‹ OEuvres completes de MarivauxChapitre 39 sur 49 · QUATRIEME FEUILLE · texte numérisé non relu

QUATRIEME FEUILLE

§ hk source la plus ordinaire des crimes qiû se commettent dans le monde, n'est pas la pauTreté, comme on pourrait le croire; c'est la honte qu'elle fait à ceux qui la souffrent. Mille yens seraient pauvres avec patience, sils n'avaient que la peine ds ' . l'être; ou du moins, ils ne feraient point d'elTorts cri- 5 minels pour sortir de leur pauvreté , si elle n'clait que fatigante; mais elle est honteuse. Un homme fait mauvaise chère, il est mal vêtu, mal logL', mal chauQi^ ; il n'y a pas encore là de quoi le tenter d'être coupable, pour cesser d'être malheureux. Mais on le

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méprise parce qu'il est pauvre , ou bien on le méprisera si on sait qu il Test -, et à la fin on le saura *, car il n^a pas de quoi empêcher qu on ne le découvre. Il faut du bien pour pouvoir cacher qu on en manque. Il est donc méprisé, ou il va Tétre; voilà ce qui le perd.

Il a un voisin riche y et il lui pardonnerait de diner mieux que lui \ mais son voisin est glorieux de diner mieux ^ son voisin a des amis qui Thonorent^ et lui, tout le monde le laisse là. On dit, en parlant de lui : Ce pauvre monsieur un tel ! Il entre dans une maison, dans une assemblée *, il sent qu on le reçoit comme une figure hétéroclite et moquable, dont on a la pudeur de ne pas rire encore , mais dont il est sûr qu'on rira quand elle n'y sera plus. Sa présence fait tomber la conversation-, on lui dit : Allez -vous -en, à force de ne rien lui dire. Va-t-il ailleurs; il n'est rien, en quelque endroit qu'il aille. Il n'a ni tort ni raison avec personne*, il ne vaut la peine ni d'être persuadé ni d'être contredit. Voilà ce que la pauvreté a d'affreux.

5 Quelle folle , quelle impertinente, quelle funeste inconséquence dans les mœurs des hommes ! Ils punissent de mort celui qui est convaincu d'avoir fait un crime pour cesser d'être pauvre , et punissent de mépris celui qui a le courage de rester pauvre. Quel monstrueux mélange de démence et de raison, de dépravation et de justice ! La plus étonnante chose du monde, c'est qu'il y ait toujours sur la terre ime masse de vertu qui résiste aux affronts qu'elle y souffre, et

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à l'encouragemenl qu'on y donne à Viiiiquitë mon car tous les honneurs sont pour l'iniquilii, quand i peut échapper aux lois qui la condamnent, et assurément il y a plus de coupables honort's dans le monde qu'il n'y en a de punis. Combien de fois rachète-t-on son crime par le ^a\a du crime mi-rae ! Il faut que les hommes portent dans le fond de leur ùme un furieux fonds de justice, et qu'Us aient originairement une bien forte çocation pour marcher dans l'ordre, paisqu'il se trouve encore d'honnêtes gens parmi eux. L'iniquité devrait absorber toute la terre , à la manière dont on vit. La peur du chîltiment arrête lieaiicoup de méchans , dira-l-on. J'en conviens ; mais pensezvous que celte peur pût suffire pour la suret*.' pt^nérale ? Vous imaguioz-vous que ce soit là tout le mystère de la conservabon des hommes, et qu'il ne faille pas autre chose pour mettre le monde à l'abri du déluge de crimes qui rinonderaiti* Vous vous trompez. S'il n'y avait que ce ressort qtii jouât en notre faveur, il manquerait bientôt. H est pourtant fort; mais c'est parce qu'il est joint h d'autres. Il ne serait rîen tout seul. L'iniquité abolirait bientôt jusqu'à ces châtimens qu'elle s'est donnés pour frein à elle-même.

Ce qui garantirait l'homme inique, ce ne serait dgiuc point la prudence qu'il aurait de faire des lois contre ceux qui lui ressemblent. Il ne les respecterait pas lui - même, et donnerait l'exemple de ne les pas respecter. Le nombre des coupables qu'il faudrait punir ouvrirait les yeux aux coupables mêmes ; et ils seraient bientôt absous, puisqu'ib seraient les plus

forts. A quoi bou tes lois que nous avons établies pour notre sùretëP diraient-Us. Quel abus ce serait de les suivre , puisque le remède qu'elles apportent est aussi crael que le mal que nous avons prétendu arrêter par elles ! Si on voulait les observer , il faudrait leur sacrifier autant d'hommes que notre méchanceté s'en immolerait. Ce n'est donc pas la peine d'avoir égard à ces lois; et, tout bien compté, il n'y a qu'à rester comme nous sommes, et nous entre- déchirer comme â l'ordinaire. Que chacun prenne ses précautions; cela sera plus simple, et reviendra au même.

Figurez-vous, par exempte, qu'on tint le discours suivant : Nous sommes tous méchans , et nous allons tous nous entre-détruire. Four remédier k cela , convenons de mettre à mort ceux qui causeront tel et tel désordre ; et voilà la convention faite. IL ne manque à ce prudent traité, pour subsister, qu'une petite chose; c'est d'être passé entre des créatures capables de l'observer. Klais ceux ijui ont eu l'esprit de te faire sout des méchans qui, à la fin , s'indigneront eux-mêmes de le voir violer par leurs camarades, de l'impudence de ces camarades à prétendre qu'ils l'observent, et de l'abus qu'on ne manquera pas d'en faire au préjudice des uns et en faveur des autres ; et voilà le désordre et la confusion qui recommencent.

Maintenant à ces tiommes, auxquels le besoin de vivre heureux a fait faire ces lois , et auxqueb le même besoin tes fera mépriser, gtissez-leur dans le fond de l'Ame, comme Dieu l'a fait, la connaissance de ce Dieu même; frappez -les d'une impression d'amour

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pour la vertu; mettez 6a eux une certaine lumièiv, qui leur rende le crime aussi horrible, aussi condamnable qu'il est funeste, et l'innocence aussi louable qu'elle est utile et nécessaire ; donnez - leur eaRn des idées de justice. Et, après cela, qu'ils fassent des lois, qu'ils jurent de retrancher de U socîét<i cens qui oseront les enfreindre. Je comprends alors que le traita tiendra, et que la peur du châtiment, ajoutée h oe que je viens de dire, balancera leur iniquité, et leur procurera une certaine médiocrité de paix, telle que nous l'avons dans ce monde, telle aussi que nous ne l'aurions point , si tout ce que j'ai dit manquait à l'homme.

La crainte de ce Dieu que les hommes connaîtront s'alFaiblira ; ils oublieront Dieu même. N'importe; ridée en restera parmi eux; elle ne périra jamais. Elle fera des vertueux ou des hypocrites; mais les hypocrites seront des médians qui u'oseronl J'élre autant qu'ils le voudraient bien. L'hypocrisie, tout affreuse qu'elle est, sert à l'ordre. Un homme qui aime la vertu en force dix autres qui n'en ont point à faire cpmme s'ils en avaient. 11 faut en avoir ou en feindre, ou du moins dire qu'on en a, même avec ceux qui n'en ont point. On ne saurait donner un autre ton au monde, tout corrompu qu'il est.

§ L'homme est glorieux, et on ne doit pas s'en étonner. Il n'était fait que pour avoir un maître, qui est Dieu; et le péché lui en a donné mille, dont la supériorité lui est toujours étrangère et douloureuse , qqelqne nécessaire qu'elle lui soit aujourd'hui. Celte

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supériorité , même ceux qui Font sur les autres n'en sont pas plus heureux ; ils n'étaient pas faits pour une place que le péché est cause qu'ils occupent, ils devaient être mieux qu'ils ne sont.

■y Les gens pieux, ceux qui servent Dieu, sont, de tons les hommes, les plus fiers et les plus superbes; car ils n'ont que Dieu pour maître ; ils n'obéissent qu'à lui, même en obéissant aux hommes. C'est toujours Dieu qu'ils voient dans chaque homme auquel Dieu veut qu'ils soient soumis \ c'est toujours lui qu'ils servent. Aussi n'y a-t-il point de serviteurs ni plus fidèles ni plus sûrs. Les rois de la terre, il doit être permis de le leur dire , n'ont point de meilleurs sujets que ceux qui sont soumis seulement au maître des rois mêmes.

— Voici la suite des scènes que nous avons trouvées. Elles roulent sur le sujet dont nous avons déjà donné quelque chose dans la dernière feuille , et qui porte pour titre :

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