TROISIÈME FEUILLE
J'ju près de soixante ans, et il y en a trente -cinq que je n'ai passé un seul jour sans écrire quelques réflexions, qui me sont venues sur-le-champ. Je ne sais pas ce qu'elles deviendront; car je ne les publierai jamais, ne les estimant pas assez pour cela. Cependant je ne les méprise point non plus; et si, par hasard, on les trouve, je suis d'avance d'accord avec ceux qui n'en feront point de cas, commeje suis aussi de l'avis de ceux qui les croiront bonnes. Je ne me souviens point qu'en les écrivant j'aie jamais songé
qu^elles seraient lues, sinon à présent qu'apparemment j'y songe, puisque je m'avise d'avertir que je n'y ai pas songé.
Cependant pourquoi les ai-je écrites ? Est-ce pour moi seul ? Mais écrit -on pour soi ? J'ai de la peine à le croire. Quel est l'homme qui écrirait ses pensées, s'il ne vivait pas avec d'autres hommes ? Vous verrez que, sans m'en ôtre douté, c'est aussi pour les autres hommes que faurai écrit les miennes. Je n'ai pas eu dessein de les montrer moi -même-, mais je n'ai pas oublié qu'on pouvait les voir. A propos de pensées, il m'en vient une. Je crois que ceux qui font des livres les feraient bien meilleurs , s'ils ne voulaient pas les faire si bons *, mais, d'un autre coté , le moyen de ne pas vouloir les faire bons ? Ainsi nous ne les aurons jamais meilleurs. Quand un auteur songe aux lecteurs qu'il aura , assurément il s'efforce de penser de son mieux pour les satisfaire ^ et s'il a naturellement beaucoup d'esprit , il semble que par là il va écrire les plus belles choses du monde. Elles seront belles , en eflet -, mais de quelle beauté ? c'est de quoi il
• s'agit. D'une beauté qui n'est qu'un objet de curiosité pour l'âme, et jamais un profit pour elle. EUle ne se méprend point à ces choses-là; elle les regarde, elle les admire même ; elle dit : Cela est beau , mais beau à voir, et voilà tout ; elle ne s'y livre point , elle s'en amuse seulement. Ce sont d'adroites singeries, d'industrieuses façons de l'art, qu'elle loue comme intelligente*, c'est tout ce qu'elle peut faire; et elle ne s'y attache point commb sensible.
§ Je trouve que la pluparl des prédicateurs ne sout que des faiseurs de pensées, que des auteurs. Lorsqu'ils composent leurs sermons , c'est la vanité qui tient leur plume, et la vanité a bien de l'esprit; mais tout son esprit n'est que du babîi. Quand elle rencontre une idée pathétique , elle ne la quitte point qu'elle ne l'ait vidée de sentiment, pour la remplir de spiritualité. Or, de spiritualité, peu de gens en odI; voilà pourquoi les prédicateurs ne parlent la plupart du temps qu'à des sourds. Pour du sentiment, tout le monde en a; aussi a-t-il la clef de tous les esprits. Il n'y a que lui qui les pi^nt-tre et qui les éclaire ; il ne trouve point de contradictions ; toutes les âmes s'entendent avec lui ; on ne lui fait point de cliicane; il soumet.
En fait de religion , ne cherchez point à convaincre les hommes ; ne raisonnez que pour leur cœur. Quand il est pris, tout est fait; sa persuasion jette dans l'esprit des lumières intérieures, auxquelles il ne résiste point.
Il y a des vérités qui ne sont point faites pour être direclement présentées à l'esprit. Elles le révoltent, quand elles vont à lui en droite ligne; elles blessent sa petite logique ; il n'y comprend rien ; elles sont des absurdités pour lui. Mais faites-les , pour ainsi dire , passer par le cœur , rendez-les intéressantes à ce cœur, faites qu'il les aime. Il faut qu'il les digère , qu'il les dispose } il faut que le goût qu'il prendra pour elles les développe. Imaginez-vous un fruit qui se mûrit, ou bien une fleur qui s'épanouit à l'ardeur du soleil ;
4f est là Fimage de ce que ces vëritës deviennent dans cœur. H les échauffe et il s'en ëchaufie , puis il communique sa chaleur à Tesprit même; il Touvre, retend, le déploie, et lui ôte une certaine roideur qui bornait sa capacité , et empêchait que ces vérités ne le^énétrassent.
.; On ne saurait expliquer autrement la docilité subite de certaines gens , et la prompte conviction qui les entraine. Il faut bien qu il se passe alors entre Tesprit et le cœur un mouvement dont Dieu seul sache le mystère. Pourquoi ne croira-t-on pas que la persuasion de Tun est la source des lumières de Fautre? En fait de religion, tout est donc ténèbres pour Fhomme, en tant que curieux; tout est fermé pour lui, parce que l'orgueilleuse envie de tout savoir fut son premier péché. Mais le mal n'est pas sans remède ; l'esprit peut encore se réconcilier avec Dieu par le moyen du cœur. C'est en aimant que notre âme rentre dans le droit qu'elle a de connaître. L'amour est humble, et c'est cette humilité qui expie l'orgueil du premier homme.
: Ceux qui connaissent Dieu , parce qu'ils l'aiment , qui sont pénétrés de ce qu'ils en voient , ne peuvent, dit-on, nous rapporter ce qu'ils enconnaissent.il n'y a point de langue qui exprime ces connaissances -là; cUes sont la récompense de l'amour, et n'éclairent que celui qui aime. Quand même il pourrait les rapporter, le monde n'y comprendrait rien; elles sont à «ne hauteur à laquelle l'esprit humain ne saurait atteindre que sur les ailes de l'amour. Cet esprit hu-
main va terre à terre, et it faut voler polfti que-là. Ceux qui aiment Dieu cominuniqtK tniit ce qu'ils en savent ii ceux qui k'ur res» ce sont des oiseaux qui se rencontrent (Uttt ' Quelles tStrauges choses que tout cela pon .' i'ane !
§ A bien eitanriBer l'esprit de l'homme, i ell'oi-ts impuissans de sa curiosité, n'est-ce p: encliainé, qui voudrait rompre ses fers, etd puissance est plutôt Teflet d'un accident que tat de sa nature?
Dans le monde, nous n'avons garde de food d'une alTairc que nous savons mal, d> ne sommes instruits qu'en partie ; nous trou\ ■ serait contre le bon sens d'en dtîcider, quar 1 elle ne nous r^rderait pas ; nous attendons : juger, que nous en sachions davantage; et : qi'on appelle.se conduire avec raison. Or, ni cl son avenir sont pour nous une fuiieuse Caux qui prennent le parti, non-seulement d* s'en embarrasser, mais de décider qu'il faut I \k, qu'on ne doit pas s'en inquitîter, qu'elle au . El telles suites ; qui vous disent qu'ils en sont qji .agissent consëquemmeiit à ce qu'ils disf > ^ens-là savent donc le fond de cette grande a
Ne serait-ce pas plutôt qu'on croit toujo 1 assez bien instruit de ce qu'on ne se soucie g ; sivoir? Car pour être au fait de celle aiTaire moins pour en connaître l'importance, que de il fandtait connattre que nous ne connaisso
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dont la première est nous , qui sommes une énigme à nous-mêmes! El d'un autre côte, combien aussi savons-nous de choses là-dessus, qui nous font soupçonner Timportance de celles que nous ne savons pas !
Quand le ministre d'un puissant empire fait quelque grand mouvement , et que nous le voyons prendre de certaines mesures sur les motifs desquelles il garde le secret, qu'est-ce que cela signifie? disons - nous *, à quoi cela aboutira-t-il? Quel est son projet ? Car nous concluons sur-le-champ qu'il a un dessein particulier qui aura des suites. Or, regardez l'homme, et, fait comme il est, voyez s'il n'y a pas lieu de demander: Qu'est-ce que Dieu en veut faire? Y eut-il jamais d'ouvrage qui annonçât tant de dessein, qui donnât matière à de si grandes conjectures que son âme?
Voilà comment nous raisonnerions si nous pouvions nous séparer de nous-mêmes, et nous considérer dans l'homme. Mais nous nous familiarisons tellement avec ce que nous sommes , il nous est si naturel d'être nous, et d'aller avec notre étonnante façon d'être, que nous ne prenons point garde à ce qu'elle est ni à ce qu'elle peut signifier. On a beau nous crier : Regardez -vous. L'habitude de nous voir est formée-, nous sommes nous-mêmes le prodige dont il est question, nous vivons avec lui. Ld^ moyen que nous le remarquions ! Nous sommes plus pressés d'aller, de jouir de nous, que de nous voir.
Y a-t-il rien de plus singulier que nous? D'une part, un corps qui occupe si peu de place, et qu'on a tant de peine à transporter. De l'autre , un esprit
Sga tE CABINET
cjiii va si loin, qui se transporte où il veut, qu'sacua doignement d'un lieu à un autre u' arrête, qui franchît tous les espaces en un instant, qui mesure les deux, qui se rend présens l'avenir et le passé. Joignez à cela cette masse d'idées dont il est capable, où entreat celles d'un Dieu, de ritifùii,de l'immortalité, del'é- ■ ternilé et de mille autres choses de ce genre, idées qui seraient si superflues, si mat assorties à la condition d'une créature destinée à ne faire que passer!
§ Si les femmes y pensaient bien, elles rougiraient des égards et du respect que nous avons pour elles ; mais leur amour-propre en jouit sans en approfondir les causes.
§ Une femme en colère dit des injures à un honnne du monde, et il ne lui en répond point, parce qu'elle a droit de pouvoir les lui dire impunément ; mais il 3 droit, lui , de les mépriser, et cela est bien humiliant pour elle.
— Nous interrompons ici les pensées de l'auteur , pour mettre le lecteur au fait des scènes ou dialogues que nous allons lui donner. C'est , au reste , une suite des papiers que nous trouvons dans la inéme cassette. Ce morceau a pour titre :
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