‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 100 sur 141 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

De toutes les erreurs qui ont aujourd'hui cours dans le monde, il n'en est pas de moins

1 s. Ambr.

2 C'est bien en effet cette idée qui inspire Massillon dans toutes ses œuvres ; il cherche principalement à toucher, et il veut avant tout l'édification des mœurs.

MYSTÈRES

contagieuse que celle qui attache de la gloire au vice, et de h lionte à la vertu. Je le sais, mes Frères, et je ne veux pas ici prêter au siècle des désordres imaginaires; l'iniquité, malgré tout le dérèglement du cœur humain, n'a pu encore trouver parmi nous une protection publique; on ne voit guère de ces âmes désespérées, qui se fassent honneur de leur confusion, comme dit l'Apôtre, et qui mettent leur gloire dans leur infamie. Le crime traîne toujours après soi certaine bassesse, dont on est bien aise de dérober le spectacle au public; et je ne sais par quels restes de droiture le siècle lui-même ne peut s'empêcher de condamner tout haut ce que sa corruption lui fait autoriser en secret.

Mais îl est des vices moins odieux , des désordres plus heureux, des crimes polis, si je l'ose dire, qui semblent avoir prescrit contre l'Evangile, que le siècle place honorablement parmi les vertus, et qui tout à coup n'offrant rien de trop noir retiennent toute la malignité du vice, sans en retenir la honte et les horreurs.

Or, je dis que c'est de la fausse idée qu'on attache à ces prétendues vertus, qui sont, hélas 1 des vices trop réels, que naissent ces égards si peu chrétiens, ces frayeurs coupables qui font que nous rougissons de Jésus-Christ ; je dis que de là vient que nous faisons tant d'actions, malgré le cri secret de la conscience; que nous en omettons tant d'autres dont nous sentons au dedans de nous la nécessité; le tout, pour ne pas choquer le monde. Comment ne pas se conformer, dit-on, à des usages qui ont prévalu? Comment s'élever audessus de la multitude qui ne s'en fait point de scrupule? Il est clair que le monde ne blâme point telle chose : est-il aussi clair que l'Evangile la réprouve? Faut-il que je condamne tout le monde par mes singularités? De là il arrive que la piété craintive et timide cherche les ténèbres; ou bien elle est obhgée de s'ajuster aux manières des mondains, et de se contrefaire comme David dans la cour du roi Achis; elle n'ose prescjue jamais paraître tout ce qu'elle est, tandis que le vice applaudi affecte l'éclat, loin de craindre de se montrer. Ehl n'était-ce pas assez que la faiblesse et la corruption de notre cœur nous rendît la vertu pénible et dégoûtante? fallait-il que le dérèglement de l'esprit y attachât encore de la honte et du mépris?

Trouvons aujourd'hui dans la conduite de Marie de quoi confondre le siècle sur un point aussi important. Quel est le motif qui l'éloigné de Nazareth ? Vn ange vient de lui annoncer qu'Elisabeth, malgré son âge et sa stérilité, était devenue féconde ; qu'elle-même avait été remplie de la vertu du Très-Haut, et que l'Emmanuel promis depuis tant de siècles, descendu dans son sein, allait enfin être la lumière des nations et la gloire d'Israël. Mais cette ambassade si auguste, si extraordinaire, est un secret pour le public. Peut-elle conipter d'en être crue sur sa parole*^ Ne doit-elle pas s'attendre aux discours des insensés et aux railleries des esprits qui se piquent de raison?

D'ailleurs, sortie du sang des rois de Juda, et depuis peu illustrée par la qualité de Mère de Dieu, ne paraît-il pas contre la bienséance, et n'est-ce pas trop avilir ce nouveau rang, que de s'aller abaisser jusqu'aux offices les plus vils envers une femme qui était si fort au-dessous d'elle?

Enfin, les lois d'une austère pudeur s'accommodent-elles bien avec les hasards et les contre-temps assez inévitables dans un long voyage?

Ainsi s'abuse, ô mon Dieu ! une raison malade; ainsi, trop ingénieuses à se tromper, se flattent tous les jours ces âmes faibles, qui ont assez de foi pour souhaiter d'atteindre à ces montagnes saintes de la tribu de Juda, mais qui n'en ont pas assez pour entrer dans les voies qui peuvent les y conduire.

Que de raisons ne se dit-on pas à soi-même pour s'étourdir! Dans combien de mauvais prétextes l'amour-propre ne se retranche-l-ii pas!

Un grand gémit du tumulte qui l'environne; et livré aux soins de sa fortune, aux devoirs de sa charge, aux bienséances de son état, il oppose ces faibles raisons à la voix du ciel qui l'appelle, veut mettre Dieu même dans les intérêts de sa faiblesse, et croit que l'assujétissement à des lois que le caprice ou la vanité des hommes ont inventées, est une bonne raison aux yeux de Dieu, pour le dispenser des lois divines de l'Evangile.

Je ne saurais me donner des airs de singularité, ni me condamner à une retraite éternelle, vous dira une femme chrétienne; je voudrais bien que l'usage autorisât une vie plus obscure et plus retirée dans les personnes de mon rang, et que le monde ne nous fit pas

FÊTE DE LA VISITATION

une loi de certain tracas, dont je me passerais sans beaucoup de peine; mais quelle apparence que je me donne du ridicule par des manières singulières, et que par piété j'aille devenir extraordinaire?

Mais dans le jour terrible de vos vengeances, ne jugerez-vous pas les grands et le peuple sur le même Evangile, ô mon Dieu? Une fausse bienséance qui étouffe dans tant de cœurs les semences de grâce que vous y jetez, cette loi du siècle, cet Evangile des mondains, fera-t-il une exception dans les maximes générales de l'Evangile de Jésus-Christ? Ehî si votre justice pouvait souffrir des adoucissements dans une loi dont vous avez prédit l'accomplissement jusqu'au'point le plus léger, serait-ce en faveur des puissants du siècle que vous vous relâcheriez, eux qui vous ont disputé la plus mince mortification, et qui pour Tamour de vous n'ont jamais pu se retrancher sur un seul plaisir; ou en faveur de ces infortunés, qui, par les ménagements secrets de votre Providence, en proie ici-bas à la faim , à la soif et à tant d'autres calamités, accablés sous la pesanteur du joug, n'ont pu toujours posséder leurs âmes dans leur patience ^ ?

Quel est ici, mes Frères, notre aveuglement! on ne veut pas d'une piété qui se fasse remarquer, et qui nous mette sur le pied d'homme extraordinaire. Mais si la contagion est universelle, pouvez-vous vous en sauver sans être singulier; mais si la foule entre dans la voie large, comment voulez-vous suivre le sentier évangélique, et n'être pas remarqué? Eh quoi 1 parce que l'inondation allait être générale, NoQ ne devait donc pas bâtir une arche, et se sauver avec sa seule famille? 11 fallait donc que Lolh, pour éviter la singularité, attendît tranquillement l'incendie de Sodome? Détrompez-vous, mes chers auditeurs; les saints ont toujours passé pour gens singuliers; nous sommes devenus, disait autrefois saint Paul, un spectacle aux anges et aux hommes *. La vie commune ne saurait être une vie chrétienne ; et l'on se damne à coup sûr, quand on ne veut se sauver qu'avec la multitude, parce que la multitude ne connaît et ne fréquente que cette voie large et spacieuse, qui mène à

1 Massillon, comme Fénelon, se montre souvent ainsi ému des maux des petits, des misères des pauvres; et, parlant aux grands, il les rappelle à la vie sévère et chrétienne par la considération des calamités de l'indigence.

2 Spectaculum facti sumus mundo et angelis et hominibus. / Cor., IV, 9.

la perdition. Et ne sentez- vous pas vousmêmes, mes Frères, si vous êtes de bonne foi là-'dessus, l'illusion de la créature? Quoi! il y aura toujours des raisons pour elle d'offenser son Dieu, et de vivre pour le monde que nous devons haïr et détester comme notre plus cruel ennemi; et il n'y en aura jamais de revenir à ce Dieu si bon, si tendre pour nous, si bienfaisant, et de le servir; tandis que tout nous crie que n'étant faits que pour Dieu, ce n'est que pour Dieu que nous devons vivre? Chaque âge, chaque état se fera des bienséances incompatibles avec l'Evangile. Une grande jeunesse servira de prétexte à celui-ci; une vieillesse infirme et languissante à un autre. Si tout nous rit, on s'excusera sur le tumulte et sur les embarras de la fortune. Si la main du Seigneur s'appesantit sur nous, plus occupés de nos malheurs que des crimes qui nous les ont attirés, on remettra sa conversion à des temps plus calmes et plus tranquilles. Jouit-on d'une sanlé parfaite, il faut fournir à mille soins, se prêter aux bienséances et aux dissipations de son rang et de son état. Est-on frappé d'une infirmité qui nous arrache au commerce du monde, ce ne sont que soucis et mesures pour la santé. L'affaire de l'éternité demande trop d'attention; on n'est capable de rien, dit-on ; on a sur la conscience des abîmes qui n'ont jamais été bien approfondis, et qui demandent du loisir et de la liberté d'esprit; enfin, on craint de n'aigrir ^ ses maux par les réflexions mêmes qui seules devraient les soulager.

Ainsi nouj échap[)ent tous les moments de la grâce ; ainsi repoussons-nous la main salutaire qui frappe à la porte de notre cœur. Et l'on est si ingénieux dans le siècle à ne pas laisser échapper ces conjonctures favorables qui nous offrent des espérances de fortune et d'établissement ! Les grands ont leurs moments , dit-on ; et le point , c'est de savoir les prendre ; mais la clémence divine n'a-t-elle pas les siens aussi ? Eh quoi ! mes Frères , croyons-nous que notre Dieu soit un Dieu de toutes les heures; qu'il distribue ses grâces selon nos caprices ; et que mille fois rebuté , lorsqu'il s'est offert à nous , il ne se lassera pas enfin de nos délais et de nos mépris? Ah 1 disons-le à notre honte , les enfants du siècle sont plus prudents que les enfants de lumière ; rien n'échappe aux premiers , parce que leur

1 D^aigrir, Renouard; de n'aigrir, 1745 et 1764.

MYSTÈRES

cupidité est vive et agissante ; et nous , nous laissons perdre les occasions les plus tavorables, parce que notre charité est faible et languissante.

Car, ô mon Dieu 1 combien de fois m'avezvous averti , sollicité , importuné , d'entrer dans vos voies! Combien de fois, au sortir même du crime , loin de lancer sur moi les foudres de votre justice, m'avez-vous tendu une main favorable , et profité du moment où la passion satisfaite et plus calme laissait à la raison la liberté des réflexions , pour m'exposer les siiites terribles d'une vie criminelle ! Ah ! rhomme le plus barbare se laisserait attendrir, si, dans le temps même qu'il nous enfonce le poignard dans le sein , nous prenions des mesures pour sa sûreté ; et mon âme toujours rebelle et toujours aimée a pu tenir jusques ici contre tous les efforts de votre tendresse ?

Mais ne vous lasserez-vous pas enfin de vos poursuites et de mes rebuts? Serez-vous toujours, Seigneur, à la porte de mon cœur pour en solliciter l'entrée ? Ma conversion dépendelle de vous ou de moi ? Et ces grâces offertes que je refuse , pourrai-je les ravoir à mon gré? Ne m'avertissez-vous pas qu'un temps viendra où je vous chercherai et où je ne vous trouverai plus , et qu'une mort funeste, en finissant mes crimes , commencera enfin mon éternel supplice ?

Mais encore , dites-moi , ô homme si éclairé sur les bienséances , lorsque par vos dissolutions et votre vie licencieuse vous étiez le scandale de votre ville, la bienséance était-elle un frein assez puissant pour vous arrêter? Lorsqu'oubliant votre caractère , ministre du Seigneur, vous descendiez de l'autel sacré pour vous donner en spectacle au public , et violer vous-même des lois dont vous étiez le dépositaire et le protecteur, les discours publics vous ont-ils jamais coûté un seul plaisir? Lorsque des engagements d'éclat et une conduite peu régulière rendaient cette femme la fable de son quartier et la honte de sa famille, que les amis et les proches lui en faisaient des ouvertures si touchantes , qu'un mari justement irrité en frémissait, qu'un ménage en tombait à vue d'œil en décadence, réglait-elle ses emportements sur ces lois gênantes et trop austères de la bienséance ? Ah ! la passion alors la plus forte la rendait insensible à tout. Ce n'est qu'avec vous , ô mon Dieu , que l'on

est timide et circonspect ; on n'excède en précautions que lorsqu'il s'agit de vous servir; on pèse alors sur tout; on est sensible à tout; on épaissit même de vaines ombres , et l'on tremble à l'aspect des fantômes que l'on s'est formés.

Ah î je sens là-dessus toute l'injustice de ma conduite. Quand il a été question de vous offenser, on m'a vu, la tête levée, me faire honneur de mes désordres et être pécheur de bonne foi. Tranquille alors sur les intérêts de mon honneur, de ma fortune , de ma conscience, de l'amitié , je sacrifiais sans scrupule ma réputation , mes biens , mes amis , mon salut. Faut-il revenir à vous ; faut-il de cette région de ténèbres passer à une région de lumière? Ah I toute ma force m'abandtïnne ; je sens expirer au premier obstacle tous mes projets de conversion ; je crois enfoncer comme Pierre , lors même que vous me tenez par la main. Ah ! c'est que votre amour ne domine pas dans mon cœur, comme y dominait alors la passion. Lorsqu'il a établi son empire dans un cœur, cet amour sacré , il n'est plus de difficulté qui rebute ; les peines même sont délicieuses ; et saintement séduit par le divin attrait de la grâce , loin de se grossir à soimême les obstacles, le cœur devient ingénieux à se les cacher '. Tel est l'exemple que nous donne aujourd'hui Marie; les vaines raisons de la chair et du sang ne l'arrêtent pas : Exurgens abiit. La difficulté même des chemins , les montagnes les plus inaccessibles n'alarment pas sa foi; seconde instruction pour ceux que la difficulté du salut empêche d'entrer dans la voie évangélique : c'est ma seconde réflexion.

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