‹ OEuvres completes de MarivauxChapitre 48 sur 49 · NEUVIÈME FEUILLE · texte numérisé non relu

NEUVIÈME FEUILLE

Suite du Voyageur dans le Nouveau Monde.

Vous riez ^ mon compliment vous réjouit. Que vous êtes sotte de croire que je vous loue sincèrement ! Mais j;' ai besoin que vous le croyiez. Ce qui me fôche, c'est que réellement vous ne laissez pas d'être encore assez belle , et q^'à vue d'oeil , il n'y a rien ii retrancher de mes éloges , sinon l'excès que j'y mets. U n'y aurait pas le sei^s commun à vous flatter d'une beauté prodigieuse, si efTectivement il ne vous en restait pas un peu *, et c'est de là qu'il faut quç je parte, malgré que j'en aie. Je ne fais m<^lheurçu3ement qu'une exagération, non pas un mensonge } et voilà de quoi vous rendre bien glorieuse. Mais , d'un autre coté , j'espère que cet^ exagération vous nuira. Vous êtes si éloignée d'être ce que je dis, que cela eoipér chera le monde de voir ce que vous êtes ^ de cette manière, vous y perdrez-, vous serez pourtant contente, et moi vengée. *

Oui, madame , répondit l'autre, je sens la juste vantlé que je dois tirer de vos discours. Il est sûr que

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vous n'iriez pas parler de beauté sur mon compte, si je n'avais pas du moins de quoi ibnder vos complimens. Oui, je suis belle; cela commence parla; sans quoi vous m'insulteriez grossitrement , et ce n'est pas votre dessein. Mais voici en quoi coasïste votre malignité; vous croyez qu'il ne s'agit que d'ootrer vos éloges, et de m'en donner beaucoup plus que je n'en mérite, pour réduire le tout à rien, et le tourner même en critique contre moi. Vous n'y gagnez rien pourtant ; car vous n'outrez point. Tout cela me va bien; vous rae peigneu; telle que je suis; et je vous en sais si bon gré , que je vous en récompenserai comme si vous le faisiez de la meilleure foi du monde. Ne voos inquiétez' pas; je prAends qtlte mon mari vous traite avec faveur. Monsieur, servez madame, je vous en prie ; ce sera m" obliger moimême.

Il se passa bien d'autres scènes assez curieuses chez mademoiselle Dinval ; mais il me tarde d'en venir au plus intéressant de mon histoire, et d'entrer dans le grand monde, c'est-à-dire, d'arriver au Paris de cette France dont je parle. Ainsi abrégeons ces aventures-là.

Tontes les parties de jeu finirent; la nuit vint. Folville me mena souper chez lui, malgré mademoiselle Dinval , qui voulait absolument nous retenir, et à laquelle il dit que nous avions affaire ensemble. Quand nous eûmes soupe : As-tu quelques commissions à me donner pour Paris? dis -je à Folvillecar je t'avertis que nous partons demain ; si mon-

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sieur n'a rien qui Tarréte ici , ajoutai-je en m'adressant & mon guide, qui me répondit que j'étais le maître.

Comme lu voudras, reprit Folviile, d'un air assez content de ce prompt départ. Si j'ai paru souhaiter que tu restasses quelques mois ici , ce n'est pas que j'aie tant d'amitié pour toi ; car de ce côté-4à, ton séjour m'est assez indifférent. Je voulais seulement t'apprendre tout ce quejevaax,te montrer la conquête que j'ai faite ici , et le rendre témoin du prodigieux amour que mademoiselle Dinval avait pour moi ; Voilà quelle était mon intention, que je n'ai plus. Ainsi , lu partiras quand il te plaira ; et je te verrai partir encore de meilleur cœur que je ne t'ai vu arriver. Mais tu avais dessein, toi, de séjourner quelques jours ici ; peut-on savoir pourquoi tu as changé d'avis ?

A te dire la vérité , répoudis-je, c'est que, si je demeurais, j'aurais peur de te faire tort; je craindrais que ta maîtresse ne devînt inconstante. Soit goût pour moi, soit pure coquetterie, je lui sentis hier des dispositions qui pourraient te nuire, et qui m'empêchent de k revoir. En un mot, ce serait mettre ta fortune en danger, que de retourner chez elle. Monsieur te l'avait bien dit -, les femmes sont légères. Ne badinons point avec leur cœur en fait de fidélité, ne les tentons point ; on est presque toujours la dupe de l'épreuve qu'on ose faire de leur constance.

Je le veux croire , me répondit-il , tout incroyable qu'il soit qu'on puisse m'abandonner pour un autre.

Au surplus, n'aie p:is la prtisomptioa de penser que lu me nuirais dans lo cœur ilf m^iluiiioisclle Diuval; ce n'c;«l pas ce que je crnins. moi; ou du moins, si je le crains , ne t'attends p;is que j'en convienne avec toi , puis<|ue je n'en conviendrais pas avec moi-mâme. ELeuofret,je le répète encore , il Reratt.en pareil cas, d'nne singularité inouïe, <|ti'apr^s avoir vu ma fif^ure, on pût faire quelque allention à la tienne^ il y a quelque diirérence enlre nous deux là-de&sus, et une différence bien sensible. Non. monsieur le chevalier, il n'est pas ici question de goût pour vous; ne vous figurez pas que vous plaisez , qu'on vous trouve aimable; cela n'est pas possible, et madcmorselle Dinval n'est ni solte ni aveugle; mais elle est femratf, comme vous le dites fort bien , et par conséquent coquette ; voilà en vertu de quoi vous la vî ■ tes hier si prévenante. Ce n'est pas son cœur qui se soucie de vous , c'est sa coquetterie qui vous agace ; et si vous vous imaginez autre chose, vous êtes bien crédule, vous me connaissez bien peu, et vous ne vous connaissez guJ.Te.

Ce n'est pas que vous n'ayez du mérite; mais il v a bien loin de celui que vous avez à celui que j'ai, bien loin du caractère du vôtre au caractère du mien ; il y a de vous à moi, à cet égard -là, une distance infinie. Croyez-moi, des hommes comme vous disparaissent auprès de ceui qui me ressemblent. Ce n'est jamais par degrés qu'où m'a aimé, moi; c'est tout d'un coup ; et si , dans le fond , je pouvais me défaire de je ne sais quelle jalousie que je no veux pas même

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apercevoir , et que m'a laissée, malgré que j'en aie, l'accueil que mademoiselle Dinval vous fit hier, j'aurais un grand plaisir à vous retenir, pour vous montrer ce que vous êtes en comparaison de ce que je suis. Mais je n'ose risquer de vous donner celte leçon ; peut-être ne me réussirait- elle pas. Au reste , il se fait tard , et puisque demain vous devez sans doute partir de grand matin , il est temps de prendre congé de vous et de vous laisser reposer. Bon soir; n'allçz pas vous raviser et remettre votre départ, au moins. Embrassons- , nous dès ce soir pour la dernière fois, et que demain, à mon lever, vous ne soyez plus ici.

Oui, luidis-je; il fait jour dès trois heures du matin , et nous serons déjà à plus de six lieues d'ici quand tH te lèveras. Tant mieux, me répondit -il. Adieu ; donne-moi de les nouvelles quand ta seras à Paris; n'y manque point. Non pas que j'en sois curieux; quand tu m'oublierais, je ne m'en apercevrais guère; mais comme nous vivons ensemble sur le pied d'amis, il faut bien que je t'en demande, et que je paraisse empressé d'en recevoir, par respect pour cette amitié qui est censée noas unir. Lk ~ dessus je l'embrassai , et nous allâmes nous coucher, mon guide et moi , après avoir pris quelques mesures pour notre départ du lendemain.

Que de fatuité dans les jeunes gens de ce mondée! lui dis -je lorsque nous fûmes seuls. Ressemblent-ils tous à ce jeune homme P A peu près, me dit-il; qui plus, ([ui moins, comme chez nous. Qu'appeltz-votis comme chez nous? m'écriai-je. Y avei-vous jamais

"(. iJ-uas. Il 11 cil a que le; lout, reprit-il; le Folville precistîment tel que celui-ci ftre qu'en ce que vous ente pense, et que vous n'avez j que ce qu'il vous a dit.

Eï dans ce Paris où nous ; (Jonc trouver la resscmblanc j'ni dans le Paris de notre me si exactement, me dlt-ii, qi notre Paris même; el bien pi rez pas besoin , pour lier .

vous informer de l'endroit oi savez déjà. Moi ! lui dis-je ; eh puisque je ne suis jamais ven raît nouveau , et vous avez ra l'est pour vous. Mais ne savez où loge votre marquise, dan notre Paris ? Sans doute, repj I l'aris dont je connais

vez conséquemment où l'autre marquise loge datis celui-ci; vous le verrez.

Vous badinez, lui dis-je. Mais hâtons-nous de nous coucher; il ne nous reste tout au plus que qiiatru lieures à dormir, employons -les. Demain, en voyageant, nous plaisanterons tant qu'il vous plaira.' Présentement, si je veillais davantage, il n'y aurait résolution de partir qui pût tenir; je me connais , je ne pourrais pas me lever demain matin; et malheur à Fotville, si je séjournais encore un jour ici! Nous sonimes tous trois retenus pour dîner démain chez mademoiselle Dînval ; il faiulrait bien que FôlvUle nous y menât ; sous quel prétexte s'en dispenserait-il? Et si mademoiselle Dinval me revoit, peut-être est-ce fait de l'amour qu'elle a pour lui, peut-être achèverai-je de la rendre infidèle sans retour; et tout vain-, tout sot, tout ridicule qu'est ce Folvillerci, il sernt cruel de ruiner ses espérances ; je ne lui veux point de mal, et je serais fâché de lui en faire. Il faut qu'il épouse sa maîtresse; elle est digne de lui , comme il est digne d'elle.

Je me couchai en tenant ce discours, que je lei^ minai par lui dire bonsoir. Nos gens nous éveillèrent le lendemain dès que le jour parut; nous nous levâmes , et nous voilà partis.

J'oublie pourtant une chose; c'est qu'au moment où nous parlions, le valet de chambre de Folville se présenta à nous pour nous souhaiter un bon voyage de sa part. Nous le chargeâmes à notre tour de raille compHroens pour lui. Et dites-lui, ajoutai -je pour

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Je ne laissai pas d'élrcët,

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a laite, et combien le préambule de votre compliment lui a paru ël range? C'aurait ëtë bien pis, si vous Taviez fini ; il y avait de quoi nous faire passer vous et moi pour des visionnaires -, car on n'aurait pas cru ma tête en meilleur ëtat que la vôtre. Et d'ailleurs, que savez-vous si vous ne revietidrez pas ici , et même si voui ti'y resterez pas? J'ose vous prédire que vous n'en sortirez jamais que fort à contre-cœur.

Jusqu'ici, lui dis-je, je n'ai pas dessein de m'y fixer. Cependant j'y resterais volontiers, rtialgrë Tincoticevable ridicule des naturels du pays , si ce n^ëtait qu'on prëfère sa patrie à tout autre lieu , et que j'ai une extrême envie de retourner danâ notre monde , pourvoir si les personnes que j'y connais dut une res* semblance aussi exacte que vous le dites avec les gens que j'ai dëjà vps et que je verrai encore dans ce monde-ci. C'est de quoi je m'instruirai bien vite, moyennant l'examen attentif que je ferai des carac* tèrés , quand je serai de retour chez nous. Quoi qu'il en soit, me dit-il , tâchons encore une fois de quitter ce motide-ci le plus tard que nous pourrons, et pour cause. En temps et lieu vous serez de mon sentiment, j'en suis bien sûr.

Il serait trop long de faire le détail des entretiens que nous eûmes pour nous amuser pendant le voyage. Je ne savais qi\e penser de mille choses que me disait mon guide-, seulement, d'après mes conjectures, il devait y avoir quelque chose qu'il me cachait, et qui pouvait ëclaircir tout ce que je trouvais d'ënigmatique dans ses raisonnemèns.

Nous ne nous airtUimes, pciidant la journce, que pour boire un coup sans sortir de notre cliaUe, et le soir, nous arrivâmesàune petite ville, dont le nom ne m'était pas inconuu. Il y a une ville île ce nom tLins la France de là-bas, lui dis-je. Eli! vraiment, me dit- il, ce sera toujours de même; vous n'i^Tiorcï le nom d'aucune des villes que nous allons trouver sur notre route, puisque cette France où nous sommes est exactement pareille à la nôtre. J'éclatai de rire à ce discours, sans trop savoir de quoi je riais; mais c'est que je ne pouvais m'accoutumer à des rtiponses aussi extraordinaires que les siennes.

La nuit vint, et nous nous arrêtâmes à une hâtelk-ric qui était à l'entrée d'un f^ros bour;; , et qui me parut considérable. A quelle heure voulez-vous souper, messieurs ? nous dit l'hôtesse, de l'air d'une femme accoutumée au plus grand fracas , et qui sait distinguer les gens. Le plus tôt qu'on pourra nous servir, lui répondis-je-, car nous sommes presque à jeun. Nous ferez-vous faire bonne chère? Je l'espère, monsieur, me répondit-elle ; je vous donnerai du moins ce que j'ai de meilleur, sans égard à ce qu'il vous en coûtera. Je vous vois une bonne chaise de poste , qui , jointe aux deux valets de chambre de bonne mine avec lesquels vous courez, m'apprend qu'il y a là une bonne aubaine pour moi , et qu'il ne faut pas vous ménager sur la dépense; aussi, messieurs, puis-je vous répondre qu'elle sera digue de votre train. Nous saVons , Dieu merci, les égards qui sont dus aux voyageurs d'un certain air, et le faste avec lequel il les faut servir ; et

nous croirions leur manquer de respect, si nous faisions dilUculté de gagner excessivement avec eux. Ainsi, messieurs, reposez -vous sur moi du souper que je vous donnerai; il sera délicat et extrêmement cher, et mdme si cher que vous vous en plaindriez si vous l'osiez; mais comme je ne gagnerai beaucoup que par considération pour vous , la satisfaction d'être si honorés vous fera avaler la pilule. Les seigueurs comme vous sont trop glorieux pour être économes. Elle nous tint parole; on ne saurait être plus respecté que nous le fûmes, c'est-à-dire, ni mieux traité ni mieux volé.

Deux ou trois jours après, nous arrivâmes à ce Paris que j'étais si curieux de voir. Où irons-nous loger ? dis-je à mon guide. Descendez-moi d'abord en quelque endroit, me répondit-il froidement, et puis vous vous fores mener chez vous. Qu' appelez-vous, chez moi? lui dis-je ; est-ce que j'ai une maison ici ? Sans dilUcullé, reprit-il. Il me semble vous avoir entendu dire que vous en aviez une à ce Paris de là-bas ; et par conséquent, vous en avez une ici, où vous retrouverez les mêmes Ggures de domestiques que vous avez laissées dans la vôtre. Ife vous ferez-vous jamais à cette idée , que tout se passe dans ce monde-ci comme dans l'autre? Quoi! lui dis-je, j'ai un chez moi dans cette ville-ci , et des gens qui m'y attendent ? Sur ce pied-là, ajoutai-je, allons-y descendre tout droit; en arrive ce ([ui pourra. Je n'aurais jamais deviné que j'avais deux ménages , ni que je vivais ailleurs pendant que je vivais k Paris. Ce qu'il y a d'heureux à tout cela ,

c est que je n'ai pas senti que je faisais double dépense; ainsi je ne regrette point Targent qu'il m'en coûte sans le savoir.

Et en tenant gaillardement ce discours » je dis aa postillon de nous mener dans tel quartier, c'était le mien , et de s'arrâter en tel endroit. II n'y manqua pas. Je vis une rue comme la mienne-, je crus voir aussi ma maison , dont la porte était ouverte. Je congédiai le postillon , et j'entrai.

U n'y avait personne dans la cour. Comitie j'entendais pourtant quelque bruit dans un appartement , je montai mon escalier. La porte de ma salle était entf'oûverle; et la première chose que j'aperçus en entrant, ce fut la ressemblance de ma gouvernante. Elle était à table avec trois autres personnes ; et en ce moment un jeune homme d'assez bonne façon la tenait d'nn bras embrassée par la tête, pendant qu'il tendait l'autre à ma cuisinière, qui lui versait du vin

dans son verre. La gouvernante , de son côté , riait à

gorge déployée.

Cette gouvernante, ou dû moins la mienne, était une veuve, à peu près de cinquante ans, qui était avec moi depuis quatre ou cinq ans, et que mes parens m'avaient donnée pour avoir soin de ma maison, pour y mettre l'ordre et l'économie convenables -, c'élîtit , à ce qu'on m'avait dit , et à ce que j'avais cru moi-même, un vrai trésor dont on m'avait fait présent. Jusque-là , je n'avais rien connu de si sérieux que celte femme-, je ne l'avais jamais vue rire -, et je pensai la méconnaître, à l'épanouissement de joie

où je ia vis. Elle était même parée, ajustée, et mise en femme qui fait cas de sa figure, et qui veut plaire.

Quand je dis que je pensai la méconnaître, cela ne signifie pas que je la pris pour ma gouvernante ; je croyais eOectivement la véritable bien loin, et je ne convins en moi-même que île la parfaite ressemblance de celle-ci avec la mienne. Cette femme-ci copie mal celle que j'ai laissée à la garde de ma maison , dis-je à mon guide; et mon ménage de ce monde-ci n'est pas, à beaucoup près, si bien r^é que celui de là-bas. Vous vous trompez, me dit -il; il n'y a pas ici de fausse copie; et l'on se régale dans votre maison, comme vous voyez qu'on se régale dans celle oiî nous sommes.

Nous n'étions pas encore etitrés dans la salle, quand nous parlions ainsi. Je m'étais arrêté k considérer toutes ces figures , dont pas uae ne m'avait encore aperçu, et je de comptais paâ les déranger beaucoup en me présentant; car à chaque instant je perdais de vue les raisonnemetis de mon guide, et je me regardais toujours comme un inconnu pour-tdus les gens du pays où j'étais. Mais quel fut mon étonnement, quand j'entrai , de voir ces quatre joyeûï convives se lever honteux et décontenancés; de vOir Cette madame Marie qui pâlissait de surprise, et dont le visage, auparavant si réjoui , se C(>uvrait d'une confusion égale à celle qu'aurait eue la véritable Marie , si je l'avais trouvée en pareille partie! Quoi! pensai -je en moimême, on dirait que cette femme avait intérêt que je lui crusse autant de prud'hommie qu'à ma gouver-

quelques mois J'hcusc :

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un peu : Monsieur, me <l

avec qui je „,„ ,ej,.alais |

lui clis-je alors en prenan

eelui d'un maître, comme

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Marie, je ne tons .1 vais jai

Il me semble qu'il est bie

sieur, me dil-dle^ c'est i

depuis long-icmpsj qui

i'empdche de venir ici quan est jeune et joli , et que ^

que je l'aime, comme cela ei vous le sussiez, parce que ce opinion que vous aviez de aurait diminué votre confiai ger un peu dans la vie.

Jesaisravi,luidis-je,dev >o; mais il n'v a m= .,

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rien épargner pour votre satitë , et de chercher à TOUS ragoûter par tout ce qu'il y aurait de plus propre à vous remettre en apptitit. Pourquoi donc feigniez-vous cette langueur et ce dégoût que vous n'aviez pas? C'est, ne vous déplaise , me dit-elle, que j'avais envie de me réjouir un peu avec mes amis pendant votre absence. Or, pour se réjouir, il en coûte une dépense dont je voulais que tous fissiez les frais, sans que vous y trouvassiez à redire-, et pour cela, j'ai imaginé de vous mander que j'étais indisposée , monsieur, sachant bien que vous m'aimez, que vous me choyez, à cause de ma fidélité prétendue, que vous auriez peur de me perdre, et que vous m'écririez de n'épargner rien pour me rétablir. Et puis, à votre retour, je devais vous dire : J'ai dépensé tant, pour tâcher de me remettre. De cette manière, vous auriez payé mes diverlissemens , en ne croyant payer que des drogues, des médecines et des bouillons; et j'aurais eu du bon temps, sans aucun reproche de votre part, ni de la mienne ; car je ne suis pas scrupuleuse.

Étonné de ce discours , et doutant même si ce n'é tait pas un rêve ; Maïs, lui dis-je, serait-il possible que vous fussiez ma gouvernante? £st-ce bien vous, Marie ? Suis-je chez moi P Oui , monsieur, me dit-elle , vous êtes chez tous, et c'est moi qui vous parle; et plût il Dieu que ce ne fût pas moi ! Car je sens bien que cette aventure-ci me va faire grand tort dans votre esprit 5 mais aussi de quoi vous avisez-vous de revenir, sans avertir de voire retour?

Nous en étions là , quand je vis entrer mon coclier,

avez reconnu seulement leur physionomie, non leiic caractère. Les voilà tels qu'ils sont, au reste. A présent que la lecture des livres que je vous ai donnés , et \e* réflexions que vous avez faites en conséquence, vou» ont appris à connaître ces hommes , et à percer à travers le masque dont ils se couvrent, vous les ven-ci toujours de même, et vous serez le reste de votre via dans ce monde vrai , dont je vous parlais comme d'un monde étranger au nôtre.

— Nous interrompons celte histoire, dont le premier cahier finît ici. Quelques aulreK papiers viennent ensuite , que nous donnons comme ils se présentent, conformément à ce que nous avons dit que nous ferions toujours. On verra, dans la feuille suivante, la continuation de l'histoire du monde vrai , qui nous promet des matières plus intéressantes que les premières.

§ Qui est-ce qui voudrait prendre sa partie pour juge ? C'est pourtant ainsi que se conduit le déiste. Lui qui se fait sa religion à lui-même, il me semble qu'il est juge et partie dans sa propre cause ; et gare que la partie ne corrompe le juge!

§ J'ai vu quelque part une assez plaisante idée. Une veuve de quarante-cinq à cinquante ans, encore aimable, fort riche, et sans enfans, vivait de manière à persuader qu'elle avait envie de se remarier. Aussi nombre de jeunes gens de bonne maison, mais d'une fortune médiocre, essayaient-ils de lui plaire, pour en venir à l'épouser. U y en avait même quelques-uns parmi eux qui l'aimaient d'assez bonne foi, et qui

peut'étre l'auraient encore plus fortement aimée , s'ils n'avaient pas songé au mariage avec cite ; car quand on ne s'attache à une femme que par intérêt, pour l'épouser, n'eût-elle que dix-huit ans, fût-ellu charmante, on est toujours plus occupé du dessein qu'on a que des appas àe la femme ; on songe plus à la gagner qu'à l'aimer. Cependant les amans de celle-ci ne laissaient pas de l'aimer, malgré la grave intention qu'ils avaient de l'épouser *, mais soit qu'elle n'eût du penchant pour aucun d'eux, soit qu'elle aperçût dans leurs sentimens une certaine médiocrité d'amour qui ne la flattait pas assez, elle ne faisait que s'amuser de leurs hommages, et ne se déclarait pour personne.

Dans ces circonstances , arrive un étranger d'environ quarante ans, qui venait recueillir une succession dans la ville qu'habitait cette veuve. Il la voit aux promenades, aux assemblées, aux spectacles; il lui trouve beaucoup de ressemblance avec une dame fju'il avait vue ailleurs, et qu'il aurait adorée, si le hasard ne la lui avait pas subitement enlevée. Cette ressemblance, jointe à ce que cette femme elle-même avait de particulièrement aimable, enflamme son cceur pour elle. Le voilà épris; il cherche à la connaître, à lui être présenté. On te mène chez elle; il y rctoarne; il lui dit qu'il l'aime, et il le dit avec des yeux, avec un feu, avec des discours , et d'un ton qui prouvent que cela est vrai , et qui la pénètrent elle-même. Cet étranger, d'ailleurs , était très-bien fait, et de bonne mine ; d'un âge où un homme vaut encore son prix ,

et qui meltyil moins de distance entre la vcnveelïl

qu'il n'y en avait entre elle et les jeunes gens liontjlj

parlé.

Elle traiu d'abord de compliment, de galanteria j] tout l'amour qu'il disait avoir pour elle, et ne li|L donna pas grande espérance ; elle souUVit seulement^ qu'il l'entretînt de cet amour aussi long-terop» etï aussi tendrement qu'il le voulut. Ccfit ainsi que M I passèrent les premiers jours de leur connaifisailce. Ensuite elle l' écouta d'un air moins badin, d'unair qui ne signifiait plus tant : je vous laisse dire; elle paraissait lui savoir meilleur gré de ses visites, fl repétait toujours qu'il L'aimait, lui demandait loajours son cœur, soupirait de ne pouvoir lui plaire. Il en dit tant qu'elle lui répondit : Vous ne me déplaisez pas; et puis -. Vous me plaisez. Enfin, les vottà qui s'aiment , et qui songent à s'épouser.

Convenance de condition, de fortune, d'inclination, tout s'y trouvait , a l'exception de l'âge. L'étranger n'aurait pas été trop jeune, s'il n'avait été question que d'être l'amant de la veuve; mais elle était un peu trop âgée pour être sa femme. Aussi ce projet de mariage gâta tout. Ils ne purent se hâter de se marier. La veuve avait quelques intér(3t3 à démêler avec la famille de feu son mari ; il fallait les vider avant de passer ii de secondes noces ; cela retarda leur union , et il s'écoida un intervalle de temps, pendant lequel l'élranfjer vit une jeune beauté, qui n'avait besoin de ressembler à personne poar être aimée.

Celle-ci n'était pas riclie , et n'apportait presque

pour toute dot que ses charmes. Quelquefois c'est tant mieux ; cela attendrit pour une jeune et belle personne. Avec l'amour qu'on prend pour elle, on a encore le plaisir de pouvoir élre généreux avec elle, de lui faire sa fortune *, et c'est un grand attrait que ce plaisir-là pour les Âmes délicates. Notre étranger la plaignit d'abord dans son caur de n'avoir point do bien. Il était extrénicment riche ; et sans son arrangement avec la veuve, il sentit quMl aurait volontiers partagé son bien avec la jeune personne.

Il s'approche, il lui tient les discours les plus oblîgeans; elle les rct'oit avec une modestie attirante. Quand une fdie n'est que belle , qu'elle n'est pas riche , elle se fait d'autres russources; elle met à la place du bien qui lui manque des manières qui engagent les gens, et se rend si aimable qu'on oublie sa pauvreté , et même qu'on en est quelquefois bien aise, comme je l'ai déjà dit. Celle-ci était assez habile pour n'avoir précisùmenl que l'espèce de coquetterie qui convenait dans sa situation ; et j'entends par cetle coquetterie je ne sais quel air humble et reconnaissant au moindre discours flatteur qu'on lui tenait. D'ailleurs, ce cavalier était de son goût, et un peu de pencliant pour les gens ne nuit point à l'adresse qu'un emploie pour les attirer. Il la revit plusieurs fois ^ il en vint à la chercher quand il ne la trouvait pas, et enfin à ne pouvoir plus se passer d'elle.

Il ne £0 rendait plus exactement chez la veuve aux heures où il avait coutume de lui rendre visite. 11 n'était plus impatient de la voir finir ses affaires ; il

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lui ecbappail ni^me quelquefois de lui conseiller ne rien hùler. 11 n'avait plus pour elle les mêmes pressemeus ; il ne lui parlait d'amour que comme un homme qui se ressouvenait qu'il lallait lui en parler; • il im s'en avisait plus que par liienséance. Eltes'aper- ■ cul d'un changement si considérable-, elle s' eu plaignit. Il se justifia moins qu'il ne s'excusa. Quelquefob même il s'ennuyait de s'excuser, et ne cachait pas ion ennui. Elle le querellait j il sortail. C'était dire i'rajichcment ; Je ne vous aime plus; et elle le sentît.

Jugez de sa douleur. Elle s'informe de ses acliou$} elle apprend qu'il va souvent en telles et telles maisons ; qu'il a de fréquens lète-à-lête avec une jeune demoiselle qu'elle ne connaît point, et dont elle ne suit que le nom. Celle jeune personne demeurait pour l'ordinaire à la campagne avec une de ses tantes, et n'avait même séjourné si long-lemps à la ville, qu'à cause que le cavalier l'aimait. Elle voulait voir à quoi aboutirait cet amour, qu'il lui avait enfin déclaré en termes bien formels, et qu'elle eût elle-même préféré à tout autre amour.

Quelle est donc celle qui m'enlève son cœur? disait la veuve au désespoir. Sans vanité, je ne connais ni fdle ni femme ici qui me vaille-, on ne cite que moi, quand on parle de beaulé dans la ville. Aous y avons des personnes assez passables, et dont je n'ai pas la jeunesse ; mais je n'en ai que faire. On ne nie la désire point ; l'âge que j'ai ne ni'ôte rien encore , et j"ai mille avantages que ces femmes n'ont pas. Comment donc ai-je pu perdre cet homme qui m'ai-

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ma'it tant P Non , on se trompe , il n'aime point ailleurs ; il esl seulement las de m'aimcr ; ce n'est qu'un inconstant, et non pas un infidèle. Cependant on m'assure que j'ai tine rivale ; il faut donc qu'elle ait hicn des charmes, puîsc[uc l'ingrat lui en Irouve plus qu'il moi. Je veux absolument la connaître.

Ccttu résolution prise, elle court aux assemblées; elle visite les personnes de la ville chey. qui se rend la meilleure compagnie; elle va dans les églises, aux Iieurcs où tout ce qu'il y a de jolies coquettes se donne en spectacle. Elle a beau chercher; elle ne trouve rien que des figures qu'elle connaît deptiis long-temps, et qu'elle ne saurait craindre. La rivale en question était alors un peu indisposée^ elle ne sortait point de chez elle, et le cavalier ne la quittait presque pas.

A un quart de lieue de la ville demeurait un homme qu'on appelait communément le magicien , et dont en effet la science avait été d'un grand secours h bien des gens dans une inQnité de cas. On citait de lui des choses incroyables ; c'était un homme extraordinaire. Notre veuve, qui ne pouvait se consoler de la désertion du cavalier, partit un matin pour aller consulter le magicien sur les moyens de rappeler son perfide , ou de s'en venger. Elle avait même relevé ses charmes de tout ce que la parure avait pu lui fournir de plus galant, afm que le magicien en sentît mieux l'indignité du coupable.

Elle arrive chez lui. Vous voyez une femme dans la plus grande et la plus juste allliclion du monde, lui dit-elle; je vais devenir la fable d'une ville oùj'é-

B 5ox

W tnis adc

5oï LE CABINET

tais adorée il n'y a que six semaines, le m'y voyus l'objet de tous los cœurs. Un ttranger y est venu; il a pris de la passion pour moi , mais une passion si lenlirc, qu'elle m'a rendue sensible; et j'allais bivolAl ]' (épouser, quand il a cliaii^é tout d'un coup, et qno j'ai va l'indilFtirence et la froideur succéder dans son cœur à tout ce qu'on peut imaginer de plus %'if et de plus ardenl. Calmez -vous, lui dit le magicien, qui joignait beaucoup de raison, d'adresse et d'esprit, k tout ce qn'il avait de science. Dites-inoi, madame, éles-voHs son aînée , à cet lîtranger ? De quelque chose , dit-elle. Et quel âge a-t-il? reprit-il encore. Trentecinq ans à peu près. Elle savait pourtant bien qu'il en avait quarante; mais cite le faisait plus jeune pour se faire elle-niérae moins iigce.

A ces mots, le magicien tira de sa poche un petit instrument, ou de matliématiques, ou de magie, qu'il parut consulter pendant quelques momens. Et puis : Vous vous trompez , madame , lui dit- il ; le cavalier dout vous pariez a cinq ans de plus que vous ne dites. Pfous sommes donc :i peu près du mihne 3ge, répondil-elle en rougissant un peu. Attendez, reprit-il, je vais aussi vous dire le vôtre n une minute près; il n'y a point de registre baptistatre plus exact ni plus fidèle que cet instrument-ci. Elh! non, seigneur, lui dit-elle; venons au secours que je vous demande. A quoi bon chercher son âge et le mien? Ce n'est pas la peine; ne perdons point le temps à une chose aussi inutile. Pas si inutile, reprit-il doucement. Il y a un certain milieu de la vie où un peu plus et un peu moins

DU PHFLOSOPHF. 5o3

d'îlge font une grande tlifTcirence-, et ce milieu de la vie n'est pas le même pour les femmes que pour les hommes. Mais laissons ce dtitail, puisqu'il vous ennuie. Avez-vous une rivale ?

On m'assure qu'oui, répond! t-elle. Ln dit<on jeune, continua't-il , et voulez-vous que je consulte l'instrument pour savoir son âge? Eh ! non, seigneur, s'écria-t-elie; venons au fait. En effet, cet instrument chieanaitson amour-propre.

Est-elle jolieP demanda-t-il encore. Je ne l'ai point vue , reprit-elle j mais j'ose vous dire que tout ce qu'il y a de jeunes personnes de mon sexe dans notre ville me sont inférieures et me cèdent. Vous pouvez vousni<!me en savoir quelque chose ; et je n'ai point entendu dire que dans les campagnes voisines il y eût quelque femme qui pût aller de pair avec moi. Tout ce qui me filche, c'est que mon ingrat ne m'a sans doute abandonnée pour une autre, que pur-mauvais goût et par pur caprice. Vous lui pardonnerîei', donc, lui dit-il, s'il n'était infidèle qu'en faveur de quelque dame qui vous valût ? Du moins serait - il plus excusable, dit-elle, la larme à l'œil; mais c'est une excuse que personne ne peut lui fournir ici.

Entrons dans mon cabinet, et voyons ce qui en est, dit le magicien. IVous y trouverons une grande glace , dans laquelle j'ai le secret de faire paraître toutes les personnes qu'on souhaite y voir. Elle le suivit dans ce cabinet. Il y traça sur le plancher quelques figures; après quoi : Regardez dans la glace , lui dit - il ; vous y verrez, trait pour trait, la personne que votre in-

Soi I-E CABINET

fidùle aime niijotird'hui. Elle regarde avidement. Une jeune dame de vingt ans, de la physionomie la plai niodesLe et la plus intéressante, y était représenta I tenant un livre à la main. Quoi ! dit la veuve au ma-

gicien, est-ce donc ta celle (|u'il me priifère? Penseivoiis que ce visage-là puisse lui servir d'excuse ? Quelle affreuse maigreur! Et il est vrai que la jeune dame manquait un peu d'embonpoint ; mais cela lui donnait un air plus mignon que maigre. A peu de chose près, ajouta la veuve, ce serait une naine. C'est-à-ilire qu'elle n'était pas grande ; mais elle n'était pas petite non plus. Vousm'avouerez, dit le magicien, qu'ellei quel(|ue chose de bien doux. Oui , de si doux qu'elle en est fade, dit la veuve; et je lui défie d'avoir de l'esprit avec cet aîr-là. Vous vous moquez de vouloir me faire remarquer quelque chose d'aimable dans une pareille nabote. Il n'est pas possible que mon perfide n'ouvre les yeux, et ne revienne à moi; ou bien vous me trompez, et vous ne me montrez pas ma rivale.

Aireudez, dit-il, jcne vous Irom^e poini, j'y vais de l)ODne foi; mais je crois pourtant que vous avez raison, que ce n'est pas là sa maîtresse, et que j'ai manqué une formalité dont- l'absence est cause de cette méprise. Alors il se met à tracer de nouvelles figures. C'est bien certain, dit-il ensuite; j'avais réellement omis quelque chose de nécessaire; mais à présent , c'est votre rivale , c'est la.véritable que vous allez voir. Regardez et considérez attentivement; car encore une fois c'est elle. Elle jette alors les yeux sur la glace avec encore plu? de ciuriosîté que U première

DU PHILOSOPHE. 5o5

fois. On y voyait une autre dame de vingt-un à vingtdeux ans, à l'aspect de laquelle le magicien s'écria : Êtes-vous contente ? Convenez que celle-ci vous vaut, qu'elle estcliarmante, et que pour celte fois l'excuse de votre infidèle est bien valable.

Qu'entends-je ? dit la veuve. Vous trouvez que cette grande figure-là l'excuse? Vous êtes gagné, seigneur; il faut qu'il vous ait prévenu en sa faveur. Mais, dit le magicien en insistant, regardez donc avec application cette physionomie si vive, ces grands yeux noirs si bien ouverts, ce tour de visage, cet air noble et spirituel. Je ne vois rien de tout cela , dit la veuve. L'autre était une naine, celle-ci est une géante (c'est-à-dire, qu'elle était grande et bien faîte). Cette physionomie, que vous trouvez vive et spirituelle , ne me paraît, à moi, qu'étourdie, évaporée, et même trop hardie. £ât-ce d'ailleurs cet air de présomption et de vaine gloire que vous prenez pour de la noblesse ? Ou bien , appelez - vous belle fierté la rudesse de ces yeux , noirs, il est vrai, mais si grands, qu'ils en sont ridicules P

Ridicules! s'écria le magicien. Ils ne sont pas plus grands que les vôtres, qui sont très-beaux; et, pour tout dire en un mot , ce sont les vôtres , madame. C'est vous que vous voyez dans la glace ; vous-même , telle que vous étiez in l'âge de vingt-un ans. Regardez-vous bien , vous ne pouvez pas manquer de vous reconnaître; et Je n'osais pas espérer que vous vous méconnussiez. Voulez-vous encore une nouvelle preuve que c'est vous? On vous peignit à vingt-deux ans ; vousavez

Co6 LE CABINET

conservé le portrait qu'on ritdHToas,et qui était pai l;mt. Reloumez-vous, jetez les yeux sur celui qui n se présenter à vous , et voyez si ce n'est pas le mène. Ce i'était eHectivement. Elle le regarda , et sans s'informer par quel liasard on l'avait apporté chez làf elle jeta un grand soupir, et ne dit plus mot.

La première dame que vous avez vue dans la glace, lui dit alors le magicien, est cette rivale pour qui votre étranger a pris de l'amour. Elle est dans la de l'âge. Vous ne l'avez pas trouvée digne de plains vous avez méprisé ses gr3ces. Jugez de la justice vous lui avez rendue , par le mépris que vous avei Ail de votre beauté même, de cette beauté dont vons pourtant si vaine. Vous la croyez actuellement incomparable; et en elïet, elle n'avait presque point d'égale, quand vous étiez à l'-lge brillant où vous venez de vous voir représentée dans la glace.

Adieu , seigneur, dit alors la veuve, outrée de ne savoir que répondre; vous pouvez me convaincre qoe j'ai tort, mais vous ne me le persuaderez jamais '.

S On parle d'une espèce d'incrédules qu'on appelle

' Mail vous ne me le penuaderei jamaii. Dam le Jugement dont Doataioni fait précéder fe Cabinet da philosophe, nons aïooi néglige ils citer ce coule, l'un dea plui piquani du recueil. On aurait lieu d'ea ttn t-Mçrii, n ddui ne nouiirréLioai ici, pourlàire rD(n«rijaera*eo quelle Terité [Dulicieuse fauteur D peiot l'amour-propre d'une feinaw ({ui fui belle , et qui prétend VUsk toujuurs. Rien de plut beurtui ■fuc Je lui «voir fait pre'tenter par un magicien >a propre Ggure, telle qu'elle brillait à vingt ans, et d'avoir amené aon orgueil insensé à crilii|uer JeacLarmei qui firent jadis sa gloire.

ath^. S'il y en a , ce que je ne crois pas , ce n'est point à force de raisonner qu'ils le deviennent. Quand ils auraient tout l'esprit possible , quand ils en feraient l'abus le plus fin et le plus subtil, ce n'est point de là que leur incrédulité tire sa force. Avec beaucoup de subtilité d'esprit , on peut s'égarer jusqu'à essayer de ne rien croire; mais je crois qu'on n'y parviendra jamais. Il faut encore autre chose pour cela; il faut être fait d'une certaine façon. On ne devient fermement incrédule que quand on est né avec le malheureux courage de l'être. De ce courage, les uns en ont plus , les autres moins ; il se développe plus lard chez les uns , plus tôt chez les autres , chez quelques - uns tout d'un coup. Ce courage , le raisonnement ne le donne point ; c'est en soi qu'on le trouve ; et il vient , ou d'une incapacité naturelle de se mettre en peine de la question, d'une indiflerence profonde et presque insurmontable pour tout ce qui peut arriver, ou d'une impossibilité comme absolue de se gêner, supposé qu'il fallût prendre un autre parti que celui qu'on a pris.

Supprimez dans l'incrédule les choses que je dis là; ne lui laissez que son esprit et ses raisonnemens ; je le défie d'y avoir confiance. Mais avec ces mêmes choses, il n'a que faire de ses raisonneroens ; il les a de trop pour devenir ce qu'il lui plaira.

§ le demandais un jour à un de mes amis, garçon encore à l'âge de soixante ans, pourquoi il ne s'était point marié. J'ai pensé l'être un jour, me dit- il, et je l'ai échappé belle. Voici, continua-t-il, ce qui m'est

5o8 LE CABINET

arrivé à cet égard-là. Après bien des aventures galai tes dans ma jeunesse, je devins très -sérieusement amoureux d'une belle fille, qui était sa maîtresse comme j'étais mon maître; nous n'avions tous deiaJ ni père ni mî.'re. Elle ne fut point insensible, m'nima à sou tour. C'était un bon parti ^ je lui codV4P nais; j'avais écarté tous mes rivaux. En pareil cas, ona finit par se marier; nous en étions convenus, et lel jour fut m^me pris pour passer le contrat.

La veille de ce jour, j'étais le soir chez elle. X'.ilbîs la quitter, quand elle appela sa femme de diambre pour lui demander compte de je ne sais quelle commission qu'elle lui avait donnée. Cette femme de chambres'en était apparemment m;d acquittée-, et elle l'en gronda avec assex de dureté. La femme de chambre répondit un peu trop brusquement. L'autre gronda encore plus fort, et enfin si fort, avec tant de furie, d'un Ion qui marquait un caractère si emporté, que j'en fus surpris; car je la croyais douce, et même, k la voir, on eût juré qu elle l'était. Mais alors je ne vis plus la nii^mc personne. DejoHe qu'elle avait coutume d'être, elle était devenue laide de fureur, désagréable À voir.

Allons, mademoiselle, courage, lui dît la femme de chambre en s'en allant; voilà un bel avis que vous donnez là sur votre humeur à monsieur, qui doit vous épouser. Ma maîtresse pâlit de rage à ce discours ; elle en sentit toute la conséquence, et je la vis tentée de se jeter sur la femme de chambre et de la battre. Un moment après, elle se trouva mal. (to la secourut -,

DU PHILOSOPHE. Sog

et je partis , le creur blessé et ëpouvantë de ce que je venais Je voir.

Quoi ! disais-je en moi-même, se posséder si peu! N'avoir pu se retenir devant moi , dans les circonstances où nous sommes ! Quelle furieuse ! ]e me couchai avec cette idée; elle me roula dans l'esprit toute la nuit. Au point du jour, je pris mon parti. Je ne l'épouserai point, me dis-je; c'en est fait. Celte résolution me tranquillisa; et voici ce que je lui écrivis à neuf heures du matin:

« Vouj êtes emportée dans votre colère, j'en eus «t hier la preuve; je suis furieux dans la mienne; « voyez si ma main serait un présent à vous faire. « Adieu , mademoiselle. »

A peine mon billet était -il pard, qu'on m'en apporta un de aa part, dont voici les termes :

« Je me flatte que vous m'aimez encore; mats je « vous prouvai hier que je ne suis pas toujours aima- « ble, et il n'y a pas grand mal à cela, pourvu que « nous restions comme nous sommes. »

Je ne montrai que sou billet dans le monde; je tus celui que je lui avais écrit. Il parut que c'était elle qui rompait; et une année après, elle épousa un homme que, dit-on, elle a fait mourir de chagrin.

Suite du P^oyagcur dans le Nouveau Motu/eM

Ma gouvernante et mon cocher s'étaient retira pcmlant que mon gu'ule me tenait ce dtsconrs. Qu: il eut fini, je resLii quelque temps immobile, ■ comme absorbé dans mes réflexitins-, puis, je me n à rire du meilleur de mon cœur, et de ma crédulitéJ sur ce nouveau monde qu'il m'avait promis, et où] j'avais cru être , et de la comédie que m'altaient i

s hommes avec qui je vivrais. Il me tardait d'd tre avec eux, de les entendrai et, charme d'sTancsl du plaisir singulier que j'en attendais, j'embrass,ii mou {"uide avec une joie infinie. Ne remettons point à jouir, lui dis~je. Il est de bonne heure; allons changer d'habit , sortons, et courons par le monde.

A pcit>e avais-je dit ces mots, que nous vîmes, de la salle où nous étions, un carrosse s'arrêter à ma porte. J'en vis sortir on de mes parens, qui tenait une lettre à la main. Comme il ne pouvait pas encore être informé de mon arrivée, il me vint une fantaisie, qui lut d'appeler madame Marie, et de lui ordonner d'aller lui parler, sans l'instruire de mon retour- Nous nous cachâmes, mon guide et moi, dans un petit cabinet a côté de la salle, d'où je pouvais tout entendre ; et ma (-ouvernante alla au devant de mon parent.

Il commença par demander beaucoup Je mes nouvelles; et puis : Croyez -vous qu'il arrive bientôt ?

DU PHILOSOPHE. Su

ajouta-t-il. Il est fîlcheux qu'il soit absent^ sa présence serait ici fort nécessaire. Monsieur un tel est malade depuis hier. (Il parlait d'un riche vieillard, dont nous étions tous deux les seuls héritiers , avec qui j'étais alors un peu brouillé , maïs qui avait toujours paru m' aimer plus que cet antre parent.) Voilà une lettre par laquelle je le presse d'arriver, dit -il it ma gouvernante-, hîtez-vous de la lui faire tenir le plus tôt que vous pourrez, l'otis les momens sont chers ; il n'y en a pas un à perdre. Lii-dessus il se retire; je sors du cabinet, et madame Marie me donne la lettre.

Allez le rappeler, lui dis-je , avant qu'il soit remonté en carrosse; avouez-lui que je suis ici, que je viens d'arriver, et que j'avais donné ordre de n'en rien dire, parce que je voulais me reposer. En ellèt, je crus devoir paraître, pour être plus amplement instruit de la nouvelle que je venais d'apprendre, et qui m'inquiétait. Mon parent remonta, pendant qae je gagnais mon appartement avec sa lettre à la main. Je ne l'avais pas encore lue , et je venais de la décacheter. D'aussi loin que je le vis, je courus me jeter à son cou, tenant toujours la lettre.

 en jtigerpar cette lettre qu'il m'écrivait, et qu'il avait tant recommandé de me faire tenir; à en juger par ce qu'il venait de dire à ma gouvernante, par ce vif intérêt qu'il avait paru prendre à mes intérêts, je complais qu'il serait ravi de me voir déjà arrivé. Point du tout. Je vis un homme qui pâlit en m'abordant , et qui ne m'embrassa point ; ce fut moi qui

5i2 LE CABINET

l'embrassai. Je n'ai jamais VB d'homme si déconi malgré tous les ellbrts qu'il faisait pour ne le pas |M-J raître; on eût dit qu'il était pris pour dupe, eto^i eût dit vrai.

Je ne fis pas semblant de voir son embarras, don je ne pouvais dém£>ler la cause ; je lui témoignai taa|i l'amitié possible. 11 n'y répondit que par des mol mal arrangés, sans suite ; Je ne vous savais pas si pr je vous croyais bien loin; vous me déroutez; je i passerais bien de vous; quel contre-temps ! Voili loat ce que je pus tirer du fond de son creur. Après quoi, me voyant sa lettre à la main : Elle est it présent inutile, me dit-il; si vous la lisez, vous n'aurez pas lieu d'être content. Non , lui dis-je , Curieut de ce que signifiait son empressement pour la ravoir; non , laissez-moi lu lire; je veux apprendre toute l'étendue de l'obligation que je vous ai. Tout en parlant ainsi , je la lisais. En voici , mot pour mot, !e contenu.

« Eh ! vite, mon cher cousin, partez; liàtcz-Tous « de revenir. Je suis bien fâché que, dans la lettre « que vous m'avez écrite depuis votre départ de Pa- « ris, vous ne m'ayez point donné d'autre moyen de « vous adresser ma réponse, que de la porter chez « VOUS; je crains la négligence de vos domestiques. « Je vais leur dire de quelle importance il«st que ma B lettre vous soit promptemeiil fendue. Ce n'est peut- ■ étrepourtantqu'une fausse alarme queje vous donne « ici ; il n'y a encore rien de si pressant. Mais demain , « ce soir, tout peut le devenir ; et , en pareil cas , mon « amitié pour vous ne saurait être moins inquiète.

DU PHILOSOPHE. 5i3

« Notre oncle se porte assez mal depuis hier ; il me « semble qu'il est extrêmement baissé. Au moment « où je TOUS écris, il est au lit avec un peu de Bëvre, « et son grand âge me fait trembler pour sa vie , sur- « tout dans la faiblesse où je le vois tombé. Partez a donc, partez, mon cher cousin; ne remettez pas « un instant; tirez-moi de l'inquiëtude où vous me « jetez pour vous. Que diantre faites-vous si loug- « temps absent? Arrivez, n

Le chagrin qu'il avait montré en me voyant, ne m'empêcha pas d'être pénétré de reconnaissance à la lecture de cette lettre*, je me laissai aller k ma sensibilité, qui continua de l'embarrasser.

Je ne vous demande que le temps de changer d'habit, lui dis-je, et puis nous irons chez le malade. Quoi! tout k l'heure? me répondit -il. J'ai peur que vous ne puissiez pas le voir; car il est dans un étrange état. Eh ! il n'a encore, dites -vous , qu'une petite fièvre, lui répondis -je. Je suis persuadé qu'il sera bien aise de mon retour. Nous sortirons , s'il repose , et nous retournerons sur le soir.

J'avertis ici d'une chose. Dans tous les discours que je vais faire tenir aux gens avec qui j'aurai affaire, je ne rapporterai jamais leurs expressions, mais leurs pensées que j'entendais clairetnent. C'est un avertissement que j'ai déjà donné une ou deux fois , et que je réitère à dessein. Si on t'oubliait, on prendrait les récits que je ferai pour des extravagances , et l'on n'y comprendrait rien.

Revenons au cousin. Ma foi ! me dit-il , je ne sau-

5i4 iTb

i-ais TOUS accompaf'nor ; jo no veux pas être témoin de r^toniiemcnt où vous allez Ctre. Que trouvcrdi-ju donc Je si étonnant? lui dis-je. C'est qu'à vous parler franchement, me dit- il, si notre oncle n'est pas mort, il n'en vaut guère mieux. Je l'ai laissé à l'agonie. Eli ! d'où vient que vons ne me le dîtes pas? n'écriai-je. Pourquoi, dans votre lettre, m'écrivez -vous qu'il n'y a rien de si pressant?

C'est, me dit-il, que, malgré l'extrëmilé où il se trouve, il pourrait encore ditItSrcr de quelques jonn de mourir. Cela supposé , si je vous avais mandé qu'il se meurt, vous n'auriez pas manqué de partir sur-lccliamp, dans l'espérance de le voir encore; el peutêtre en elTot auriez -vous eu le temps d'arriver assP7 tôt. Or, il était de mes inlérëls que vous ne ic vissiez pas ; qu'il demeurât fSché contre vous \ qu'il ne vous laissât rien, ou peu de chose, ainsi qu'il a fait ; et que j'héritasse de tout. Voilà pourquoi je vous ai caché son état. J'ai réduit tout son mal à mi peu de fièvre, et j'ai feint pourtant d'en craindre les suites et d'avoir peur qu'il ne mourût k cause de son âge; le tout, afin de vous paraître très-attentif i ce qui vous regarde, et par cette raison, trop épouvanté du petit mal dont je vous informais. De cette façon , vous auriez pris le temps de vous arranger, et laissé à notre oncle celui de mourir en votre absence; et vous n'auriez pu vous plaindre de moi , quoiqu'il y aituu mois que le mourant traîne; car si on vous l'avait appris à votre retour, j'aurais dît que j'avais pris sa langueur pour une faiblesse ordinaire à son âge

DU PHILOSOPHE. 5i5

II y a donc long-temps, lui dis-je, qu'il est malade? Oui, répondit- il j malade, au jugement de qui aurait voulu TOUS instruire bien fidèlement-, mais seulement plus infirme qu'à l'ordinaire, au rapport d'un héritier qui trouvait son avantage à abuser des termes , et à vous tenir éloigné du bonhomme.

Comme je ne répondais qu'il ses expressions, et DOli à ses pensées , qu'il n'avait pas pu m'empécher pourtant de démêler dans ce qu'il dirait, je me contentai de lui battre froid, et de supprimer l'accueil et les remerclmens que je lui avals faits d'abord. Je me hâtai de le quitter. C'en est asse2, lui dis-je; allez à vos affaires, et moi, je vais de ce pas chez notre onde. Adieu. C'était en le reconduisant que je lui disais cela ; et aussitôt je lui tournai le dos sans autre cérémonie.

Cet homme-là m'a bien trompé , dis-je alors à mon guide, qui avait été présent à notre conversation. Mais souffrez que je vous laisse, et que je me hâte de sortir. Le mourant dont il s'agit m'a véritablement aimé; j'en ai reçu mille témoignages de tendresse particulière, et je ne suis brouillé avec lui que par le refus que j'ai fait de conclure un mariage qu'il me proposait. Je ne doute point que mon fourbe de parent n'ait tâché de J'irnler contre moi , et de me perdre dans son esprit; et sans songer à son bien, je souffre plus que je ne puis vous dire de l'opinion qu'on lui a peut-être donnée de mon cœur. Courez-y, me dit mon guide ; vos motifs n'ont rien que de généreux

5i6 LE CABINET

et de louable , et J'ai un pressentiment que le ciel lc3

b()nîra.

Je m'habillai donc, et me rendis chez le malade. Il s'y avait tju'Hn quait d'heure qu'on l'avait cru mort, quand j'arrivai ; mais il était alors revenu de sa faiblesse. Tous les domestiques m'aimaient, et ils me virent avec grand plaisir, ils coururent m'annoncer. Quoi! mon neveu! l'entendis -je s'écrier. Puisqu'il vient , il a donc pensé que j'étais mort ; car il y a trois semaines qu'il a refusiï de venir. Moi! mon cher oncle , m'écriai-je il mon tour, en entr.-iiit tout d'un coup, comme un homme péo^lrt! de l'iDJuslice de ce reproche. Eh ! qui est-ce qui m'a noirci de celte manière-là ^uprcs de vous? continuai- ju, les larmes aux yeux. Qui est-ce qui a osé m'imputer une aussi t^che ingratitude à votre égard ? Monsieur, il n'y a qu'une heure que je suis à Paris , et c'est dans ce moment que j'apprends votre maladie.

Tout le monde s'écarta pendant que je lui parlais. Quoi ! mon neveu, me dit ce tendre vieillard en me tendant la main , un tel... (qui était mon cousin) ne vous a-t-il pas mandé mon état? Je l'en avais chargé , il m'a dit l'avoir fait , et n'avoir point reçu de réponse. Ah! monsieur, lui dis-je, laissons l'homme que voos me citez; je viens de le connaître, et je n'en pourrais parler qu'à son désavantage; il nous a trompés- tous deux. Il vous a dit qu'il m'avait écrit ; mais il a dû vous dire aussi que c^est d'aujourd^hui seulement. Je lui fis là-dessus le détail de ce qui était arrivé chez moi , quand ce cousin était venu y appoiter sa

DU PHILOSOPHE. Si,

lettre ; et la tirant de ma poche , car je l'avais gardée : La voilà, lui dis-je, et vous verrez, monsieur, qu'elle n'est datëe que de ce matin.

Ce bon homme, convaincu de mon innocence, me serra les mains, pendant que je baisais les siennes en pleurant. Eh 1 vite, dit-il après, pendant qu'il me reste un peu de force, qu'on rappelle les notaires (ils n'étaient pas encore sortis). Et vous, mon neveu, passez dans une autre chambre, et ne me quittez point j donnez-moi la consolation de vous savoir auprès de moi. Je tous entends, monsieur, lui dis-je tout naturellement. Vous voulez me foire du bien, vous m'en avez fait toute ma vie , et je ne vons empêche point de continuer; mais je vous proteste que tout ce qui m'en plak le plus, c'est que cela m'annonce le retour de votre tendresse , et me justifie de tout ce qu'on vous a dit contre moi.

Je m'éloignai après ces mots. Il changea son testament, et me fit son légataire universel, ne laissant qu^un legs à mon fourbe de parent, qu'il avait, à ce qu'on m'apprit, bien mieux traité deux heures auparavant. On me dit aussi que ce parent était venu voir ce qui se passait; mais, sachant que j'étais là, et qu'on avait fait revenir les notaires, il n'avait pas jugé à propos de paraître.

A peine mon oncle eut-il congédié les notaires, qu'il retomba dans sa faiblesse. On m'appela, j'accourus; il n'eut que le temps de me prendre la main, et il expira. Je ne dis rien de mon alHiction, qui fut

5i8 LE CABINET

vive et sincère; j'aininis véritablement le défont. Mats ce n'est pas de quoi il s'agit ici.

Me voilà héritier d'un grand bien. Il y en avait une partie embarrassée d'un procès , mais qui ne ponvait pas me faire grand tort , de quelque tnanière qu'il tournât. Je reçus quantité de visites après la mon de mou oncle. Il y en eut une qui nie surprit; ce fut celle d'un homme de condition, père dune fille pour la* quelle je m'étais autrefois senti du penchant, ie l'aurais volontiers éi>ousée; mou oncle même en avait alors fait parler au père, mais cela n'avait pas réussi. Le noble personnage avait négligé de nous répondre. Celait un homme glorieux et superbe , qui s' estimait bien plus que nous, et qui apparemment ne nous jugea pas dignes de son alliance. A son gré , tout ce qu'il y avait de plus grand la méritait à peine. Il avait pourtant tort, et nous le valions bien pour le moins ; mais il y a des gens dont l'orgueil est visionnaire, et leur surfait tout ce qu'ils sont.

Cet homme si fier vint donc me voir, à mon grand étonnement, comme je l'ai déjîk dit. Je n'avais jamais été qu'une fois chez lui ; encore ce n'avait été qu'en accompagnant une autre personne. Je l'avais assez souvent rencontré dans de certaines maisons, mais sans lier de conversation avec lui; nous nous contentions de nous saluer froidement, et voilà tout.

Je viens , dit-il, vous faire mon compliment sur la perte que vous avez faite, monsieur, et je suis sûr que vous ne vous y attendiez pas; mais la succession qui vous est échue est si grande, et vous êtes à pré-

sent si riche, que je voudrais bien vous savoir encore Fenvie dYpouser ma fille. J'entends dire qu'on vous offre les meilleurs partis, et que c'est h qui vous aura; et je vous fais l'honneur en celte occasion-ci de vous rendre ane visite, pour voir un peu ce que vous me direz sur ce projcthardi que vous conçûtes autrefois de devenir mon gendre. Dans ce temps-là , je n'en fis que rire; mais aujourd'hui ce ne serait plus de même. N'allez pourtant pas croire que je ne vienne ici que pour cela. Figurez-vous plutôt que, tout fier que j'ai droit de Vùtre, tout distingué que je suis par le nom que je porte, j'ai pourtant cru vous devoir cette démarche-ci. Vous me direz que iious ne nous connaissons f;uère , et que j'ai eu soin de me tenir sur le quL-vive avec vous et les vôtres ; mais c'est à quoi il ne faut pas prendre garde. Allons, monsieur, soyons amis. J'eslimais beaucoup feu monsieur votre oncle ^ je le voyais quelquefois à la cour. Il est vrai que je ne lut parlais que fort peu. Je suis en commerce avec ce qu'il y a de plus grand; il avait des amis moins puissaiis, et d'une considéralion inférieure. Je suis un homme de grande qualité; je ne le regardais que comme un bon gentilhomme, et j'évitais de me familiariser. Mais aujourd'hui, monsieur, les choses sont changées. Le bonhomme est mort; il vous a laisst! de très- grands biens; et il me valait, monsieur, il me valait. De votre côté, vous valez ma fille, et j'en conviendrai tant qu'on voudra.

Monsieur, lui dis-je, ne répon^nt qu'à ses discours , et non à ses pensées , je suis très-sensible à vo-

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ireattenLiofi; je vous en rends mille grâces, etj'aanti

Thonneur d'aller vous en remercier.

Vous avez un procès, ajouta-t-il en m'inlcrrompant; je veux vous y servir. J'ai du cri^ciil; j'ai du moins bonne opinion du cas qu'on ferait de ma recoinmaadation dans te monde, et je ne néglif^crai rien pour vous ^-tre utile. Alais dites- moi, au reste, n'^tes^voni pas bien flatté de mes honnêtetés? J'ai compté que vous le seriez, etjenemesuis point trompé, je pense; cela ne saurait être autrement. Revenons au motif de ma visite. Vous aimiez ma fille; il vous est à préscat permis d'aspirer à elle; glissez -moi quelque chose qui signiGe légèrement que vous l'aimez encore. Elle n'est pas mariée; osez m'en parler en homme qui voudrait bien être à elle. Ne savc/.-vous pas œniment vous y prendre pour entamer actuellement cette matière? Eh bien! je vais l'ontamer pour vous, molj TOUS allez voir. J'ai pensé remettre ma visite à demain , pour aller voir aujourd'hui ma fille, qui est ao peu indisposée à la campagne, et à qui j'ai bien des choses à dire; car il y a deux personnes qui me la demandent en mariage. Cela n'est pas vrai; mab je vous le dis, afin que vous me répondiez là-dessus.

Son indisposition est-elle dangereuse, monsieur? lai dis-je....Ob ! non ; je ne sache pas même qu'elle ait le moindre mat , et je ne vous parle de cette indisposition que pour amener la conversation sur son chapitre. Elle est avec sa mère. Et à propos de sa mère, elle ne vous a vu que deux fois; vous savez qu'elle passe pour une femme judicieuse ; et vous êtes , de

DU PHILOSOPHE. Sai

tous les hommes de votre âge , celui dont elle a la plus grande idée. Ce que je vous dis poartanl à tout hasard, et sans savoir ce qu'elle en pense; car elle ne m'en a jamais ouvert la bouche. Elle m'a chargé, k ce que j'imagine aussi , de vous marquer la part qu'elle prend à tout ce qui vous est arrivé-, car il est bon que vous croyiez que nous nous intéressons extrémemeat à tout ce qui vous regarde, si toutefois vous êtes encore dans le goût d'épouser notre fille ; sans quoi, j'aurai grand regret à tous les honneurs que je vous prodigne. Je vais après-demain les voir toutes deux à la maison de campagne oii elles sontj soyez de la partie; venez-y vous soustraire à l'embarras de vos visites. Qu'en dites -vous? Voilà de furieuses avances que je vous fais ; ne réveillent<elles pas votre ambition d'autrefois, cet ancien dessein d'entrer dans notre alliance?

J'accepterais volontiers la partie de campagne que vous me proposez, monsieur, lui dis-je, sans des aUaires indispensables qui m'obligent de rester à Paris.

Il prit congé de moi pendant que je lui parlais ainsi. Je le reconduisis. Il m'accabla , en me quittant, d'embrassemens, d'assurances d'estime, et me répéta mille fois de songer à sa fille. Je lui en demandais des nouvelles avec un air d'intérêt que je croyais contrefaire, mais qui était pourtant plus naturel que je ne pensais; car dès qu'il fut sorti, cette jeune personne me revint dans l'esprit avec toutes les grâces que je lui avais trouvées. La certitude de l'obtenir était bien tentante. Je n'avais rien dans le cœur, et je méditais

Saa LE CABIXET

i\cyA de la revoir pour achever de nie dt^termiuer , quand un de mes amis eiUrn d.ins ma chambro.

Celui-ci était un homme grave et siirieux, d'une rcpulatlon irrtSproch alite quant au caractère, estime g<;néralement comme l'Iiommc du monde le plus vrai et le plus droit dans tousses proct^dés^etde tousceux qui le connaissaient, c'était moi assurément qui en taisais le plus de cas.

Après quelque léger entretien sur la situatioa où j'iilais ijeuue et riche comme vous l'êtes, me dit-il, je crois que vous allez être bien recherché. Quelles sont vos dispositions? Penchez-vous pour le mariage? 3e vous le conseillerais. Je n'en suis pas éloigné , lui dis- ; je, et vous m'avez surpris rêvant à une très-aimable ' personne ; c'est madcmoisello une telle. Son pt-re suri j d'ici, et, ;i vue de pays, il ne me serait pas contraire, I

Mademoiselle une tL-lle ! s'écria mon ami. Oubliez- 1 vous qu'on vous la presque refusée, il y a quelques années? Non , il ne doit jamais être question d'elle pour ! vous, D'ailleurSjVOus pouvez trouver mieux. Elle est fille de condition, j'en conviens; mais elle u"est pas assez riche. Tenez, savez -vous ce qui m'amène ici? C'est que, sans faire semblant de rien , sans vous laisser apercevoir que je viens exprès , j'ai à vous proposer la nièce d'un homme en grande charge. Elle n'a pas plus de bien que l'autre, peut-êlre moins; mais n'importe. Laissez-moi dire ; vous estimez mes conseils , vous avez de la confiance en moi ; vous me croyez d'une intégrité à toute épreuve ; et je vais vous prouver, moyennant tout cela , que vous devez épou-

ser cette fille - ci préférablement k l'autre. Je sens pourtant bien que cette préférence n'est pas raisonnable dans le fond ; mais je le sens le moins que je ' uis ; je tâche de me tromper moi-même , afin de tous "tromper sans scrupule; car je suis intéressé à ce que ~rous épousiez celte personne dont je vous parle, et ^ui ne vaut pas l'autre. J'ai une affaire de la dernière «onséquence, dont le succès dépend tout entier de son parent, de cet homme en place ; et îl m'a promis de an'y servir, si je pouvais vous porter k ce mariage en «]uestion qui ne vous convient pas. Ainsi laissez-vous séduire ; car actuellement je vous parle de bonne foi ; je suis parvenu à croire que vous ferez fort bien de ^aive si mal. Cet homme en place est puissant, accré- «jité chez les ministres ; vous jouirez de tout son cré- «Jit, j'en jouirai aussi; et il n'y a pas à hésiter....

Ici finit totalement l'histoire du monde vrai. Appa- 'Vemment le phUosoplie à qui l'idée de ce monde ^tait venue, n'a pas cru qu'il fût nL-ccssaire de la pousser plus loin. Il se sera dit sans doute que, cette idée une fois donnée, tout le monde peut l'étendre , «t en imaginer les nombreuses conséquences. Passons 4 autre cliose.

§ Il y a deux sortes d'ambition ; celle d'amasser du lien , celle d'amasser des honneurs. Il y a des gens qui m'ont que la première ; d'autres , qui n'ont que la seconde; d'autres, qui les ont toutes deux. Les premiers sont des avares que je méprise, parce qu'ils n'ont point d'îtmc ; les seconds sont des superbes qui en ont trop ; les troisièmes sont des âmes ordinaires , dont le monde

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