‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 102 sur 141 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Le monde est sujet à une autre erreur sur la difficulté du salut, bien différente de celle que je viens de combattre; et cette erreur, quoique moins spécieuse , est cependant plus universelle, et moins aisée à corriger. Or voici en quoi elle consiste. S'il est des gens que la sévérité des maximes évangéliques rebute, et empêche d'entrer dans la voie qui conduit à la vie, comme nous venons de le voir ; il en est aussi qui aiment à se persuader que le salut ne renferme pas de si grandes difficultés. Ces personnes, nées avec un caractère tranquille et uni, ne croient rien trouver dans l'Evangile qui gêne trop l'amour-propre.

Elles se font un plan de vertu, où entrent sous des noms déguisés l'ambition, le luxe, la mollesse, la vanité, et d'autres passions encore plus délicates. Leur régularité consiste bien plus dans la fuite du mal que dans la pratique du bien ; et, tranquilles sur leur salut, elles plaignent l'égarement des pécheurs qui refusent de se sauver presque à moins de frais que l'on ne se damne. Illusion grossière, injurieuse à la croix de Jésus-Christ , et que l'exemple de Marie va pareillement confondre 1

En eifet, elle n'examine pas si l'on peut arriver à la cité de Juda par des chemins moins rudes et moins fatigants; elle choisit, sans différer, la voie la plus pénible ; et c'est dans la difficulté qu'elle trouve sa sûreté. Telle est l'instruction que Marie donne par son exemple à ceux qui voudraient arriver à la céleste Jérusalem par des voies commodes et aplanies et sans franchir les montagnes saintes sur lesquelles elle est fondée. En efTet, détromponsnous, mes Frères ; il faut qu'il en coûte pour

MYSTÈRES

9e sauTer; el le royaume des deux ne peut être le prix que des violences continuelles que nous aurons exercées sur nous-mêmes. Cependant le monde est plein de ces fausses maximes en matière de religion. I/austérité des cloîtres est sainte, dit-on; mais il ne serait pas raisonnable d'en faire une obligation à ceux que le ciel n'y appelle pas ; il y a plusieurs demeures dans la maison du Père céleste, et, pour ne pas mériter les premières, il ne s'ensuit pas qu'on doive être exclu de toutes les autres ; enfin il est des joies honnêtes que l'Evangile n'ordonne pas de s'interdire.

Et là-dessus, qu'une femme ne donne point d'atteinte à la foi conjugale, qu'elle ne soutienne pas un jeu outré, qu'elle évite certains excès dont le monde poli môme ne s'accommode pas, que dans ses discours elle ne sorte jamais de cette bienséance de si bon goût dans son sexe, qu'elle paraisse dans nos temples aux jours solennels pour y participer à la chair sacrée de l'Agneau, qu'elle se soit réglée à certaines libéralités pour le soulagement des membres de Jésus-Christ^, la voilà calme sur l'affaire du salut, un confesseur n'a plus rien à faire, et, tout revêtu qu'il est de l'autorité de Jésus-Christ, il ne serait pas bien reçu à vouloir déconcerter ce train de vie. Mais elle est sur son rang d'une délicatesse à ne rien passer, mais elle aime le faste et l'éclat, mais elle cultive des amitiés tendres, elle fournit à des conversations vives, elle sourit à un profane qui enveloppe agréablement une ordure, et en faveur de l'esprit, elle fait grâce à la corruption du cœur. Mais elle a sur sa beauté des délicatesses ridicules, pour sa parure des soins que vous paieriez, ô mon Dieu , d'une éternité de bonheur, s'ils étaient employés à parer l'àme des vertus célestes. Mais l'abnégation de soi-même est un nom qu'elle ne connaît même pas ; et il ne lui est peut-être jamais arrivé de se gagner pour Jésus-Christ sur un seul désir ; et enfin toute sa religion se réduit aux intérêts de son honneur et aux soins de ce corps de boue qu'elle idolâtre. Ou l'Evangile est une loi outrée, ou cette personne n'est pas chrétienne. Car (juoi de moins compatible avec l'Evangile, par conséquent avec le christianisme, que cette mollesse, cette fierté, cet amour -propre, cette délicatesse dont elle ne se fait aucun scrupule? N'importe ; l'usage veut qu'elle se rassure et qu'elle

se croie dans le bon chemin, parce qu'elle n'est pas encore au fond du précipice.

Tel est aujourd'hui l'entêtement du siècle, de s'y faire des plans de religion ; d'imaginer une morale de bon goût, qui réconcilie Jésus- Christ avec Déliai ; qui ente sur un fonds chrétien les plus pures maximes du paganisme ; qui retienne du monde les plaisirs, l'inutilité, la mollesse, l'ambition ; et de l'Evangile une foi morte et inutile, c'est-à-dire qui d'une part retranche les crimes et de l'autre les vertus.

Et c'est là-dessus qu'on vit tranquillement dans le siècle, et qu'on attend sans frayeur, ô mon Dieu, votre jugement redoutable, tandis que le juste, au fond d'un réduit obscur, le visage pâle et défait, le corps affaibli et exténué par les travaux d'une longue pénitence, le cœur purifié par tant d'oraisons ferventes, vous conjure avec le Prophète de n'entrer pas en jugement avec lui ; repasse dans l'amertume de son cœur quelques fautes légères que sa piété lui grossit, et que la seule surprise a arrachées de sa faiblesse, et ne peut se rassurer ni sur le trésor infini de vos miséricordes, ni sur le pénible amas de tant d'œuvres saintes en qui sa foi découvre des taches. Qidd ista cœcitate tenebrosius ? s'écrie saint Chrysostome. Le crime conduit quelquefois au repentir, mais cette vie mondaine aboutit toujours à une triste et funeste impénitence. Sur quoi l'esprit humain ne peut-il pas se séduire, puisqu'il a pu prendre ici le change I Que pouvait-on ajouter, ô mon Dieu, aux précautions que votre sagesse avait prises pour faire sentir aux hommes que les croix et les souffrances leur sont aussi indispensables que le sacrement qui les régénère, et qu'il est aussi peu possible d'être un vrai chrétien sans souffrir qu'il est possible d'être chrétien sans être baptisé? A quoi se réduit l'Evangile tout entier qu'à cette vérité? Combien de fois y est-elle répétée ? Sous combien d'images sensibles l'y avez- vous enveloppée?

Et après cela la religion, dit-on, n'interdit pas tous les plaisirs. Mais pratiquez , mon frère, toutes les austérités qu'elle ordonne, et on vous permettra les plaisirs qu'elle ne défend pas. Grimpez -vous sur la montagne comme Marie * ? Puisque sans la pénitence et la mortification il n'y a point de salut, cet œil

» 11 (le juste) grimpe plutôt qu'il ne marche. — BossOKT, 0. /. de H. de France.

FÊTE DE LA VISITATION

qui vous scandalise , l'arrachez- vous j cette croix qui vous accable, la portez- vous ; cette volonté propre qui vous tyrannise, la roniT pez-vous ; cette chair qui vous est si chère, la châtiez-vous ; ce calice dont il faut boire pour être assis à la droite de Jésus-Christ^ en buvez-vous ?

Mais que le siècle s'abuse sur ce point, je n'en suis pas surpris ; tout y roule sur l'erreur et le mensonge, et de tout temps il est en possession de juger peu sainement de ce qui concerne le salut. Mais cette illusion trouve des partisans parmi ceux même qui font profession de piété ; et l'on peut dire ici que les élus tomberaient presque dans cette erreur, s'il était possible.

Tel, depuis une conversion d'éclat , vit de bonne foi sur sa réputation de piété, qui encore livré à tous ses défauts, vif, colère, vain, attaché, n'a pour toute vertu qu'un train de vie mêlé de faiblesses et de bonnes œuvres, de tiédeur et de dévotion, de grâce et d'amourpropre, de sacrements et de rechutes.

Telle croit avoir renoncé au monde et à ses pompes, qui n'a renoncé qu'au tumulte et à l'embarras. Elle s'interdit les parties d'éclat ; mais elle en assortit tous les jours de moins tumultueuses et de plus délicates. Elle n'est plus livrée au public et exposée à tous les importuns d'une ville ; mais au milieu d'un monde choisi elle goûte tout le plaisir de la conversation, sans en goûter les désagréments. Elle a banni un jeu outré ; mais elle n'a pas banni l'inutilité et la perte du temps. Elle n'a plus des empressements profanes pour se faire aimer ; mais elle n'est pas fâchée de plaire. Enfin le seul nom de passion alarme sa vertu, mais peut-être n'est-ce que du nom dont elle s'alarme.

Une autre croit avoir déjà le ciel en engagement, qui parmi ses vertus ne saurait guère compter qu'un directeur de parade, quelques confessions réglées , et son nom écrit dans toutes les assemblées pieuses d'une ville.

Enfin celle-ci se figure avancer à pas de géant dans la voie de la justice, qui n'y marche que par caprice. Elle se hâte à certaines reprises ; tantôt c'est une aumône, puis une austérité, une autre fois une retraite. Dieu a ses intervalles, si je l'ose dire ; et le monde a le fonds. Il semble que votre loi, ô mon Dieu, plus durable que le ciel et la terre, soit une loi souple et variable. On y retranche, on y

ajoute à son gré ; on l'ajuste à l'humeur, à l'âge, à l'état; en un mot, chacun se fait un Evangile à part, où il trouve le secret de faire entrer ses faiblesses.

Oui, mes Frères, l'esprit de la religion est peu connu de ceux même qui passent pour en pratiquer les maximes ; et le reproche que Jésus-Christ faisait autrefois à ses apôtres, on peut le faire encore aujourd'hui à la plupart de ceux qui font profession de le suivre : Néscitis cujiis spiritus estis ' ; Vous ne savez à quel esprit vous êtes appelés.

Ah ! que l'exemple de Marie les instruise ! Que sa fidélité nous apprenne que ce n'est pas une portion de nous-mêmes, des intervalles de notre temps, quelques accès de ferveur que Dieu demande de nous ; mais tout notre cœur, mais tous nos désirs, mais toutes nos actions, en un mot une entière conformité avec l'Evangile, qui doit être notre règle en ce monde, puisqu'il sera notre juge dans l'autre. Oui, mes Frères, soyons fidèles à Dieu ; après cela espérons tout de sa miséricorde. Voyez de combien de bénédictions la fidélité de Marie est suivie : le Verbe commence son ministère et sanctifie Jean-Baptiste ; le précurseur tressaille avant que de naître ; Elisabeth prophétise ; Marie elle-même, jusque-là si retenue sur les merveilles que Dieu avait opérées en elle, les découvre par un saint transport et exalte la puissance et la miséricorde du Seigneur.

Quand sera-ce donc, ô mon Dieu, qu'ayant franchi à son exemple ces montagnes fatales qui me séparent de vous, je pourrai, comme elle , célébrer les merveilles de votre grâce ? Honteux de ma tiédeur et de ma négligence, je fais de vains efforts pour m'approcher de vous ; mais, hélas ! à peine me suis-je gagné sur une faiblesse qu'affaibli par la victoire même , je retombe sous mon propre poids, et me laisse rentraîner par une autre. Lassé d'être toujours aux prises avec moi-même, je compose enfin avec mon amour-propre ; et pour être tranquille sur mes passions, je ne leur refuse que le crime, et leur abandonne tout le reste.

Et encore, Seigneur, celte aversion qui me reste pour le crime vient-elle de votre grâce ? Ah 1 si le souvenir d'un plaisir profane pouvait périr avec le plaisir même ; si je pouvais

1 Luc, IX, 55.

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me vaincre sur ces retours cruels que traîne après soi l'offense mortelle, et devenir tranquillement pécheur ; que sais-je ce qu'une occasion n'arracherait pas de ma faihlesse ; que sais-je si tous mes projets de vertu n'y viendraient pas tristement échouer? Non, ce n'est pas le crime que je hais ; c'est ma tranquillité que j'aime. Ah ! si votre grâce était le principe sacré de ma haine, je haïrais tout ce qui vous déplaît ; on ne me verrait pas de propos délibéré tomber tous les jours en tant d'infidélités, qui donnent des atteintes si sen-

sibles à votre amour; on ne m'entendrait pas m'informer si souvent s'il y a de l'offense mortelle à me permettre un tel plaisir ; il me suffirait de savoir qu'il vous déplaît. Non, encore une fois, ce n'est pas l'innocence que je cherche ; c'est l'inquiétude que je fuis ; heureux si de cette paix fausse et périlleuse je ne passe pas à un trouble éternel, banni pour toujours de la paix véritable qui accompagne la félicité de vos saints 1 Je vous la souhaite. Ainsi soit-il.

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