‹ OEuvres complètes de MarmontelChapitre 68 sur 117 · LIVRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XIII

courir ; ne pas couvrir de fleurs le bord du précipice j prendre soin de l'en garantir, et voir si , au lieu de bénédictions , ce ne seraient pas des outrages et des aiTronts sanglans qu'il l'exposait à recevoir. Le roi s'abandonnait à la prudence de son ïninistre^ c'était pour celui-ci une obligation sacrée d'être précautionné , timide et méfiant. Necker ne le fut pas assez. Il y avait de grands maux à craitidre^ il ne sut prévoir que le bien.

Cet esprit solitaire , abstrait, recueilli en luimême , naturellement exalté , se communiquait peu aux hommes , et peu d'hommes étaient tentés de se communiquer à lui \ il ne les connaissait que par des aperçus ou trop isolés , ou trop vagues ; et de là ses illusions sur le caractère du

{peuple , à la merci duquel il mettait l'état et e roi.

La lutte continuelle qu'il avait eue à soutenir contre toutes les factions de l'intérêt particulier , lui avait donné de la cour et du monde une opinion peu favorable , et il en jugeait sainement ; mais du gros de la nation il s'était fait , comme à plaisir , une opinion fantastique et infiniment trop flatteuse. Il s'était entendu louer, bénir, exalter par ce peuple \ il avait joui de sa confiance , de son amour , de ^es regrets : c'était lui qui l'ayait vengé des noirceurs de la calomnie : c'était sa voix qui de l'exil l'avait rappelé au ministère , et qui l'y soutenait encore. Lié par la reconnaissance , il ne l'était pas moins par ses propres bienfaits \ et personnellement obligé envers le peuple à le croire sensible et juste , il se persuadait qu'il le serait toujours. Ainsi son propre exemple lui en fit oublier d'au*

très qui Tauraient averti de riâconstàiice de ce

Seuple , de sa légèreté , de sa facilité à passer 'un etcès à Tautre , à se laisser con^ompre , éga^ rer, irriter jusqu*à la fréuéûe et la plus brutale fureur.

Dans une classe au-de6sus du peuple, mais attenant au peuple , il ne voulut pas voir combien de passions obscures et timides n'attendaient 5 pour ce déceler , s'allumer, éclater ensemble , qu'un foyer qui les réunît. La vanité , l'orgueil , l'envie , l'ambiiion de dominer, ou du moins d'abaiisser ceux que d'uin œil jaloux on voyait au-dessus de soi ^ des intérêts plus vils et des vices plus bas encore , les spéculations de la cupidité , les calcttls des âmes vénales , tous gei^ mes éternels de factions et de discordes , étaient dés âéniens que Necker semblait n'avoir pmut démêlés. L'idée abstraite et séduisante d'une nation douce, aimable, généreuse^ préoccupait tous ses esprits.

Dans cette espèce d'enivrewfeflt, il lie crut point fifccorder trop de faveur au parti populaire. 'Après lui avoir assuré une pluralité constante , il voulut ajouter Tavantage du Heu à cet avantage du nombre. La sûreté , la liberté , la tranquillité des délibérations démandaient essentiellement'uti lieu inaccessible aux insultes du peuple , un9ieu |aisé à garalntir de toute espèce detutnuîte ^et lai , éa première pensée Tût de placer les états •généraux dans Paris , au milieu dupeupleJe plus nombreux , le plus facile à émouvoir, à^oùleter, •et le plus redoutable dans ses «oulèvemens : ce ^e fut que par déférence pour l'avis du conseil qu'il se contenta de les établir à "Versailles, statio malèfida carinis.

LiVBE xni, sSy

Celle des salles qu'on descmait aux assemblées générales , et dans laquelle , entre les trois or^ dres j s'agiteraient les plus grands intérêts dé Tétat, fat entourée de galeries, comme pour invi*ter le peuple à vemr assister aux délibérations , appuyer son parti , msulter, menacer, effrayer le parti conu^ire, et changer la tribune en une scène de théâtre , où par ses applaudissemens il exciterait ses acteurs. Je marque ces détails , parce qu'ils ont été de l'importance la plus grave. Mais M. Necker ne voulait se figurer les assemblées des états que comme un spectacle pais%}e , imposant , solemiel, auguste , dont le peuple aurait à jouir. Ses espérances ne laissaient pas d'être mêlées d'inquiétudes •, maïs , comme il attribuait Mn grand pouvoir aux idées morales , il ^e flattait que le plus sur moyen de prévenir les troubles •qui pouvaient naître de la dissension des ordres , était de les animer tous de cet enthousiasme du bien public , qui rend facile et doux le plus grand sacrifice des intérêts de corps et des intérêts personnels, ïlen fit le premier essai dans la publication de son rapport au conseil d'état du 2j décembre 1788 ; et ce fut par l'exemple du roi lui-même qu*il espéra d'exciter dès-lors cette ^émulation généreuse.

En rappelant l'aveu que le roi lui avait fait , qu'il 71 ay ait eu depuis quelques années que des innans de bonheur : « Vous le retrouverez, sire, ce bonheur, lui dit-il , et vous en jouirez; vous commandez à une nation qui sait aimer. Si tles nouveautés politiques , auxquelles elle n'est pas faîte encore , l'ont pu distraire pour un temps de son caractère naturel , bientôt fixée par vos bienfaits , et affermie dans sa con^fiance par la pureté

24o IfétfOI&ES.

Mais dans uae ^ationf^tulante et légère , qui, tout à coup 9 veut être libre avant d'aymr appris à Tètre , il n est que trop n^tui:^l que la preinkre fougue des esprits les eiaapofte au oLelà des bornes de ceue liberté \ et , ces bornes franchies , le reste e^t le dom^me des payions , de Terreur, et du crime.

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