LIVRE xviir
rassemblés dans ce Palais-Royal , fameux désor^ mais par tous les gem*es de crimes , après Tavoir été par tous les genres de dépravation ^ dans ce Palais-Royal, où l'histoire sera obligée de dire que l'on corrompait les mœurs , que l'on débauchait les troupes , me Ton traînait les cadavres des morts , et que Von proscrivait les têtes des vivans. Là ils avaient juré de faire révoquer l'arrêté de l'hôtel de ville , et ils s'étaient mis en marche. Un district effrayé avait commimi-* que son effiroi à plusieurs autres ^ le tocsin avait sonné ; la troupe avait grossi ', l'hôtel de ville avait craint de se voir assiégé \ enfin , sur la réclamation de plusieurs districts seulement, la conmiune de Paris avait été forcée de céder -, et l'assemblée des électeurs , par un nouvel arrêté , avait rétracté celui du matin , en disant qu'elle l'expliquait. »
Le !•'• août,Iorsqu^àrélection du président, Thouret fut nommé au scrutin, à l'instant même le frémissement des factieux et leur menace se firent entendre dans rassemblée. L'élection fut dénoncée au Palais-Royal comme un&trahison ; Thouret y fut proscrit , s'il acceptait la présidence ; on le menaça de venir l'assassiner dans sa maison -, il se démit , et ce fut comme le coup mortel pour la liberté de l'assemblée ] le plus grand nombre étant celui des âmes faibles à qui la peur imposait silence ou commandait l'opinion.
• Les tribunaux ét^iient eux-mêmes épouvantés ; les lois étaient sans force , et le peuple les méprisait. Il avait entendu déclarer nuls les anciens édits •, il refusait de payer des impôts antérieurement établis ; personne n'osait l'y contraindre ]
et la faction lui laissait croire qu'elle Vea ayait délivré.
Cependant les fonds des finances étaient tous épuisés , et leurs sources presque taries. Necker vint exposer à rassemblée la détresse où il se trouvait , et demander qu'elle autorisât un em* prunt de trente millions à cinq pour cent. Cet mtérét modique fut malignement chicaiié^ on le morcela d'un cinquième \ et, le public ne voyant plus dans Necker qu'un ministre contrarié et mal voulu dans les communes ^ le signal de 3a déca* dence fut le terme de son crédit.
Une contribution patriotique fut la ressource momentanée que l'assemblée mit en usa^e : et au surplus , laissant le ministre se travailler d'inquiétudes pour subvenir aux besoins de l'état , die entama l'ouvrage d'une constitution qu'elle s'autorisa elle-même à créer , non-seule* ment sans les pouvoirs et l'aveu de la nation , mais au mépris des défenses expresses que la nation elle-même lui avait faites dans ses man-* dats de toucher aux aneiennes bases et aux principes fondamentaux de la monarchie existante.
Jusque-là on n'avait cessé d'espérer mettre un terme aux usurpations des communes , et tous les moyens de conciliation avaient été mis en usage. Le 4 août » la séance du soir avait été marquée par des résolutions et par des sacrifices qui auraient dû tout pacifier. Le clergé et la nobksse avaient &it , par acclamation , l'abandon de leurs
Sriviléges. CesrenonciationSyfaitesavecunesorto 'enthousiasme , avaient été reçues de même , et la très-grande pluralité de l'assemblée les re-<gardait comme le sceau d'une pleine ^t durable
LIVAE XTÏIÏ. S45
réconciliation. Le boa archevêque de Paris avait proposé qu*un Te Deiwi en fiit chanté en actions de grâce ; Tolendal , qui ne perdait jamais de vue le salut de Tétat, av^t fait la motion que Louis XVI fut proclamé restaurâtes de la liberté française; Tune et Tautre propositions avaient enlevé toutes les voix. Enfin le roi lui-même avait consenti sans réserve à toutes les re» nonciations faites et rédigées en décret dans la séance du 4 août ; mais il refusait son acceptation pure et simple à la déclaration ambiguë des droits de Thomme et aux dix-neuf articles de la constitution qui lui avaient été présentés. Il y avait même d'autres articles auxquels on prévoyait qu'il refuserait sa sanction ; et, quoique le veto qu'il se réservait ne fût que suspensif , c'en était assez pour arrêter le mouvement révolutionnaire. Il fallait franchir cet obstacle ; et, si on vou< lait forcer sa résistance , le roi pouvait bien prendre une résolution à laquelle il s'était long-temps refusé.
Ce fut là bien réellement ce qui fit former le projet d'avoir le roi à Paris , et ce qui fit envoyer à Versailles ( le 5 octobre 1 789 ) trente mille séditieux avec des canons a leur têle , et une foule de ces femmes immondes que l'on fait marcher en avant dans toutes les émeutes. Le prétexte de leur mission était d'aller se plaindre de la cherté du pain.
Je ne décrirai point la brutalité de cette populace conduite à Versailles pour enlever le roi et sa famille. I^a procédure du Chàtelet a révélé cet horrible mystère , ce crime dont l'auemblée eut beau vouloir laver le duc d'Orléans et Mira*beau. Lg$ faits en sont consignés dans les mé^
54^ MÉMOIÏIEÎ^,
moires du temps que mes enfans liront. Us y verront, en frémissant, les fidèles gardes du corps à qui le roi avait défendu de tirer sur le peuple , massacrés jusque sur le seuil de l'appartement de la reine, et leurs têtes portées au bout des piques sous les fenêtres du palais ; ils verront cette reine, éperdue et tremblante pour le roi et pour ses enfans, s'enfuir de son lit qu'on vient percer à coups de baïonnettes , et allant se jeter entre les bras du roi , où elle croyait mourir ; ils les verront ces augustes époux, au milieu d'un peuple farouche , opposer à sa rage la plus magnanime douceur , lui montrer leurs enfans afin de l'attendrir, et lui demander ce qu'il veut que l'on fasse pour l'apaiser : Que le roi yîeîme avec nous à Paris. Ce fut la réponsq du peuple , et l'aveu du complot qu'on lui faisait exécuter.
Ce qu'on ne peut oublier , c'est que la nuit où cette horde sanguinaire remplissait les cours du château , quelques voix s'étant élevées dans la salle des députés pour proposer d'aller en corps se ranger à côté du roi et réprimer les mouve- •mens du peuple, Mirabeau réfuta insolemment cette motion , en disant qu'il ne serait pas de la dignité de l'assemblée nationale de se déplacer : il n'avait garde de vouloir s'opposer à son propre ouvrage.
Le roi pouvait encore s'éloigner \ tout était •préparé pour son départ \ ses carrosses , ses gardes l'attendaient lui et sa famille aux grilles de l'Orangerie^ quelques amis fidèles le pressaient de saisir le temps où le peuple , dispersé dans Versailles , allait se livrer au sommeil; mais un plus grand nombre , tremblans et larmoyans , le conjuraient