‹ OEuvres complètes de MarmontelChapitre 93 sur 117 · LIVRE XVÏM · texte numérisé non relu

LIVRE XVÏM

âë- SI bonne foi se Svrer à FasBctnbtee nationale, on entreprit de poçer en principe ^*elle avait droit de s^ingérer dans la foi*mation du initaistère^ et les deux orateurs qui sur ce point atUU|uèreni de fitmt la prérogative royale , lurent Mirabeau etBamave^ runetTautre doués dVuieéfoqueuce' populaire ; Mirabeau , avec plus de fougue et par élans passiomiés , souvent aussi en fourbe et aveè artifice ; Bamave^ayecphi^. de franchise, plus dexterf et ptns de vigueur, T<>us les deux avaient appuyé Ta vîs d'Ater au roî le libre choix de se» ministres-, dsoit queTolendal et Mounier avaient fortement défendu, en soutenant q.ue , sans cette' fiberté daijs le choix des objets de sa confiance „ le rot ne serait plus rien. Le décret résultant êécette discussion Pavait laissée irrésolue ; mais la: gestion, une fois engagée, n^en élail pas |noin& le signal de ta lutte des deux pouvoirs.

Pour ce constat , îl fallait ^ux commnnes une* force toujours active et n^naçante., De là tou» les obstacles (ju^prouyaTolendal dans sa motion» àvL fto juilletV C'est encore lui mlA, faut entendre.

<c A partir du poiQt oà nous étions ,. il était évident, dit-il, <fa*û n'y avait plus à redouter pour - 1^ liberté q^ue les projeta de^ fiictieux ou les dangers de Fanarehié. L'asaemUée naition/de x^i'avalt i se mettre en gardé ^e contre Fexcès même:

«be sa proprç' puissance. B u^j avait pas un moment à perdre pour rétiiblir Fordlre public. Déjà- Fon avait la nouvelle que la comtQDtibn éprouvée dana ta capitide s^ét^t fak sentir , non-seulemenft Ains l'es villes voisines , mais dans les provinces lointaines. Les troubles s'annonçaient d^ns la ^re^ tagne ;, ils existaient dans LtCfonnandie et dan&'

S3^ liisMOiiiEâ. '

la Bourgogne \ ils menaçaient de se répandre dans tout le royaume. Des émissaires, partis évi-* demment d^un point central , couraient par les chemins , traversant les villes et les villages sans y séjourner , faisant sonner le tocsin , et annon-r çant tantôt des troupes étrangères , et tantôt des brigands , criant partout aux armes , plusieurs répandant de Targent. »

En effet , j'en voyais moi-même traversant à cheval le hameau où j'étais alors , et nous criant qu'autour de nous des hussards portai^it le ravage, et incendiaient les moissons \ que tel village était en feu et tel autre inondé de sang. Il n'en était rien \ mais , dans l'âme du peuple , la peur excitait la Ittrie, et c'était ce qu'on demandait.

Les mains pleines de lettres qui attestaient l6s excès impunément commis de toutes parts , Tolendal serendit à l'assemblée nationale, et y proposa un projet de proclamation qui, après avoir présenté à tous les Français le tableau de kur situation, de leurs devoirs et de leurs ospérances , les invitait tous à la paix , mettait en sûreté leur vie et leurs propriétés , menaçait les méchans , protégeait les bons, maintenait les lois en vigueur €t les tribunaux en activité. « Ce projet , nous dit-il , 'fut couvert d'applaudissemens : on de-' manda une seconde lecture , et les acclamations redoublèrent. Mais quel fut mon étonnement lorsque je vis un parti s'élever pour le combattre! •• Sui vant run,'ma sensibilité avait séduit ma raison* Ces incendies , ces emprisonnemens , ces assassin ats étaient des contrariétés qu'il fallait savoir su pporter , comme nous avions du nous y at— te ndre. Suivant l'autre , mon imagination avaijt c réé des dangers qui n'existaient pa^ H n'y ayai|

LIVRÉ xViii; $5/

de danger que dans ma motion... : danger pour la liberté, parce qu^on itérait au peuple une inquiétude salutaire qu^il fallait lui laisser; danger pour rassemblée, qui allait voir Paris se déclarer contre elle , si elle acceptait la motion ; danger

Î>our le pouvoir législatif, qui, après avoir brisé 'action si redoutable de Tautorité , aUait lui en rendre une plus redoutable encore. »

Le meurtre de Bertlxiw , intendant de Paris, celui de Foulon son be^u-père , massacrés à la Grève , leurs tètes promenées , et le corps de Foulon traîné et déemré dans le Palais-Royal , faisaient voir que la populace, ivre de sang , en était encore altérée, et semblaient crier «^ l'assem- Mée de se hâter d'admettre la motion de Tolen^ dal. Lui-même il va nous dire le peu d'impression que fit cet.borrible incident.

« Le lendemain (21 juillet) , je fus éveillé par des cris de douleur . Je vis entrer dans ma chambre un jeune homme pâle, défiguré, qui vint se précipiter sur moi, etquime ditensanglottant : Monsieur, vous avez passé quinze an» de votre vie à défendre la mémoire de votre père , sauvez la vie du mien , et qu'on lui donne des juges. Présentez-moi à l'assemblée nationale , et que je lui demande des juges pour mon père. C'était le fils du malheureux Berthier. Je le conduisis sur-lechamp chez le président de l'assemblée. Le malheur voulut qu'il n'y eut point de; séance dans la matinée. Le soir , il n'y avait plus rien à faire pour cet infortuné. Le beau-père et le gendre avaient été mis en pièces.

)>On croit bien, poursuit Tolendal, qu'à la première séance je me hâtai de fixer l'attention générale sur cet horrible événement. Je parlai au

Mém. n. i5

nom d^un fils dont le père veDait d'être massacré ^ et un fils qui était en deuil du sien ( c'était Barnave ) osa me reproclier de sentir , lorsqu'il ne fallait que penser. Il ajouta ce que je ne veux pas même répéter ( le sang quon a s^ersé était-il donc si précieux?)'^ et chaque fois qu'il élevait les bras au milieu de ses déclamations sanguinaires , il montrait à tous les regards les marques lugubres de son malbeur récent (les pleureuses ) , et les témoins incontestables de son insensibilité barbare. »

Mais telle était parmi les factieux la dépravation des esprits, qu^une cruauté froide y passait pour vertu , et l'humanité pour faiblesse. Trente-six châteaux démolis ou brûlés dans une seule province*, en Languedoc, im M. de Barras coupé par jïiorceaux devant sa femme enceinte et prête d'accoucher^ en Normandie, un vieillard paralytique jeté sur un bûcher ardent, et tant d'autres excès conmiis étaient ou passés sous silence dans l'assemblée^ ou traités d'épisodes , si quelqu'un les y dénonçait.

Il était delà politique des factieux de ne laisser au peuple faire aucun retour sur lui-même. Refroidi un moment, il aurait pu sentir qu'on l'égarait, qu'on le trompait ; que ces ambitieux ne faisaient de lui leur complice que pour en faire leur esclave , et que, de crime en crime, ils voulaient le réduire au point de ne plus voir pour lui de salut qu'en exécutant tous ceux qu'ils lui commanderaient. Aussi la proclamation proposée par Tolendal ne passa-t-elle enfin que lorsqu'on en eut retranché ce qui pouvait modérer le peuple. Encore, de peur de donner trop d'authenticité à cette proclamation pacifique , tout

LIYKE XVIII. 359

i^Saiblie qu elle était, ne voulut-on pas qu'elle fût envoyée parle roi dans les provinces du royaume , et lue en chaire dans les églises, mais seulement qu'on s'en remit aux députés du soin de la faire passer, chacun d'eux, à leurs commettans.

Le 3i juillet fut un jour remarquable par le retour de Necker , et par l'espèce de triomphe qu'il obtint à l'hôtel de ville.

En revenant de Baie, où il avait reçu les deux lettres de son rappel , l'une du roi , l'autre de l'assemblée nationale , Necker avait sur sa route vu les excès auxquels les peuples se livraient ; il avait taché de les calmer , de répandre sur son passage des sentimens plus doux , et d'inspirer partout l'horreur de l'injustice et de la violence, ïltrouvaitles chemins couverts deFrançais que les événemens de Paris , que les assassinats commis près de Thôtel de ville avaient glacés d'honeur et d'effroi, et qui s'en allaient chercher une autre contrée. Instruit de ces scènes sanglantes, dès lors son vœu le plus ardent avait été de détourner le peuple de Paris de ses aveugles barbaries, de le ramener à des sentimens d'humanité , et dé lui faire effacer la tache que ses criminelles violences imprimaient au caractère de la nation. Je parle ici d'après lui-même ; et, quelques erreurs, quelques fautes, quelques torts qu'on lui attribue,

Îersonne au moins ici ne doutera de sa sincérité, lans cette confiance, je lui cède la parole pour un récit qui , sans être moins vrai , en sera plus

intéressant.

« Heureuse et grande journée pour moi ( le 18 juillet 1789) , ûousa-t-il dit , belle et mémorable époque de ma vie , où , après avoir reçu les plus touchantes marques d'affection de la part d'un

34d MÉMOIKICS.

peuple immense , j^obtins de ses nombreux députés rassemblés à Thètel de ville ^ et de luimême ensuite, avec des cris de joie , non-seulement rentière liberté du prisonnier c[ue j'avais défendu (le baron de BezenvalJ, mais une amnistie générale , un oubli complet des motifs de plainte et de défiance , une géi^éreuse renonciation auxsentimens debaineet de vengeance dont on était si fort animé , enfin une aorte de paix et de réunion avec ce grand nombre de citoyens qui , les ims avaient déjà fui de leur pays , lés autres étaient prêts à s*en ploigner ! Cette honorable détermination fût le prix de mes larmes : je Tavais demandée au nom de Tintérèt que j'inspirais dans ce moment ; je Tavais demandée comme une reconnaissance de mon dernier sa-< crifice ; je Tavais demandée comme la seule et unique récompense à laquelle je voulais Jamais prétendre. Je me prosternai , je m'humiliai de toutes les manières pour réussir. Je fis a^r enfin toutes les puissances de mon âme \ et , secondé de l'éloquence d'uin citoyen généreux et sensible ( Clermont-Tonnerre ) , j'obtins l'objet de mes vœux ^ et cette première faveur me fut accordée d'uiie voix unanime , et avec tous les élans d'enthousiasme et de bonté qui pouvaient me la rén^ dre plus chère. »

. Voici quelle fut la délibération de l'assemblée générale des électeurs à ThÔtel de ville , le même jour 3 1 juillet. « Sur le discours vrai , sublime et attendrissant de M. Necker , l'assemblée des ^lecteurs , pénétrée des sentimens de justice et d'humanité qu^il respiré , a arrêté que le jour que ce ministre si cher , si nécessaire , a été rendu à la France , devait être un jour de fète. En

tïVRE XVllI. 54t

conséquence elle déclare, au nom des habitand de cette capitale , certaine de urètre pa$ désavouée , qu elle pardonne à tous $ea ennemis , qu^elle proscrit tout acte de violence contraire au présent arrêté , et qu'elle regarde désormais comme les seuls ennemis de la nation ceux qui troubleront par aucun excès la tranquillité publique.

» Arrête en outre que le présent arrêté sera lu au prône de toutes les paroisses , publié à son de trompe dans toutes les rues et carrefours , et envoyé à toutes les municipalités du royaume , et les applaudissemens qu u obtiendra distingueront les bons Français. »

C'était le salut de Tétat , mais la ruine de pro-^ jets qui nepouvaient réussir que par le trouble et la terreur.

a Dès la nuit même de ce jour mémorable ^ poursuit Necker , tout fut changé. Les chefs de la démocratie avaient d'autres pensées. Nuls ne voulaient encore de bonté , ni a oubli , ni d'amnistie *, ils avaient besoin de toutes les- passions du peuple \ ils avaient besoin surtout de ses défiances \ et ib ne voulaient non plus > à aucun prix , qu'un grand événement important put être rapporté à mes vœu^ et à mon influence. On as- 8end)la donc les districts , et l'on sut les animer contre, une déclaration que leurs représekitans , que les anciéais électeurs nommés par eux , qu'une assemblée générale de l'hôtel de ville avait adoptée d'une voix unanime , et que le premier vœu du peuple avait ratifiée^ L'assemblée nationale était mon espér jmce dans cette malheureuse contrariété ; mais eUe accueillit ropihibb des districts ^ et je vis renversa defond ^ com-

542 MËMOIKES.

ble Tëdifice de mon bonheur. A quoi cependant ce bonheurs'était-ilattaché? A retenir au milieu de nous ceux qui , parleurs richesses et par leurs dépenses , entretenaient le travail et encourageaient l'industrie; à voiries idées de persécution remplacées par un sentiment de confiance et de magnanimité ; à prévenir cette exaspération , suite inévitable des craintes et des alarmes que l'on dédaigne d^ calmer ; à préserver la nation française de ces eifrayans tribunaux d'inquisition désignés sous le nom de comités des recherches ; à rendre enfin la liberté plus aimable , en lui donnant un air moins farouche , et en montrant comme elle peut s'allier auxsentîmens de douceur , d'indulgence et de bonté » le plus bel ornement de la nature humaine et son premier besoin. Ah! combien de malheurs auraient été prévenus, si la délibération prise ' à l'hôtel de ville n'avait pas été détruite , si le premier vœu du peuple, si ce saint mouvement n'avait pas été méprisé ! »

Lorsque Necker parlait ainsi, il était loin de prévoir quels attentats , quelles atrocités mettraient le comble aux forfaits passés.

Mais dès lors il devait sentir combienlui-même il serait déplacé et misérablement inutile parmi ' des hommes dédaigneux de tous principes de morale , et de tous sentimens de justice et d'humanité.

C^était en exerçant le plus violent despotisme qu'on avait fait annuler Tarrêté de l'hôtel de ville j et ce que Necker a passé soûs silence , cet autre témoin que personne n'a osé démentir , Tolèndal Ta dit. hautement.

« A l'entrée de la nuit , les factieux s'étaient

Page 1