SERMON POUR LA FÊTE DE LA VISITATION DE LA SAINTE VIERGE
NoncL
Ce sermon, assez court, et qui fut composé pour une pieuse communauté de femmes, est plein d'une simplicité, d'une onction^ d'une mélancolie ihrétienne qui ravissent. — Voir la notice du sermon précédent, et aussi la notice du sermon xxiii, t. 1, p. 272.
JUULYSL
Division. Notre amour-propre oppose presque toujours trois obstacles à la grâce : premièrement, une fausse bienséance ,
secondement, la difficulté de la vertu; ou bien troisièmement, une fausse persuasion que nous pouvons user d'adoucissements dans la voie du salut. Or, Marie entreprenant ce voyage toute seule nous confond , premièrement , sur ces raisons infinies do bienséance qui ne nous permettent pas de suivre i'attrait du ciel. Marie, malgré la délicatesse de son âge et de son sexe, allant joindre Elisabeth à travers les montagnes et les chemins les plus difficiles, condamne, secondement , notre lâcheté, que la difficulté de la vertu effraie et retient dans le vice. Enfin Marie, se hâtant toujours malgré la longueur du voyage, nous apprend, troisièmement , à ne pas adoucir par nos lenteurs et nos ménagements la rigueur de la voie évangélique.
i80 MVSTÈHES.
PaKiiikRE PARTIE. — Premier obstacle que nous opposons à la grâce , une fausse bienséance. Il est des crimes dont le monde lui-même rougit, et qu'il condamne hautement; mais il est des vices moins odieux, des désordres plus heureux, qui semblent avoir prescrit contre l'Evangile, et que le siècle place bduorablemeut parmi les vertus. Or, c'est de la fausse idée qu'on attache à ces prétendues vertus , que naissent cdè égards si peu chrétiens , ces frayeurs coupables qui font que nous rougissons de Jésus-Christ : on n'ose ne pas se conformer à des usages qui ont préva'u ; on ne veut point condamner le monde par des singularités affectées. La conduite de Marie a de quoi confondre le monde sur un point aus^i important : elle qui te iNazaretb pour aller rendre visite à Elisabeth ; combien de raisons une fausse bienséance et la crainte des discours du monde lui eut-elle suggérées pour se dispenser de ce voyage? Premièremenl, elle n'est instruite de la grossesse d'Elisabeth que par un ange ; or, croirat-on sur fa parole qu'elle ait reçu celte ambassade c^lesJe? ^ecoideineut, sortie du sang des rois de Juda, et depuis peu devenue Mère de Dieu, n'e^t-il pas contre la bienséance qu'elle aille s'abaisser envers une femme si fort au-de>sous d'elle? Troisièmement, les lois de la pudeur ne s'opposent-tlles pas à un voyage si long et si périlleux? Mais ces raisons n'arrêtent pas Marie. Pour nous, hélas ! nous n'en cherchons pas même de si plausibles pour nous étourdir; et les plus mauvais prétextes suffisent à notre amour-propre. La crainte de nous donner du ridicule dans l'esprit du monde est toujuurs pour nous une raison suffisante de nous dispenser des lois de l'Evangile : mais quel est notre aveuglement ! nous ne voulons pas d'une piété qui se fasse remarquer et qui nous mette sur le pied d'homme extraordinaire. Mais si la coniagiou est universelle, pouvons-nous nous en sauver, sans être singuliers? Détrompons-nous : les saints ont toujours passé pour gens singuliers, parce que la vie commune ne saurait être une vie chrétienne; et c'est une illusion grossière de s'imaginer que l'on a toujours des raisons d'offenser Dieu, et qu'on n'en a jamais de revenir à lui et de le servir : de la il arrive que tous les moments de la grâce nous échappent. Mille fois Dieu nous a avertis, sollicités, importunés; nous n'avons eu que la crainte des vains discours du monde à lui opposer : craignons qu'il ne se lasse enfin de ses pDursuites et de nos rebuts. Notre conversion ne dépend pas de nous, mais de Dieu ; et nous ne sommes pas assurés de ravoir à noire gré les grâces offertes que nous aurons refusées. Mais de plus, nous qui sommes si éclairés sur les bienséances, lorsque par nos dissolutions nous étions le scandale de notre ville, la bienséance étaitelle un frein assez puissant pour nous arrêter ? Ce n'est donc qu'avec Dieu que nous sommes timides et circonspects ; et nous n'excédons en précautions que lorsqu'il s'agit de le servir. Sentons là-dessus toute l'injustice de notre conduite.
Deuxième partie. — Difficulté de la vertu : second obstacle que l'amour-propre oppose à la grâce. 11 est des gens qui, vivement frappés de l'idée qu'ils se fout de la perfection chrétienne, ne vieillissent dans l'iuiquité, que parce qu'ils ne comptent pas pouvoir jamais atteindre à la véritable justice : illusion dangereuse qui outrage la grâce du Sauveur, comme si quelque chose lui était impossible. Or, la conduite de Marie nous fournit aujourd'hui de quoi détromper le siècle sur cette illusion. Sans trop réfléchir sur sa propre faiblesse, elle va à travers les montagnes les plus inaccessibles : Abiit in montana.
Je sens toute ma faiblesse, dites-vous ; je sais que la vie chrétienne est une profession pubhque de pénitence , qu'il faut porter sa croix et se renoncer soi-même pour être disciple de Jésus-Christ ; je le sais, et c'est justement ce qui me fait désespérer d'être jamais homme de bien, parce que je sens que, quoii|ue j'aie horieur du crime, je ne saurais jamais me gagner là-dessus. Mais, ô homme, quel est ici ton égarement ! tu sens ta faiblesse et ton impuissance ; mais entends ces paroles du Sauveur Venez à moi, vous tous quiètes faibles et fatigués, et je vous soulagerai; voilà où tu dois chercher la force qui te manque.
C'est la difficulté de l'entreprise, dites-vous, qui nous arrête. Ah ! s'il fallait comme autrefois vous exposer à la fureur des tyrans ; pour la foi de Jésus-Christ, vous auriez quelque sujet de trembler à la vue de votre faiblesse, quoique vous dussiez dire alors avec l'Apôtre : Je puis tout en celui qui me fortifie. Mais qu'exige-t-on de vous à présent ? le seul sacrifice de vos passions : et vous sacrifiez fullement l'espérance d'une éternité de bonheur à votre mollesse et à votre lâcheté ; bien différent en cela < des fidèles des premiers temps, que les plus cruels supplices ne pouvaient séparer de l'amour de Jésus-Christ; et maintenant oaj croit qu'il en coûte trop pour être chrétien, quand il en coûte un seul plaisir, comme si le Dieu que nous adorons était devenu : moins digne de nos empressements.
Et d'ailleurs vous vous figurez des amertumes dans le parti de la vertu : mais soyez de bonne foi ; exposez-nous naïvement tous les i désagréments qui accompai^nent la vie du siècle ; que ne dinez-voiis pas, et que ne dit-on pas en effet là-dessus tous les jours dans le monde? A combien de chagrins affreux la vie du siècle n'expose-t-elle pas? El quand on parviendrait à les éviter, le pécheur peut-il s'éviter lui-même ? il a beau s'étourdir ; il porte partout un fonds d'inquiétude qui le réveille même au milieu des joies et des amusements. C'est là-dessus que roule le siècle; on le sent, on s'en plaint, et on s'y aime; on se familiarise avec des chagrins que rien ne partage, dont rien ne dédommage ; et on frémit au seul souvenir des saintes rigueurs de l'Evangile, que la foi console, que l'espérance soutient, que la charité adoucit.
Mais pour confondre l'iniquité par l'iniquité elle-même, dites-moi, je vous prie, un homme livré à rambition ou à la volupté se laisse-t-il rebuter par les difficultés qu'il trouve sur son chemin? Ah! craignons que l'ambitieux et le voluptueux ne nous confondent devant le tribunal de Jésus-Christ, sur les excuses que nous alléguons pour justifier notre faiblesse dès qu'il s'agit du salut.
Troisième partie. — Une autre erreur qui règne dans le monde sur la difficulté du salut, c'est de se persuader que le salut ne renferme pas de si grandes difficultés. Des personnes, nées avec un caractère tranquille et uni, ne croient rien trouver dans l'Evangile qui gêne trop l'amour-propre; et, tranquilles sur leur salut, elles plaignent l'égarement des pécheurs qui refusent de se sauver presqu'à moins de frais que l'on ne se damne. Illusion grossière, injurieuse à la croix de Jé.^us-Christ, et que l'exemple de Marie confond pateillement, puisque, sans examiner si l'on peut arriver à la cité de Juda par des chemins moins rudes et moins fatigants, elle choisit sans différer la voie la plus pénible. Par là elle nous apprend qu'il faut qu'il en coûte pour se sauver, et que le royaume des cieux ne peut être le prix que des violences continuelles que nous aurons exercées, contre nous-mêmes. Cependant le monde est plein de ces fausses maximes en matière de reli).'ion, que l'austérité des cloîtres est sainte, mais que tout le monde n'y est pas appelé ; que puisqu'il y a plusieurs demeures dans la maison du l'ère céleste, pour ne pas mériter les premières, il ne s'ensuit pas qu'on doive être exclu de toutes les autres ; enfin, que l'Evangile ne défend pas les joies honnêtes : et là-dessus, pourvu qu'on ne donne pas dans les excès les plus criants, ou se croit dans le bon chemin, parce qu'on n'est pas encore au fond du précipice.
Mais sur quoi l'esprit humain ne peut-il pas se séduire, puisqu'il a pu prendre ici le change? Car enfin on ne peut rien ajouter aux précautions que la sagesse divine a prises, pour faire sentir aux hommes que les croix et les souffrances leur sont aussi indispensables que le sacrement qui les régénère. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que non-seulement le siècle, mais ceux mêmes qui font profession de piété, se créent des illusions là-dessus, et chacun se fait un Evangile à part où il trouve le secret de faire entrer ses faiblesses, parce que l'esprit de la religion est peu connu par ceux mêmes qui passent pour en pratiquer les maximes.
FÊTE DE LA VISITATION
Exurgens autem Maria in diebus illi abiit in montana cum festinatione, in civitatem Juda.
Un peu après , Marie parfit avec promptitude, et s'en alla dans les montagnes de Judée, en une ville de la tribu de Juda.
Luc, I, 39.
Quel est ce nouveau prodige, mes Frères ? une fille timide, faible, jusque-là élevée, dit un Père \ dans le calme et dans la pudeur de la retraite, elle, qui naguères ne pouvait soutenir sans trouble et sans embarras la présence môme d'un ange, se montre aujourd'hui en public, s'expose à la vue des hommes, et ne compte même pour rien les alarmes et les périls d'un long et pénible voyage.
Incrédule, veut-elle avoir pour garant de sa maternité le miracle de la fécondité d'Elisabeth? incertaine, vient- elle lui confier le secret de l'ambassade de Gabriel, pour savoir ce qu'elle en doit croire? fière de sa nouvelle dignité, se hâte-t-elle' par un de ces secrets empressements qu'inspire une vaine joie, d'en aller annoncer la nouvelle à sa cousine?
Ah ! s'écrie saint Ambroise, tout publie ici la foi et l'humilité de Marie. Convaincue que le Tout-Puissant se plaît à faire de grandes choses, elle sait qu'il ne lui est pas plus difficile d'allier la fécondité avec la virginité qu'avec une honteuse stérilité. Elle commence à découvrir que l'histoire des Sara et des Anne n'avait été qu'un prélude de ce qui se passe à ses yeux; et rentrant dans son néant, à mesure que Dieu s'approche d'elle pour l'élever, Mère du Libérateur de Sion, que tant de siècles avaient promis, que tant de justes avaient annoncé, que tant de rois et de prophètes avaient souhaité, elle va rendre à Elisabeth les mêmes devoirs que son Fils doit un jour rendre à Jean-Baptiste ; et comme lui, elle se croit obligée d'accomplir toute justice : Sic enim decet nos implere omnemjustitiam \
Ni la bienséance, continue ce Père, sur laquelle son sexe est si délicat, et qui si souvent lui tient lieu de vertu; ni la difficulté des chemins, ni la longueur du voyage n'alarment pas sa délicatesse. Peu attentive à tous les obstacles que l'amour-propre grossit et multiplie toujours avec tant d'art et de succès, elle se livre au divin penchant qui l'entraîne, et suit sans balancer les impressions du Dieu qu'elle
1 s. Ambr. — 2 Se hâta-t-elle, Renouard ; se hâte-t-elle, 1745 et 1764. — 3 Matth., iii, 15.
Mass. — Tome II.
porte dans son sein : Non à piiblico virginitatis pudor., 7ion à studio osperitas montiuin., non ab ofjîcio prolixitas itineris retardavit \
Souffrez, mes Frères, que je m'arrête à ces trois réflexions. Si je n'approfondis pas le mystère, c'est que nous avons encore plus besoin d'être touchés que d'être instruits. Ces faits miraculeux sur quoi la religion est fondée, consolent à la vérité la raison, et la mettent presque d'intelligence avec la foi ; mais d'ordinaire ils laissent au cœur toute sa tranquillité. Ce sont des lueurs qui nous réjouissent pour un moment, selon l'expression de l'Evangile, mais qui ne nous embrasent presque jamais. Ramenons donc à l'édification de nos mœurs toutes les circonstances de ce mystère ^
Quels sont les obstacles que notre amourpropre oppose presque toujours à la grâce? c'est premièrement une fausse bienséance qui nous fait ménager le siècle, et nous empêche de nous déclarer tout haut pour Jésus-Christ; c'est en second lieu la difficulté de la vertu qui nous alarme; enfin, c'est la durée du chemin qui ralentit notre zèle, et nous persuade qu'on peut user d'adoucissements, et chercher des sentiers détournés et commodes, pour aider notre faiblesse. Or, Marie entreprenant ce voyage toute seule nous confond sur ces raisons infinies de bienséance, qui ne nous permettent pas de suivre l'attrait du ciel : c'est ma première réflexion. Marie, nnalgré la délicatesse de son âge et de son sexe, allant joindre Elisabeth à travers les montagnes et les chemins les plus difficiles, condamne notre lâcheté, que la difficulté de la vertu efl'raie et retient dans le vice : c'est ma seconde réflexion. Enfin, Marie se hâtant toujours malgré la longueur du voyage nous apprend à ne pas user de détours, ni adoucir par nos lenteurs et nos ménagements les rigueurs de la voie évangélique : c'est ma dernière réflexion. Voilà tout le dessein de ce discours. Demandons au Saint- Esprit ses lumières par l'entremise de cette Vierge sainte. Ave, Maria.