DEUXIÈME FEUILLE
Je me suis toujours défié en amour des passions qui commentent par être extrêmes; c'est mauvais signe pour leur durée. Les gens faits pour être constans, destinés à cela par leur caractère, sont difficiles à émouvoir.
Vient-il un objet qu'ils aimeront; ils le distinguent long-temps avant de l'aimer. Il ne fait d'abord sur eux qu'une impression imperceptible; ils se plai-
sent froidement à le voir, ne le sentent pr^que pas absent, et peut-être point du tout. Us se passeraient de le retrouver, et le retrouvent pourtant avec plaisir, mais avec un plaisir tranquille, prêts à s'en séparer encore sans aucune peine, plus contens de lui toutefois. Ensuite ils pourront le chercher , mais sans savoir qu'ils le cherchent -, le désir qu'ils ont de le revoir est si caché, si loin d'eux, si reculé de leur propre connaissance, qu'il les mène sans se montrer à eux , sans qu'ils s'en doutent.
A la fin pourtant ce désir se montre 'y il parle en eux. Us le sentent, et n'en vont guère encore plus vite-, mais ils vont, et savent qu'ils vont 5 et c'est beaucoup. La lenteur ne fait rien à l'affaire ^ le tout dans ces gens-là, c'est d'aller, de chercher l'objet et de se dire : le le cherche.
Après cela cependant ne les croyez pas encore entièrement pris. Cette jparesse ou cette lenteur de sentiment qui les caractérise, pourra fort bien faire qu'ils en restent là , si quelque difficulté les arrête en chemin, s'il faut de la peine pour retrouver ce qu'ils cherchent, si le hasard ne les sert pas-, car ils n'aideront à rien. Us seront pourtant fâchés en ce cas -là. Us voudraient bien ne pas perdre leurs pas -, mais ils s'accommodent de les avoir perdus , et se tiennent en repos aussi froidement qu'ils se sont mis en haleine.
N'y a-t-il point de difficulté à vaincre 5 ils vont, comme je l'ai dit, ils cherchent avec ce paisible désir d'avoir, qu'ils satisfont tout doucement et à leur aise. Ce désir, petit à petit, prend des forces-, il demande
ensuite à être satisfait de préférence k d'autres envies ; il obtient celte prëferencci il la veut alors sur tout, et il l'emporte, mais sans d<!iangerlG sang-froid des âmes où il règne; l'amour s'introduit sans bruit chez elles , s'y établit , et s'en rend le maître de même.
Voilà comment cela se passe dans les gens dont je parle. Jamais vous ne les voyez hors d'eux- mêmes ^ il n'y a point de transports chez eux, point de ces mouvemens violens, de ces fougues impétueuses d'àmoiir qui prennent à d'autres personnes, et qui, à vrai dire, ne sont que des débauches de tendresse; car le cœur, d'ordinaire, n'en sort que vide et épuist! »■ de sentiment, pour avoir dissipé en un jour ce qai devait lui dnrer des mois entiers. Rien de tout cela dans les amoureux dont il est question ; ce sont des cœurs bons ménagers , ponr ainsi dire , qui ne dépensent leur amour qu'avec économie , qui en amassent de jour en jour, et qui en ont beaucoup au-delà de ce qu'ils en montrent. Aussi ni l'habitude ni le temps ne les ruinent aisément, ces cœurs-là, et il faudra que vous ayez'de grands torts avec eux, s'ils vous quittent.
Les cœurs ardeos et sensibles, au contraire , cessent bientôt d'aimer, parce qu'ils se hâtent trop d'aimer et de sentir qu'ils aiment. Ils ne se donnent pas le temps de faire un fond ; ils dissipent presque tout leur amour k mesure qu'il vient; et comme il ne leur en vient pas toujours, non plus qu'à personne, il s'ensuit que bientôt ils ne s'en trouvent plus.
Prévenez - vouB un homma inconstant, et votre
amour cesse - 1 - il avant le sien *, il ëclate , il crie , il s'agite, il se désespère*, mais le voilà guéri, le voilà sans rancune; son cœur, et peut-être même sa vanité, vous pardonnent. Ea fait d*amour, ce sont des âmes d'enfans que les âmes inconstantes. Aussi n'y at- il rien de plus amusant, de plus aimable, de plus agréablement vif et étourdi que leur tendresse.
Quittez-vous un homme constant, cessez-vous de Taimer ^ vous le blessez mortellement. Cependant il sera af&igé à peu près comme il est amoureux , c'est* à- dire, sans bruit, sans faire d'éclat. Sa douleur ne sort presque point *, il pourrait mourir de sang-froid. U n'y a que le temps qui le secoure. Aussi sont-ce des âmes trop sérieuses à cet égard-là , que les âmes constantes*, elles n'entendent pas assez raillerie là-dessus. J'aimerais mieux l'enfance des autres*, elle sied encore mieux à l'amour.
A peindre l'amour comme les cœurs constans le traitent , on en ferait un homme. A le peindre suivant l'idée qu'en donnent les cœurs volages, on en ferait un enfant; et voilà justement comme on l'a compris de tout temps. Il faut convenir qu'il est mieux rendu et plus joli en enfant , qu'il ne le serait en homme.
C'est une qualité dans un amant bien traité , que d'être d'un caractère exactement constant; mais ce n'est pas une grâce , c'est même le contraire ; on dirait d'un mari qui fait bon ménage. Tout ce qui sent là règle, tout ce qui n'est que conduite mesurée, enfin tout ce qui n'est qu'estimable, est trop froid aux yeux de l'amour. Il veut plus de grâces que de
vertus. Aussi les amans coiislans ne sOQt-ils pas les plus aim^s. La constance leur donne quelque cliose de yrave et d'arrangt!, qui glace l'amour, qui n'est plus dans son esprit, et qui ne s'ajuste point à sou humeur folâtre. On commence pourtant par louer beaucoup de pareils amans^ mais on finit par perdre le goût qu'on a pour eux. En amour, querelle vaut encore mieux qu'ëloge.
Tenez toujours les gens inquiets, et jamais tranquilles. Paraissez plutôt coupable que trop innocent. Du moins, soyez constant avec art; je veux dire, qu'il ne soit jamais bien dôcîtlë si vous le serez, ni même si vous l'êtes. On se plaindra quelquefois de vous avec cette méthode -li; et tant mieux. Rassurez les gens alors; mais répondez à leurs reproches par plus d'amour que de bonnes raisons ; soyez plus tendre que bien justifie.
Voilà en quoi consiste toute l'industrie des amans de part et d'autre. Est-elle praticable? Peut-être que non. La raison la recommande bien \ mais le cœur n'en saurait faire usage. Si l'amour se menait bien, on n'aurait qu'un amant ou qu'une maîtresse en dix ans ; et il est de l'int^êt de la nature qu'on en ait vingt, et davantage. Voilà sans doute pourquoi la nature n'a eu garde de rendre les amans susceptibles de prudence; ils s'aimeraient trop long-temps, et cela ne ferait pas son compte.
Pour savoir de quelle manière il faudrait gouverner l'amour, voyez combien un amant est aimé quand il est ingrat ,. ou combien lui est chère une ingrate dont
il se plaint. Je né voudrais pourtant paraître absolument ni ingrat, ni ingrate; j'aimerais mieux n'être point aimé, que de devoir la tendresse d'un cœur seulement à la douleur où je le plongerais. Ma maxime est celle - ci : Pour entretenir Tamour qu'on a pour nous, il est bon quelquefois d'alarmer la certitude qu'on a du nôtre.
Pourquoi les gens qui paient pour être aimés , et il y en a tant de ces gens-là, aiment-ils plus long-temps que ceux qu'on aime gratis? C'est qu'ils ne sont jamais bien sûrs qu'on les aime ; c'est qu'ils se méfient toujours un peu d'un cœur qu'ils achètent, ne sachant pas s'il s'est livré. Ils se flattent pourtant qu'ils l'ont , mais ils se doutent en même temps qu'ils pourraient bien se tromper; et ce doute, qui ne les quitte pas, fait durer le goût qu'ils ont pour la personne achetée. Ils souhaitent toujours d'être aimés; et on ne saurait souhaiter cela, qu'on n'aime toujours à bon compte soi-même. Au contraire, la certitude d'être aimé nous distrait du désir de l'être; on dit : Je suis aimé ; et tout est fait , on en reste là.
Comment, pour le dire en passant, peut -on se flatter d'être aimé d'une femme dont on achète les faveurs ? Dès que son avarice vous a vendu ce que son cœur pouvait vous donner , de quoi ce cœur se mêlerait-il encore? Il n'a plus de présens à vous faire.
§ Il y a un certain degré d'esprit et de lumière audelà duquel vous n'êtes plus senti. Celui qui le passe sait qu'il le passe ; mais il le sait presque tout seul , ou du moins si peu de gens le savent avec lui , que ce
I n'est pas la peine de le passer. Bien plus, c'est an
' (lésavanlage qu'une si {grande finesse de vue; car ce
que vous en avez de pins que les aulres se l'upand
I toujours sur tout ce que vous laites, et embarrasse
I leur Intelligence- Vous ajoulex i ce que vous dites de
( sensible des choses qui ne le sont pas assez , de sorte
{ que ce qu'on entend bien dnna vos pensées dt^oûte
j ' de ce qu'on y entend mal; on vous croit obscor et
\ non pas fin ; on vous accuse de vouloir briller, quand
vous n'avez point d'autre tort que celui d'exprimer
tout ce qui vous vient. Peignez donc la nature à un
certain point -, mais abstenez-vous de la saisir dans ce
qu'elle a de trop caché; sinon vous paraîtrez aller
plus loin qu'elle, on la manquer.
Eu lait d'esprit, dans le inonde, on confond deu3 sortes d'hommes; l'homme qui tâche d'être fin, et l'hoinnie qui l'est nalurellement. Le langage de ces deux hommes a je ne sais quel air de ressemblance, qui fait qu'on ne les distingue point. Il faut avoir de bonsyeux pour distinguer la finesse du raHinement. Je n'ai guère vu de gens qui ne prissent l'un pour l'aa- Ire; et malheureusement ceux qui en savent assez pour ne s'y pas tromper, se joignent assez volontiers à ceux qui s'y trompent, et appuient leur méprise. Ce défaut de sincérité en eux prouve que, tout bons esprits qu'ils sont, il leur manque encore quelque chose. Quand on est éclairé soi-même k un certain point , on ne saurait être injuste sur l'esprit des autres; on est leur juge, et jamais leur partie.
\ § Rarement la beauté et le Je ne sais quoi se trou-
vent ensemble. J'entends par le Je ne sais quoi ce charme répandu sur un visage et sur une figure', et qui rend une personne aimable, sans qu'on puisse dire à quoi cela tient. J'ai lu quelque part à ce sujet une fiction assez singulière; elle est d'un homme qui supposait avoir trouvé la demeure de la Beauté et du Je ne sais quoi. Voici à peu près ce qu il disait. Je serai court-, car je ne rapporterai que le précis de la fiction.
Un jour, dit-il, dans une promenade champêtre , je révais à une des plus belles femmes du monde, que je voyais depuis huit jours à la campagne où j'étais. Je l'avais regardée avec admiration la première fois que je l'avais vue; j'avais été moins touché de sa beauté la seconde fois ; enfin j'étais parvenu à la voir avec indifférence , toute belle que je la trouvais toujours , toute belle qu'elle était en effet. Je me demandais pourquoi cette beauté digne d'admiration m'était devenue si insipide, pourquoi même la beauté, en général, n'inspirait pas des sentimens d'une plus longue durée.
Tout en cherchant les raisons de ce fait singulier, je m'aperçus que j'étais entre deux jardins, dont l'un me paraissait superbe et l'autre riant. Les portes de
' Sur un visage et sur une figure. Nous croyons avoir ddjà remarqué dans notre auteur cette distinction entre le visage et la JtgurCy distinction qui n^cn est plus une aujourd'hui. Par visage ^ Marivaux-entend les traits de la face, et ftSLr figure, la forme du corps, figurant corporis, Cest, comme on Toit, uo latinisme.
38o LE CABINET
CCS deux jardins étaient vîs-i-vis Tune de l'autre. Sur celle du jardin superbe on lisait ces mots en lettre} d'or : La demeure de la Beauti^. Sur celle du jardin riant on lisait, en caractères de toutes sortes de couleurs, fondues ensemble de manière à en composer une qu'on ne pouvait définir, on lisait, dis-je, cette inscription : La demeure du Je ne sais quoi.
La demeure de la Beauté ! dis - je d'abord eu moi - m(-me. Oh ! je la verrai -, car qui dit beautiî , (lit quelque cliose de bien plus imposant que le Je ne sots quoi, de bien plus considérable à voir. Me laissant donc entraîner par la force du mot , je n'hésitai pas i donner la préférence au jardin de la Beauté , et à laisser là celui du Je ne sais quoi, dont je reviendrais ra'amuser ensuite. Tout déterminé que j'étais en faveur du premier, je jetai pourtant encore un regard sur le dernier, qui me semblait si riant. J'aurais souhaité qu'il eût été possible de les voir tous deux à la fois; mais vraisemblablement il n'y avait point de comparaison à faire de l'un à l'autre ; il fallait comoiencer par le plus curieux. C'est ce que je fis.
En entrant dans le jardin de la Beauté, je remarquai les traces de plusieurs personnes qui y étaient entrées aussi; mais j'en remarquai bien autant de personnes qui en étaient sorties.
J'avance ; et plus je di^couvre , plus j'admire. Je ne vous peindrai point tout ce que j'y vis de beau; la descii]>tion de ces lieux-là me passe ; je fus étonné , je fus frappé. Figurez-vous tout ce qui peut entrer de grand, de superbe, de magnifique dans un jardin,
DU PHILOSOPHE. 38i
tout ce que la symétrie la plus exacte et la distnbution la mieux entendue peuvent produire de surprenant ^ à peine aurez -vous une idée de ce que je vis. Comment, par exemple, vous peindre le palais que je trouvai , après avoir marché quelque temps ? J'y renonce.
Si j'avais à faire des récits, ce serait d'une femme que je vis sur une espèce de trône. Autour d'elle étaient rangés plusieurs hommes, qui, à ce qu'ils me dirent, ne m'avaient précédé dans ce lieu que d'une heure, et qui tous semblaient être immobiles, et comme en extase à la vue de cette femme. Jugez s'ils avaient tort; c'était la Beauté même en personne. De temps en temps elle laissait négligemment tomber sur chacun d'eux, aussi bien que sur moi, des regards qui nous faisaient nous écrier tous : Ah ! les beaux yeux ! et un moment après : Ah ! la belle bouche ! le beau tour de visage ! la belle taille!
A ces exclamations, la Beauté , en souriant , baissait un peu les yeux d'un air plus modeste qu'embarrassé , puis, sans rien répondre, elle recommençait à nous regarder tous , afin de nous confirmer dans les sentimens d'admiration que nous avions pour elle. De temps en temps aussi elle redressait la tête avec un air de hauteur qui semblait nous dire : Joignez le respect à l'admiration. C'était là tout son langage.
Dans le premier quart d'heure , le plaisir de la contempler nous fit oublier son silence. A la fin cependant j'y pris garde, et les autres aussi : Quoi! dîmes -«nous tous , rien que des souris , des airs de tête , et pas un
mot? Cela ne suflU point. N'y aura-t~il que nos yeux decoiitensPNc vit-on que du plaisir devoir? Là-dessus, un de nous s'avança pour lui présenter un fruit qu'il avait cueilli dans le jardin. Elle le reçut, toujours en souriant, et avec la plus belle main du monde, mais sans ouvrir la bouche; elle ne remercia que du geste, et il fallut nous en tenir à la regarder.
Apparemment que chacun de nous s'en lassa; car petit à petit notre compagnie diminuait ; je voyais mes camarades sY-clipser; et bientôt, de tous les admirateurs avec qui je m' tétais trouvé, il ne resta plus que moi, qui me retirai à mon tour.
En traversant une allée pour m'en retourner, je rencontrai encore une femme , qui paraissait extrêmement fière, et à qui, en passant, je fis une profonde rtivérence. Où vas-tu? me dit-elle d'un air dédaif^neux et mécontent. Je viens d'admirer la Beauté, lui dis-je, et je me retire. Eh ! pourquoi te retirer.^ me répondilelle. La Beauté n'a-t-elle pas dû te fixer auprès d'elle •' Que te reste-t-il à voir, après l'avoir vue? Rien , sans doute , lui dis-je \ mais je l'ai assez vue -, je sais ses traits par cœnr, ils sont toujours les mêmes. C'est toujours un beau visage, qui se répète, qui ne dit rien à l'esprit, qui ne parle qu'aux yeux, et qui leur dit toujours la même chose; ainsi il ne m'apprendrait rien de nouveau. Si la Beauté entretenait un peu ceux qui l'admirent, si son âme jouait un peu sur sou visage, cela le rendrait moins uniforme et plus touchant; il plaint au cœur autant qu'aux yeux ; mais on ne fait que le voir beau , et on ne sent pas qu'il l'est. Il fau-
drait que la Beautë prit la peine de parler elle-même, et de montrer l'esprit qu'elle a ; car je ne pense pas qu'elle en manque.
£h ! qu'importe qu'elle en ait ou qu'elle n'en ait point ? me dit alors cette femme. En a-t-elle besoin , faite comme elle est? Va, tu n'y entends rien. S'il était question d'un visage ordinaire, je serais de ton avis ; il serait avantageux que Tesprit l'animât , cela lui ferait grand bien, et suppléerait aux grâces qu'il n'aurait pas; mais souhaiter que l'esprit aille jouer sur un beau visage, c'estcii9Ji|)aiter l'altération de ses charmes. L'esprit peut ajouter quelque chose à des traits informes; mais il nuirait à des traits parfaits, il ne serait bon qu'à les déranger. Un beau visage est aussi achevé qu'il le peut être; il ne saurait mieux faire que de demeurer tel qu'il est; ce que les mouvemens de l'esprit y mettraient en troublerait l'économie, puisqu'il est précisément au point convenable, et qu'il ne peut en sortir qu'à son dommage. Ainsi tu critiques sans jugement; c'est moi qui te le dis , moi l'immobile fierté des belles personnes , et la compagne de la Beauté. Je ne m'écarte jamais d'elle, et j'ai grand soin de tenir son esprit froid et tranquille , afin qu'il laisse son visage en repos , et qu'il n*en diminue pas la noble décence. Il est vrai qu'heureusement je n'ai pas grande peine à tempérer l'esprit de la beauté ; il est de lui - même assez paisible pour l'ordinaire , ou du moins il n'ignore pas combien c'est chose nécessaire qu'il reste grave , et qu'il
ne fasse aucun ilt^sordre sur ce beau visage. Il en respecte trop les intiiréts pour songer aux siens.
Ce fut là le discours que me tint cette femme. II me parut singulier, et je me contentai d'y répondre par une réviîrence, après laquelle je la quittai, pour gagner promptemenl la demeure du Je ne sais quoi, où je retrouvai tous ceux qui m'avaient laissé chez la beauté.
, Il n'y avait rien de surprenant dans ce lieu -ci , et qui plus est, rien d'arrangé; touty était comme jeté au hasard. Il y régnait même une sorte de désordre, un désordre du meilleur goût du monde, qui faisait un efl'et charmant , et dont on n'aurait pu démêler ni montrer la cause. Enfin nous ne désirions rien là, et il fallait pourtant bien que rien n'y fût fini, ou que tout ce qu'on avait voulu y mettre n'y fût pas , puisqu'à tout moment nous y voyions ajouter quelque chose de nouveau. Malgré la fable qui ne compte que trois grâces, ilyen avait là une infinité, qui, en parcouraot ces lieux, y travaillaient, y retouchaient partout, ie dis en parcourant ; car elles ne faisaient qu'aller et venir, que passer, que se succéder rapidement les unes aux autres, sans nous donner le temps de les bien connaître. Elles étaient là ^ mais à peine les voyait -on, qu'elles n'y étaient plus, et qu'on en voyait d'autres à leur place, qui passaient à leur tour pour faire place à d'autres. £□ un mot, elles étaient partout, sans se tenir nulle part;'ce n'en était pas une, c'en était toujours mille qu'on voyait. Eh bien ! messieurs, dis-je alors à ceux qui étaient avec moi, ce
sëjour-^i est charmant ^ j'y passerais ma vie. Mais celui qui l'habite, le Je ne sais quoi, où est-il? Menezmoi à lui , je vous prie ; car vous l'avez vu apparemment ? Pas encore , me répondirent- ils ; et depuis que nous sommes ici , nous le cherchons sans avoir encore pu le trouver. Il est vrai que nous le cherchons agréablement ; car avec la plus grande envie du monde de le voir, nous ne nous impatientons point de ne savoir où il est ; et dussions-nous ne le jamais trouver, nous sommes résolus de le chercher toujours. Il faut pourtant qu'il soit ici , répondis-je \ et je n'eus pas plus tôt prononcé ces mots, que nous entendîmes une voix qui nous dit : Me voilà.
Nous nous retournâmes tous alors , parce que nous n'apercevions rien devant nous; mais nous eûmes beau nous retourner, nous n'en vîmes pas davantage. Où étes-vous donc, aimable Je ne sais quoi? dîmes-nous. Aimez-nous tous à la fois. Me voilà, vous dis-je, nous répondit encore la morne voix. Et nous de nous retourner encore, nous attendant toujours à le voir, et ne voyant jamais rien. Vous nous dites : Me voilà, repris-je alors, et vous ne vous offrez point à nous. Vous ne voyez pourtant que moi, nous répondit- il. Ce nombre infini de grâces qui passent sans cesse devant vos yeux, qui vont et qui viennent, qui sont tentes si différentes, et toutes également aimables, dont les unes sont plus mâles et les autres plus tendres, regardez-les bien; j'y suis; c'est moi que vous y voyez, et toujours moi. Dans ces tableaux que vous aimez tant; dans ces objets de toute espèce, qui ont 9 25
tant d'Agrément |)ouf vous; dans toute l'étendue des lieux où TOUS ^tes ; dans tout ce que vous apercevez ici de simple , de iH^Iigé, ol d'irii-'j^ulier même, d'orné ou de non orné, j'y suis, je m'y montre, j'en i'ais tout le charme; je vous cnlourt*. Sous la figure de ces grâces, je suis le Je ne sais quoi qui touche dans les deux sexes; ici, \ç J e H€ sais quoi (\M plait en peinture; là, \eJene sais çuo/ qui plaît en architcclure, en atneublemetis, en jardins , en tout ce qui peut faire l'objet du goût. IVe me cherchei; point sous une l'orme; j'en ai mille, et pas une de fixe. Vodà pourquoi Ton me voit sans nie connaître, sans pouvoir ni me saisir ni me définir. On me perd de vue en me voyant ; W faut me sentir et non me démêler. Enfin vous me voyez , et pourtant vous me cherchez; et vous ne me trouverez jamais autrement; aussi ne serez -vous jamais las de me voir./ -