , et je le prierai de m'aider à lire le reste que je donnerai la première fois.
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