‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 103 sur 141 · DANS QUEL ESPRIT IL FAUT LES PRATIQUER · texte numérisé non relu

DANS QUEL ESPRIT IL FAUT LES PRATIQUER

NOTICE

Cette exhortation, pleine de conseils instructifs et de sentiments touchants, fut prèchée dans une réunion nombreuse de femmes pieuses et charitables. On y voit comment ces dames de la cour de Louis XIV, habituées au faste et au commandement, étaieril cependant assez chrétiennes pour visiter les pauvres, secourir les indigents, soigner de leurs mains les plaies des malades et consoler la douleur par des paroles de foi. Telles étaient, vers le temps de ce discours, la duchesse de Chevreuse , la comtesse d'Auvergne, la duchesse de Beauvilliers, Anne de Lorraine, comtesse de Lillcbonne, la duchesse de Ventadour, et tant d'autres grandes dames.

ANALTSE.

Pour bien pratiquer les œuvres de miséricorde il y a trois règles à observer.

Première règle. — Cest qu'il faut les regarder comme des devoirs que nous acquittons. En effet, c'est une méprise assez ordinaire, parmi les personnes consacrées aux œuvres saintes, de se figurer que ces pieuses occupations ne sont pas renfermées dans le devoir. L'amour-propre favorise d'autant plus celte erreur que l'accomplissement du devoir tout seul n'a rien qui nous flatte, parce qu'il n'a rien qui nous dislingue ; au lieu que les œuvres surajoutées, en nous laissant plus de singularité, nous laissent aussi plus de complaisance. Cependant il s'en faut bien que la foi ne melle les offices de charité rendus à n08 frères au rang des œuvres surajoutées ; elle ne connaît pas de devoirs plus sacrés et plus inviolables. En effet, premièrement, le précepte de l'amour du prochain, si essentiel à la foi, ne se borne pas à nous défendre seulement de nuire à nos frères : ce n'est rien pour la loi de la charité de ne pnint haïr ; il faut qu'elle aime ; c'est-à-dire que dans la religion de Jésus-Christ vous êtes injuste, si vous n'êles pas bienfaisant ; vous haïssez votre frère affligé, si vous ne le soulagez pas lorsque vous le pouvez. Ce n'est donc pas ici une œuvre de surcroît, dont le zèle puisse s'applaudir ; c'est une loi commune imposée à tout fidèle, qui, par les liaisons intimes et sacrées que nous avons contractées au baptême avec tous les chrétiens, ne lui permet plus d'en regarder aucun comme étranger à son égard, mais l'obhge de les regarder tous comme ses frères, comme les membres d'un même corps, dont aucun ne peut souffrir sans qu'il souffre avec lui. Secondement, plus vous êtes élevé dans le siècle, plus Votre obligation est ici rigoureuse. La prospérité et l'abondance des biens de la terre ne vous dispense ni de la frugalité, ni de

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la simplicité^ ni de la violence évaneélique : celte vérité snpposée, quel a pu être le dessein de la Providence, en répandant sur vous les biens de la terre ? Serait-ce de vous fournir les moyens de satisfaire toutes vos passions ? Non -, sans doute : vous n'êtes donc dans les desseins de Dieu que les ministres de sa providence envers les créatures qui souffrent ; votre abondance n'est donc que la portion de vos frères affligés ; et Dieu vous aurait réprouvés, en répandant sur vous les biens de la terre, s'il vous les avait donnés pour un autre usage que pour le soulagement des malheureux. Troisièmement, pour vous en particulier qui m'écoutez, indépendamment de l'obligation que vous impose là-dessus la religion et le rang que vous tenez, les saintes occupations de miséricorde n'en soit pas moins des devoirs indispensables. En premier lieu, qui que vous soyez, qui marchez aujourd'hui dans des voies saintes, vos mœurs ont-elles toujours été réglées par la loi? vos exemples n'ont-ils pas été autrefois un modèle de luxe, de plaisir et de mollesse ? Eh ! ne faut-il donc pas qu'aujourd'hui des exemples contraires réparent le scandale ? En second lieu, lorsque vous ne connaissiez rien de grand que le monde et ses vanités, n'avez-vous pas peut-être donné du ridicule à la piété par des dérisions injustes ? n'avez-vous pas regardé les oflices publics de miséricorde comme des indiscrétions de zèle, ou comme des empressements de vanité, loin de respecter les personnes qui s"y consacraient? Il faut donc que vos œuvres publiques rendent à la piété l'honneur que vos dérisions profanes lui avaient ôté , et que vous pratiquiez vous-même ce que vous avez si justement blâmé dans les autres fidèles. En troisième lieu, vous faisiez servir autrefois vos richesses, qui sont des dons de Dieu, à l'iniquité ; comment voulez-vous réparer cette injustice que par de saintes profusions et des largesses plus abondantes ? Enfin, dans cette première saison de votre vie que vous avez consacrée au monde et à ses erreurs, la félicité de vos sens était alors votre unique affaire ; il faut donc aujourd'hui vous appliquer à les crucifier ; aller dans ces lieux secrets, dans ces maisons désolées, où l'indigence cache tant de misères ; vous approcher des Lazares puants et couverts de plaies ; et malgré les frémissements secrets de la nature, ne pas refuser votre ministère et le secours de vos mains à leurs besoins extrêmes.

La deuxième règle à observer dans la pratique des œuvres de miséricorde est que non-seulement il faut les regarder comme des devoirs que nous acquittons, mais encore en faire des remèdes journaliers contre nos faiblesses de tous les jours.

En effet, les œuvres extérieures de la piété n'ont de mérite devant le Seigneur qu'autant qu'elles servent à perfectionner notre homme intérieur. Cela étant, soulager nos frères, les revêtir, les visiter, les consoler, les servir même, n'est encore que le corps de la piété : ce sont les offices du chrétien ; ce n'est pas le chrétien lui-même. U faut donc que la vertu croisse et se purifie dans ces devoirs publics de miséricorde, et que chaque œuvre sainte serve à affaiblir en nous quelqu'une de nos passions : c'està-dire que pour entrer dans l'esprit de la foi sur la pratique des œuvres charitables, il faut, avant que de s'y engager, examiner sous les yeux de Dieu quels sont encore nos penchants déréglés , et choisir les œuvres de miséricorde les plus propres à les déraciner de notre cœur ; en un mot, faire de ces œuvres les exercices des vertus qui nous manquent. Car les œuvres de la piété ne sont saintes qu'autant qu'elles nous sanctifient ; et elles ne nous sanctifient qu'autant qu'elles nous corrigent.

Or, on viole cette règle de la piété en deux manières : premièrement, de tous les offices de miséricorde, nous choisissons presque toujours les plus conformes à notre goût, à notre caractère, à nos penchants. Ce n'est pas qu'il faille résister à ces penchants heureux, qui inclinent notre âme à la miséricorde ; ou qu'on remplisse ces pieux devoirs sans mérite, dès qu'on les remplit sans répugnance : au contraire, la foi sait faire servir la nature à la grâce. Mais il faut prendre garde de ne pas borner tous nos efforts à suivre ces penchants; car la piété va bien plus loin que la nature. Secondement, la seconde manière de violer cette règle, est encore plus coupable : non-seulement on se borne à une vertu toute naturelle ; et les œuvres de miséricorde que l'on choisit, sont toujours celles qui ne coûtent rien à l'amour-propre, et qui ne nous corrigent jamais de nos faiblesses; mais encore elles ne servent souvent qu'à nous y entretenir. En effet, combien de ces âmes abusées, qui, dans une vie toute mondaine, toute sensuelle, toute profane, se rassurent sur quelques pratiques de miséricorde et sur l'abondance de leurs largesses. Ah! le Seigneur n'a pas besoin de nos biens; mais il demande notre cœur. La miséricorde aide à expier les crimes dont on se repent ; mais elle ne justifie pas ceux que l'on aime.

La troisième règle consiste à prendre garde qu'il ne se mêle rien d'humain dans V intention, et que la vue des hommes, cachée au fond de nos cœurs, et presque imperceptible à nous-mêmes , ne nous fasse perdre devant Dieu tout le mérite de la miséricorde.

Je vous dis avec saint Augustin : Vous êtes ici devant Dieu; interrogez votre cœur ; sondez-en les vues les plus secrètes, et voyez quels ont été jusqu'ici les motifs les plus réels de toutes ces actions extérieures. Voyez si les œuvres secrètes réveillent aussi vivement votre zèle que celles qui sont publiques. Voyez si dans celles où l'éclat est inévitable, vous êtes bien aise qu'on vous oublie et qu'on vous confonde dans la foule des personnes qui s'y emploient. Voyez si les entreprises pieuses que le monde blâme, ne vous trouvent pas un peu indifférent ; eu un mot, si c'est vous-même, la gloire des hommes, ou votre salut que vous y cherchez. On ne saurait croire, continue saint Augustin, combien d'œuvres saintes, sur lesquelles nous comptons ici-bas, seront un jour rejetées, lorsque le Seigneur viendra juger les justices ; combien de fruits de la charité, lorsque nous croirons en paraître devant lui les mains pleines, se trouveront gâtés par le ver secret d'une dangereuse complaisance.

Si spiritu vivimus, spiritu et ambuiemus. couFS à établir uii devoif quG VOUS accompHs-

si nous vivons par l'Esprit, conduisons-nous par l'Esprit.^ ggz déjà, et annoncer la lol de la charité à des

^■' ' "' personnes que la charité elle-même assemble. Lorsque nous parlons au commun des fidè-

Ce n'est pas seulement pour vous exhorter à les, nous pouvons leur montrer dans les livres

la miséricorde, et vous exposer sur cette vertu saints ces maximes décisives qui nous ordon-

les obligations de la piété chrétienne, que je nent de secourir nos frères affligés, parce que

viens ici vous entretenir, Mesdames. Il me pa- la plupart d'entre eux les ignorent; nous pou-

raît peu utile de borner tout le fruit de ce dis- vons leur redire ces anathèmes terribles que,

MYSTÈRES

l'Esprit de Dieu y prononce contre ceux qui ne font pas de leur abondance un asile et une ressource aux malheureux , parce qu'il s'y trouve des âmes dures et impitoyables qu'il faut ébranler par ces vérités étonnantes; nous pouvons leur ouvrir le sein de la gloire, et en leur faisant voir un royaume éternel devenu la récompense d'un verre d'eau froide, étaler tout le prix du plus léger office de miséricorde, parce que parmi ceux qui nous écoutent, il en est toujours dont la charité tiède et indolente a besoin d'être ranimée.

Mais ici , Mesdames , où la miséricorde est une vertu commune , il serait inutile d'entreprendre de l'inspirer ; ici , où l'on porte des cœurs sensibles aux calamités de nos frères , ces maximes effrayantes des livres saints contre l'inhumanité envers les pauvres, seraient mal placées , ici enfin où la charité se soutient par une société de zèle , et s'anime par de saints exemples, on peut se dispenser de l'encourager ; il n'est presque plus besoin que de l'instruire.

Mon dessein donc aujourd'hui. Mesdames, est de vous entretenir sur l'esprit de la foi dans la pratique des œuvres de miséricorde , persuadé que ces œuvres, dans la plupart des âmes, ne sont pas toujours les fruits de cette charité qui n'opère jamais en vain ; que les mécomptes de l'amour-propre détruisent souvent à notre insu ce que la piété édifie ; que l'œuvre du Seigneur , entre les mains de l'homme , y contracte plus communément qu'on ne croit, je ne sais quoi d'humain et de défectueux, capable d'en anéantir tout le mérite; et qu'il n'arrive que trop souvent, hélas 1 que nos faiblesses ont la meilleure part à nos vertus.

Je vais donc ramener à trois règles principales tout l'esprit de la i)iété chrétienne sur les offices de la miséricorde ; et en opposant ces règles évangéliques aux abus que la cupidité ne cesse d*y mêler, faire le discernement de l'or d'avec la paille ; séparer ce que l'homme y met du sien, d'avec ce que la charité toute seule opère; et établir des marques infaillibles, afin qu'on ne puisse pas s'y méprendre.

PREMIÈRE RÈGLE

La première règle sur l'esprit dans lequel on doit pratiquer les œuvres de miséricorde , c'est qu'il faut les regarder comme des devoirs que nous acquittons.

En effet. Mesdames, une méprise assez ordinaire parmi les personnes consacrées aux œuvres saintes, est de se figurer que ces pieuses occupations ne sont pas renfermées dans le devoir ; et de les envisager plutôt comme des pratiques louables qu'une charité abondante embrasse, que comme des obligations réelles qu'une loi indispensable nous impose. L'amour-propre favorise d'autant plus cette erreur que l'accomplissement du devoir tout seul n'a rien qui nous flatte, parce qu'il n'a rien qui nous distingue ; au lieu que les œuvres surajoutées , en nous laissant plus de singularité , nous laissent aussi plus de complaisance. On aime à se dire en secret que le juste ne borne pas sa fidélité aux seuls préceptes de la loi ; que son zèle doit aller au delà, et que ces bornes imparfaites n'ont été mises, comme dit l'Apôtre, que pour la faiblesse de l'homme encore charnel ; ainsi l'on se persuade qu'on est arrivé à la perfection des conseils, et l'on s'applaudit presque tout bas comme si l'on en faisait de reste.

Cependant, Mesdames, il s'en faut bien que la foi ne mette les offices de charité rendus à nos frères au rang de ces œuvres arbitraires que la religion laisse au choix des fidèles ; et parmi tous les devoirs de votre état, la doctrine de Jésus-Christ n'en connaît presque pas de plus sacrés et de plus inviolables.

Car vous n'ignorez pas, premièrement, que tout chrétien est chargé du soin de son frère affligé, et que la loi qui nous ordonne de l'aimer, nous fait en même temps un devoir de le secourir; puisqu'on n'aime pas, tandis qu'on peut être insensible aux malheurs de ce qu'on aime. En effet, Mesdames, le précepte de l'amour du prochain , si solennel dans l'Evangile , si essentiel à la foi , si inséparable de la piété chrétienne, ne se borne pas à nous défendre seulement de ravir ce qui appartient à nos frères, de blesser une réjmtation, de nuire à leur fortune, d'attenter à leur personne, de troubler leur repos. Les païens et les peuples les plus barbares ont eu des lois qui les obligeaient de n'être ni injustes, ni ravisseurs, ni fourbes , ni cruels : ce sont là des devoirs qui suivent la nature; et jusque-là vous n'êtes pas encore chrétien.

La loi de la charité, particulière à la religion de Jésus - Christ , va donc encore plus loin. Ce n'est rien pour elle de ne point haïr, il faut qu'elle aime ; ce n'est pas assez de ne

DISCOURS SUR LES OEUVRES DE MISÉRICORDE

pas nuire, il faut qu'elle aide; c'est peu d'avoir les mains pures du bien d'autrui, il faut qu'elle donne le sien. C'est-à-dire que vous êtes injuste, si vous n'êtes pas bienfaisant ; que vous haïssez votre frère affligé , si vous ne le soulagez pas, lorsque vous le pouvez; que vous devenez l'auteur de son infortune, si vous n'en êtes pas l'asile; en un mot, que vous usurpez ce qui lui appartient, si vous lui refusez votre bien propre.

Ce n'est donc pas ici une œuvre de surcroît, dont le zèle puisse s'applaudir, c'est une loi commune , imposée à toute âme fidèle. Car, Mesdames, par la grâce qui dans le baptême nous associa à l'assemblée des saints, nous devînmes tous les membres d'un même corps et les enfants d'un même père. Dès lors nous contractâmes des liaisons intimes et sacrées avec le reste des fidèles ; dès lors nous ne fûmes plus étrangers à leur égard, et ils ne le furent plus au nôtre ; dès lors ils ne fiTrent plus pour nous ni esclaves, ni nobles, ni roturiers, ni riches, ni indigents ^ ; ils furent nos frères ; dès lors leurs calamités devinrent les nôtres, et leurs besoins nos besoins; dès lors l'auguste qualité de chrétien, qui nous unissait à eux , ôta ce mur orgueilleux de séparalion, et ces différences vaines de rang, de titres, de naissance, que la nature ou les lois du siècle avaient mises entre eux et nous : tout ce qui arriva dans le corps sacré des fidèles devint notre affaire propre; dès lors qu'un membre souffrit nous dûmes souffrir aussi ; et sans renoncer à ce lien divin qui nous unit tous sous Jésus-Christ notre chef, et qui est le seul fondement de notre espérance et de notre droit aux promesses éternelles , nous ne pûmes plus refuser aux besoins communs nos soins, notre attention et notre ministère. Aussi les premiers fidèles ne possédèrent d'abord rien en propre, parce que depuis leur vocation à l'Evangile n'étant plus qu'un cœur et qu'une âme ensemble , il leur parut inutile de demeurer possesseurs particuliers des biens , qui étaient devenus les biens de leurs frères et dont la nécessité toute seule devait régler l'usage.

Je ne vous dis pas, en second lieu, que plus vous êtes élevés dans le siècle, plus votre obligation est ici rigoureuse ; et, sans entrer dans les grandes raisons qui établissent cette

1 V. page 249 de ce volume.

maxime, souffrez que je me borne à une réflexion toute seule. La prospérité et l'abondance des biens de la terre ne nous dispensent ni de la frugahté, ni de la simplicité, ni de la violence évangéhque. En vain avons -nous amassé, comme ces Israélites, plus de manne que nos frères, nous n'en pouvons réserver • pour notre usage que la mesure prescrite par la loi : Qui multum^ non abundavit *. Autrement Jésus-Christ n'aurait défendu la mollesse , le luxe et les plaisirs qu'aux pauvres et aux malheureux, à qui l'infortune de leur condition rend cette défense assez inutile.

Or, Mesdames, cette grande vérité supposée, si, selon la règle de l'Evangile, il ne vous est pas permis de faire servir vos richesses à la félicité de vos sens, et de jouir de votre abondance ; si le riche est obligé de porter sa croix, de ne chercher pas sa consolation en ce monde, et de se renoncer sans cesse soi-même comme le pauvre ; quel a pu être le dessein de la Providence en répandant sur vous les biens de la terre; et quel avantage peut-il vous en revenir à vous-mêmes ^ ? Serait-ce de fournir à des passions désordonnées ? mais vous n'êtes plus redevables à la chair pour vivre selon la chair. Serait-ce de soutenir l'orgueil du rang et de la naissance? mais votre vie doit être cachée en Dieu avec Jésus -Christ. Serait-ce d'amasser pour vos neveux? mais vous ne devez plus thésauriser que pour le ciel. Serait-ce de couler vos jours avec plus de tranquillité et d'indolence? mais si vous ne pleurez pas, si vous ne souffrez, si vous ne combattez pas, vous êtes perdus. Serait-ce de vous attacher plus à la terre? mais le chrétien n'est pas de ce monde, il est citoyen du siècle à venir. Seraitce d'orner plus superbement vos palais? mais cette vaine magnificence est réprouvée dans le riche de l'Evangile. Serait-ce de charger vos tables de mets plus exquis? mais la chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu ; et si vous ne faites pénitence , vous périrez. Serait-ce de vous élever à de nouvelles dignités dans le monde? mais cette élévation, selon les vues de la foi, n'est que le haut d'un précipice. Serait-ce d'agrandir vos possessions et vos héritages ? mais vous n'agrandiriez jamais que le lieu de votre exil ; et le gain du

1 II Cor., VIII, 15. — 2 Ces interrogations répétées et comme accumulées, auxquelles le prédicateur répond par un mais terrible et irréfutable, forment une magnifique tournure oratoire, souvent employée par Massillon.

MYSTËUES.

monde entier vous serait inutile, si vous veniez à perdre votre âme. Repassez sur tous les avantages que vous pouvez retirer, selon le monde, de votre prospérité; ils vous sont presque tous interdits par la loi de Dieu.

Ce n'a donc pas été son dessein de vous les ménager, en vous faisant naître dans l'abondance ; ce n'est donc pas pour vous-mêmes que vous êtes nés grands ; ce n'est pas pour vous, comme le disait autrefois le sage Mardochée à la pieuse Esther ', que le Seigneur vous a élevée à ce point de grandeur qui vous environne : c'est pour vos frères ; c'est pour son peuple affligé ; c'est pour être la protectrice des infortunés : Et qids novit , utriim idcirco ad regnum veneris , ut in tali tempore parareris ^? Si vous ne répondez pas aux desseins de Dieu sur vous, il se servira de quelque autre qui lui sera plus fidèle ; il transportera cette gloire et celte couronne qui vous était destinée. Ah 1 il saura bien pourvoir par quelque autre voie à la délivrance de son peuple ; car il ne permet pas que les siens périssent : mais vous et la maison de votre père périrez : P,er aliam occasionem liberabuntur Judœi ; et tu, et domus patris ttd, peribitis ^. Vous n'êtes donc dans les desseins de Dieu que les ministres (le sa providence envers les créatures qui souffrent ; vos grands biens ne sont donc que des dépôts sacrés , que sa bonté a mis entre vos mains comme pour y être plus à couvert de l'usurpation et de la violence , et conservés plus sûrement à la veuve et à l'orphelin ; votre abondance n'est donc que la portion de vos frères ; votre élévation dans l'ordre de la sagesse éternelle n'est donc destinée qu'à leur servir d'asile ; votre autorité qu'à les protéger ; vos dignités qu'à venger leurs intérêts ; l'éclat de votre nom qu'à les consoler par vos offices ; votre rang qu'à leur adoucir l'inégalité de la condition et le malheur de leur destinée, en vous abaissant jusqu'à leur rendre les plus vils ministères; vos exemples qu'à les affermir dans la foi et dans la soumission au Dieu qui les frappe. En un mot, tout ce que vous êtes, vous ne l'êtes que pour eux. Votre élévation ne serait i)lus l'ouvrage de Dieu , et il vous aurait réprouvés en répandant sur vous les biens de la terre, s'il vous les avait donnés pour un autre usage *.

» V. page 235 de ce volume. — * Esther., iv, 14. — » Ihid. * V. t. 1, p. 468 de celte édition.

Et certes, Mesdames, lorsque des infortunés voient une âme fidèle, malgré la naissance, les biens, le crédit, les dignités qui la distinguent, renoncer aux plaisirs qui rendent la prospérité si digne d'envie, fuir un monde qui la cherche , se dérober aux honneurs qui l'environnent, percer jusque dans leurs |)lus sombres retraites , et là faire de leur lèpre même un s[)ectacle agréable à ses yeux, abaisser ses mains charitables jusqu'à leurs plus dégoûtantes misères , verser de l'huile sur leurs plaies, respecter leur chair hideuse comme le temple de l'Esprit-Saint, soulager leur douleur par des paroles de consolation, calmer leur impatience par des maximes de la foi, prévenir leur honte et leurs besoins par de saints artifices, les tirer de l'occasion et du péril par de sages ménagements, et enfin tout souffrir ou pour adoucir leurs peines ou pour assurer leur salut; ahl c'est alors <ju'ils lèvent les yeux au ciel ; qu'ils reconnaissent un Dieu sage, dispensateur des choses d'icibas, et père commun du pauvre comme du riche ; c'est alors qu'ils publient les merveilles de sa providence *. Que vous êtes riche en miséricorde , Seigneur 1 lui disentils ; vous n'abandonnez jamais ceux qui espèrent en vous; votre œil, attentif aux besoins de vos créatures, ne permet jamais Qu'elles souffrent au-delà de leurs forces. C'est alors qu'ils regardent leur infortune avec des yeux chrétiens; et qu'ils commencent à comprendre combien Dieu est grand et digne d'être servi, puisqu'il peut se former, au milieu même de la corruption du grand monde et des périls de la prospérité, des serviteurs si fidèles. Voilà, Mesdames, à quoi la naissance et les biens doivent servir ; vous n'êtes puissants sur la terre que pour faire bénir, par ceux qui souffrent, la bonté de Dieu et les richesses de sa miséricorde, qui leur a ménagé dans votre abondance des ressources si consolantes.

Mais je laisse ces grandes maximes , si sou-' vent sans doute ici répétées ; et je dis, en troisième lieu , que quand même on n'aurait;

1 On cherche souvent dans les tnoralisles et dans les sermo- Tiaires les portraits des mœurs de leur siècle. Mais on voit trop exclusivement chez eux les aspects tristes et pénibles, parce que leur but est de corriger ; ici nous avons le louchant tableau de la charité de ces grandes dames qui, laissant leurs opulents châteaux ou leurs somptueux hôtels , allaient soigner de leurs mains les pauvres, les malades et les infirmes. Voilà ce qu'il ne faut jamais oubUer quand on parle du xvii" siècle.

DISCOURS SUR LES OEUVRES DE MISERICORDE

aucun égard aux obligations communes qu'impose là-dessus la religion , et le rang que vous tenez dans le monde ; pour vous en particulier qui m'écoutez, les saintes occupations de la miséricorde, et l'attention particulière à l'œuvre qui nous assemble, ne seraient pas moins des devoirs indispensables. Renouvelez, je vous prie, votre attention.

Car, premièrement, qui que vous soyez, qui marchez aujourd'hui dans des voies saintes , et qui détrompés des erreurs du monde et des passions, ne connaissez plus rien de solide que la crainte du Seigneur et la gloire de le servir; vos mœurs ont-elles toujours été réglées par la loi ? Vos exemples n'ont-ils pas été autrefois un modèle de luxe, de plaisir et de mollesse? En repassant sur vos jours de ténèbres, et sur ces premières années où vous ne connaissiez pas encore le don de Dieu , n'y trouvez-vous rien à vous reprocher sur les soins d'une vaine beauté, sur des attentions déplorables à corrompre les cœurs, sur des indécences de parure dont la piété des âmes justes gémissait alors, sur des licences que le monde autorise, et où vos frères ont tant de fois trouvé recueil de leur innocence? que sais-je?sur des faiblesses qui font aujourd'hui devant Dieu le sujet de vos soupirs et la matière de votre pénitence ? Vos citoyens, vos proches, vos amis, vos domestiques n'ont-ils pas mille fois péri sous vos yeux? votre rang ne donnait-il pas du crédit à vos passions et à yos exemples? Combien d'âmes , lorsque vous suiviez des routes injustes, avez-vous entraînées, à votre insu, avec vous dans le précipice !

Eh 1 ne faut-il donc pas qu'aujourd'hui des exemples contraires réparent le scandale ? ne faut-il pas que vous soyez une odeur de vie pour vos frères, comme vous avez été une odeur de mort ? Ne faut-il pas que vous leviez, pour ainsi dire, sans rien craindre, l'étendard de la piété, comme vous aviez levé autrefois celui du monde et des plaisirs? Une vertu obscure et privée peut-elle remplacer des maux publics ; et quand les offices d'une charité publique ne seraient pour les autres que des pratiques arbitraires d'une piété édifiante, ne deviennent-ils pas pour vous des devoirs indispensables?

Secondement, autrefois, lorsque vous ne connaissiez rien de grand que le monde et ses vanités, n'aviez-vous pas peut-être donné du ridicule à la piété par des dérisions injustes ?

N'aviez-vous pas regardé les offices publics de miséricorde, comme des indiscrétions de zèle ou des empressements de vanité? Loin de respecter les personnes qui s'y consacraient, n'affectiez-vous pas d'en faire le sujet le plus ordinaire de vos censures ? Ne disiez-vous pas d'elles, comme autrefois Pharaon des Israélites qui voulaient aller sacrifier dans le désert , que c'était l'oisiveté toute seule , et une vie inutile, qui leur faisait chercher ces sortes d'occupations et ces pieux amusements : Vacatis otio^ et idcirco dicitis: Eamus, et sacrificemus Domino^ .^Ne disiez-vous pas comme ces gouverneurs des provinces voisines de Jérusalem, lorsqu'ils voyaient Néhémias et les principaux du peuple de Dieu occupés à rebâtir le temple : « A quoi s'amusent les faibles Juifs? Quid Judœi faciunt imbecilles ^ ? Vvétendent-ils donc que le monde les laisse faire, et qu'on ne parle pas d'une conduite si bizarre et si singulière ? Num dimittent eos génies * ? Veulent-ils donc tout faire à la fois, et gagner le ciel en un seul jour? Num sacrificabunt^ et complebunt in una die * ? Veulent-ils que les cendres de leur ville se changent tout d'un coup en bâtiments superbes , et passer en un instant d'une extrémité à l'autre ? iVimzç'w/rf œdificare poterimt lapides de acervis pulveris qui combusti sunt * ?» Car tels sont encore aujourd'hui, ô mon Dieu , les discours insensés du monde contre la vertu. N'étaient-ce pas là autrefois les vôtres? Il faut donc que vos œuvres publiques rendent à la piété l'honneur que vos dérisions profanes lui avaient ôté ; il faut donc que vous pratiquiez vous-mêmes ce que vous avez si injustement blâmé dans les autres fidèles; il faut désavouer la témérité de vos censures, en vous exposant vous-mêmes à celles du monde , et réparer le tort que vous avez fait à la vertu, en donnant des marques éclatantes de la vénération que vous avez pour elle.

Troisièmement , quel usage faisiez-vous autrefois de vos richesses? Vos biens immenses pouvaient-ils suffire aux jeux, au luxe, aux caprices, aux passions ? vous faisiez servir les dons de Dieu à l'iniquité : or, tout ce que vous employiez à des usages injustes, vous l'usur-

1 Exod., V, 17.

2 Esdr., IV, 2. • s Ihid.

4 Ibid.

6 Ibid.

MYSTÈRES

piez sur le pauvre et sur l'affligé. Eh ! comment voulez-vous réparer cette injustice que par de saintes profusions et des largesses plus abondantes ?

Quatrièmement enfin, cette première saison de votre vie que vous avez consacrée au monde et à ses erreurs , vous l'avez passée dans les plaisirs et dans une molle indolence. La félicité de vos sens était alors votre unique affaire ; vous n'étiez attentives qu'à réveiller tous les jours par de nouveaux artifices le dégoût et la satiété Inséparables de tout ce qui plaît hors de Dieu ; vous ne viviez que pour votre corps.

Ahl une vertu oiseuse, douce, aisée ne serait donc plus pour vous qu'une illusion dangereuse. Vous avez ménagé à vos sens tout ce qui pouvait les flatter ; il faut donc vous appliquer à les crucifier, aller dans ces lieux de miséricorde , où la piété appelle tant d'âmes saintes , vous approcher des Lazares puants et couverts de plaies, ne pas refuser votre ministère et le secours de vos mains à leurs besoins extrêmes, et, malgré les frémissements secrets de la nature, accoutumer votre délicatesse à ces œuvres de religion, et surmonter, par votre foi et par l'ardeur de votre amour, la faiblesse d'une chair qui a si souvent triomphé de vous-mêmes. Vous croyiez, en vous consacrant à des exercices charitables, allerau-delà de vos devoirs ; et vous voyez que vous n'avez pas encore rendu un pour mille, et qu'il s'en faut bien que la compensation ne soit égale.

Ce qui vous abuse ici, Mesdames, vous que la miséricorde de Jésus-Christ a détrompées du monde et appelées à son service, et qui fait que vous comptez si fort sur le mérite de vos œuvres saintes; c'est premièrement qu'une erreur secrète et délicate de vanité vous persuade que les titres qui vous distinguent donnent un nouveau mérite devant Dieu à vos œuvres de religion; que leur prix croît à proportion de votre rang ; que les démarches les plus légères de piété sont illustrées, pour ainsi dire, aux yeux du Seigneur par l'éclat qui vous environne. On se repose sur cette vaine complaisance que d'injustes adulations nourrissent ; on fait entrer, dans l'idée que l'on a de ses œuvres, celle qu'on a de soi-même; et on se persuade que ceux qui sont nés dans , la foule, en faisant mille fois plus que nous, méritent encore moins. Comme si la charité toute seule ne discernait pas nos mérites;

comme si en Dieu il y avait acception de personnes; comme si ceux qui ont plus reçu, n'étaient pas ceux dont on demande davantage ! Secondement, c'est que vous ne jetez d'ordinaire les yeux sur vous-mêmes qu'en vous opposant à ces personnes mondaines de votre état et de votre rang, livrées aux plaisirs, aux passions insensées , à leurs propres égarements, et qui négligent tout à fait le soin de leur salut. Alors ce parallèle grossit à vos yeux votre propre mérite : vos œuvres, comparées à leurs inutilités et à leurs plaisirs , vous paraissent des abondances de justice ; tout ce que vous faites pour le salut au-dessus d'elles, vous croyez le faire au-delà de vos devoirs ; et la tiédeur où vous vivez, opposée à leur dérèglement, se change à vos yeux en vertu héroïque. Semblables à cet évêque de l'Apocalypse, qui, malgré la tiédeur et l'indolence de ses mœurs, se croyait riche en bonnes œuvres, parce qu'il jugeait sans doute de sa vertu par la chute et les excès des faux docteurs qui enseignaient la doctrine de Balaam, et en suivaient les voies honteuses ; lui qui était aux yeux de celui qui est un témoin fidèle et véritable, pauvre, misérable, nu, et sur le point d'être rejeté de sa bouche.

Cette règle est donc dangereuse. Ce n'est pas par ces parallèles trompeurs qu'il faut mesurer ce que nous sommes devant Dieu; c'est par la sainteté de la loi ; c'est par la sublimité de nos devoirs; c'est par l'excellence de notre vocation; c'est par la grandeur du Maître que nous servons; c'est par la multitude des iniquités que nous avons à expier; c'est par les faiblesses journalières que notre tiédeur voit multiplier à l'infini sans aucun changement ; en un mot, ce n'est pas en nous comparant aux pécheurs qu'il faut faire honneur à nos faibles vertus ; c'est en nous opposant aux saints qui nous ont précédés, aux âmes justes qui marchent à nos yeux, et qui nous laissent si loin après elles dans la voie, qu'il faut confondre notre langueur et notre im pénitence. Si la Pécheresse de Jérusalem eut jugé de la profusion de ses parfums et de l'abondance de ses larmes, par l'insensibilité des autres femmes mondaines de la Palestine, ah ! sans doute elle n'eût pas eu tant de honte de se présenter devant le Sauveur, et n'eût pas choisi ses pieds connne pour dérober à ses yeux les saints ministères de sa charité, qui lui paraissaient si disproportionnés aux

DISCOURS SUR LES OEUVRES DE MISÉRICORDE

désordres de sa vie ; si la femme Chananéenne eût opposé sa démarche si pleine de fui <à Taveuglement des autres femmes de Tyr, sans doute elle ne se fût jamais comparée à un vil animal; si David lui-même n'eût jugé de sa pénitence, de ses jeûnes, de ses larmes et de ses macérations, que par la mollesse des autres cours et l'exemple des rois ses voisins, plutôt que par ses crimes , ah ! sans doute, il n'eût pas prié le Seigneur de n'entrer pas en jugement avec lui. Les dérèglements de nos frères n'ajoutentdonc rien au mérite de nos œuvres ; et nous pouvons être plus justes que le monde, sans l'être encore assez pour Jésus- Christ.

DEUXIÈME RÈGLE

La seconde règle à observer dans la pratique des œuvres de miséricorde est que nonseulement il faut les regarder comme des devoirs que nous acquittons, mais encore en faire des remèdes journaliers contre nos faiblesses de tous les jours.

Je m'explique. Vous le savez. Mesdames, les œuvres extérieures de la piété n'ont de mérite devant le Seigneur , qu'autant qu'elles servent à perfectionner notre homme intérieur ; car le royaume de Dieu est au dedans de nous ; et tout ce que nous faisons pour le salut est inutile, s'il ne se rapporte au règlement du cœur et à l'entière mortification des vices et des désirs, qui mettent encore obstacle en nous à la grâce de notre parfaite délivrance. Or, sur cette maxime de la foi, soulager nos frères, les revêtir, les visiter, les consoler, les servir même, n'est encore que le corps de la piété : ce sont les offices du chrétien ; ce n'est pas le chrétien lui-même. Il faut donc que la vertu croisse et se purifie dans ces devoirs publics de miséricorde; que nos imperfections y trouvent leur remède ; et que chaque œuvre sainte serve à affaiblir en nous quelqu'une de nos passions : c'est-à-dire, Mesdames, que pour entrer dans l'esprit de la foi sur la pratique des œuvres charitables , il faut, avant que de s'y engager, mettre notre âme sur nos mains, l'envisager aux pieds de Jésus-Christ; et dans la lumière de sa grâce, examiner sous ses yeux quels sont encore nos penchants déréglés, et choisir les offices de miséricorde qui leur sont le plus opposés, et qui paraissent les plus propres à les déraciner de notre cœur.

Mass. — Tome II.

Ainsi vous aimez encore le monde, les plaisirs, les dissipations des jeux et des commerces ; préférez les œuvres qui vous en séparent le plus, et qui vous renferment plus souvent dans la prière, dans le silence et dans la retraite. Vous êtes nées avec des dispositions de mollesse et d'indolence que vous ne sauriez presque surmonter; vous ne prenez jamais rien sur vous-mêmes ; votre vertu n'est presque qu'un éloignement naturel du tumulte et des agitations du monde que vous n'aimez pas, et une vie plus douce et plus oiseuse qu'on ne la mène d'ordinaire dans le siècle ; ah ! les œuvres les plus dures, les plus pénibles de la miséricorde, les soins les plus dégoûtants, les misères les plus hideuses, c'est là votre partage. Vous aimez dans la vertu même tout ce qui éclate, tout ce qui distingue, tout ce qui attire les regards publics; entrez dans les œuvres les plus obscures, qui vous confondent le plus avec le peuple, les plus exposées aux dérisions des insensés; laissez aux autres le premier rang et tout rhonneur des entreprises de piété , et réservez-en pour vous les soins et les fatigues. Vous retombez sans cesse dans les mêmes vivacités ; tout vous blesse ; tout vous allume ; et vous décriez dans l'esprit de ceux qui vous approchent, la vertu par des faiblesses qui vous sont propres ; choisissez les œuvres où il faut plus de douceur, plus de patience, être redevable aux sages et aux fous, et supporter même les plaintes, les chagrins, les humeurs, les outrages quelquefois de ceux qu'on veut soulager. Vous sentez des éloignemenls injustes, et des antipathies secrètes sur lesquelles vous traitez votre cœur avec trop d'indulgence ; vous bornez presque toute votre vertu à fuir ce que vous ne pouvez aimer; recherchez les œuvres qui vous rapprochent, qui vous donnent de nouvelles liaisons avec les personnes que leur piété toute seule devrait vous rendre chères ; et accoutumez ainsi votre cœur à voir avec plaisir ce qu'il doit aimer sans feinte. Enfin , faites de vos œuvres de miséricorde les exercices des vertus qui vous manquent.

Zachée, après avoir réparé ses injustices, fit des largesses abondantes, et sa maison même devint l'asile de son libérateur; mais c'est qu'il voulait par ces profusions achever d'éteindre dans son cœur cette soif insatiable des richesses, qui jusque-là l'avait tyrannisé et

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MYSTÈRES

qui ne s'éteint pas d'un seul coup. Madeleine r.'pandit des parfums, et essuya de ses cheveux les pieds sacrés de son maître ; mais c'est (ju'elle sentait encore sans doute un reste d'attachement pour les instruments déplorables de ses vanités et de ses plaisirs , et que son amour se hâtait d'en achever le sacrifice. Les femmes des Israélites offrirent pour la construction du tabernacle ce qu'elles avaient de plus précieux ; mais c'est que ces dépouilles de Pharaon, dont le Seigneur les avait revêtues, étaient un écueil pour leur faiblesse, et leur faisait regretter encore tous les jours la pompe et les trésors de l'Egypte.

Les œuvres extérieures de la piété ne sont saintes, Mesdames, (ju'autant qu'elles nous sanctifient ; et elles ne nous sanctifient qu'autant qu'elles nous corrigent. Car si Jésus-Christ est la fin de la loi, tous les devoirs qu'elle nous impose ne tendent donc qu'cà former Jésus- Christ en nous; l'accomplissement de chaque précepte doit donc ajouter comme un nouveau trait à cet homme spirituel. Nos œuvres ne sont comptées que par le progrès de cet ouvrage divin. S'il n'avance pas, en vain nous couvrons ', nous visitons, nous consolons nos frères, nous ne faisons rien aux yeux de Dieu, parce qu'il ne voit de nous que notre ressemblance avec son Fils, et que c'est en Jésus- Christ seulement que nous sommes dignes de ses regards ; tout ce qui ne perfectionne pas celte ressemblance, n'ajoute rien à notre mérite. Or, Jésus-Christ ne croît en nous que sur les ruines du vieil Adam : il faut que l'un diminue afin que l'autre croisse ; il n'est que ce qui mortifie les inclinations de la chair, qui augmente la vie de l'esprit ; il n'est que ce qui contredit la nature corrompue , qui conduise à sa perfection l'être chrétien ; il n'est que ce qui affaiblit ces penchants infinis qui s'opposent encore en nous à la loi de Dieu , qui donne de nouvelles forces aux inclinations de la grâce. Tout est presque sacrifice dans la vie du chrétien, Mesdames : car il vit de la foi, et tout ce qui part de la foi coûte , parce qu'il contredit toujours la vie des sens. Ainsi les œuvres de miséricorde doivent être comme les sacrifices journaliers de l'âme fidèle. L'Apôtre lui-même ne leur donne pas d'autre nom : c'est par de telles hosties, dit-il, en exhortant les fidèles aux pieux offices de

> Courons, 1743 et 1764.

la charité envers leurs frères, qu'on se rend Dieu favorable : Talibus enim hostiis prome- 7'eiur Deiis '.

Or, on viole cette règle de la piété en deux manières. Premièrement, de tous les offices de miséricorde , nous choisissons presque toujours les plus conformes à notre goût, à notre caractère, à nos penchants. On est vif, actif, entreprenant, ennemi du repos, du recueillement et de la retraite; on entre dans toutes les entreprises de piété; on veut avoir part à tout ; on a des soins de toutes les sortes; on ne vit pas un moment pour soi ; et cependant, on aurait besoin de recueillir plus souvent son âme aux pieds de Jésus-Christ, pour y réparer les dommages inséparables des ministères tumultueux, et renouveler les forces que les dissipations les plus saintes ne laissent pas d'affaiblir.

On a apporté en naissant un cœur tendre et miséricordieux ; on aime à soulager ceux qui souffrent, par une compassion tout humaine. On est né chagrin, austère, impérieux ; on embrasse des ministères qui nous établissent sur les autres, et qui, nous rendant arbitres de leur conduite, fournissent à l'amourpropre l'occasion de satisfaire ce penchant naturel qu'on a de corriger et de reprendre. On a plus de goûts pour une œuvre ou pour un établissement ; tous les autres besoins nous trouvent insensibles. Enfin, pour éviter ici trop de détail, si l'on s'examine de près, on verra que nos penchants déréglés ne souffrent jamais rien de ces exercices religieux; que jusque dans la piété on évite tout ce qui gêne et qui déplaît ; que l'on ne fait que se prêter à soi-même, lorsqu'on s'imagine opérer des œuvres de salut ; et qu'on n'est encore qu'homme, tandis qu'on doit être chrétien.

Ce n'est pas qu'il faille résister à ces penchants heureux qui inclinent notre âme à la miséricorde ; ou (ju'on remplisse ces pieux devoirs sans mérite, dès qu'on les remplit sans répugnance. Non, Mesdames, la foi sait faire servir la nature à la grâce ; et ces dispositions favorables que nous portons en naissant pour la vertu, sont des dons du Créateur, lesquels, dans ses desseins de miséricorde sur nous, doivent être comme les prémices de notre sanctification. Mais il faut prendre garde de ne pas borner là tous nos efforts; la piété va plus loin que la nature. On peut suivre ce que nos

» Hébr., xili, 16.

DISCOURS SUR LES OEUVRES DE MISÉRICORDE

penchants nous inspirent de louable ; mais pi vous en demeurez là, vous n'avez encore rien fait; vous n'êtes qu'au commencement de la voie, car elle est rude et difficile ; et quelque heureux que soient vos penchants, vous n'y entrerez jamais bien avant, tandis que vous ne ferez que vous prêter à eux et les suivre. Cependant, le tempérament seul fait presque toute la vertu de la plupart de ceux qui en font profession. La règle donc, c'est que les offices extérieurs de piété , qui nous laissent toujours aussi sensuels, aussi immortifiés, aussi imparfaits que nous sommes, n'en ont que l'apparence, et n'en peuvent avoir la force et la vertu.

La seconde manière dont on viole cette règle est encore plus coupable. Non-seulement on se borne à une vertu toute naturelle, et les œuvres de miséricorde que l'on choisit sont toujours celles qui ne coûtent rien à l'amourpropre, et qui ne nous corrigent jamais de nos faiblesses ; mais encore elles ne servent souvent qu'à nous y entretenir.

En effet, combien de ces âmes abusées, qui dans une vie toute mondaine, toute sensuelle, toute profane, se rassurent sur quelques pratiques de miséricorde, et sur l'abondance de leurs largesses 1 Ce sont de ces filles de Tyr dont parle le Prophète, qui, vivant dans l'infidélité, croient apaiser la justice du grand roi, en mêlant à leurs plaisirs quelques pieux offices de charité et le mérite de quelques libéralités et de quelques offrandes : Filiœ Tyri in munerihus vultum tuum deprecabuntur'^. On se persuade que la miséricorde supplée à tout; que la prière, la retraite, le renoncement à soi-même, la haine du monde, la fuite des plaisirs, la garde des sens et toutes les maximes les plus inviolables de la vie chrétienne, sont des devoirs que l'on peut racheter, pour ainsi dire, à prix d'argent ; que la foi connaît ces sortes de compensations, et qu'une indolence miséricordieuse ne sera pas distinguée de la vertu et de la justice. Mais, ô mon Dieu ! que votre croix serait douce! que votre doctrine serait favorable aux sens I que la voie qui conduit à la vie serait aisée ; et que la couronne de l'immortalité serait un prix attaché à de légers efforts, s'il n'en coûtait pour l'obtenir que quelques largesses, dont nos plaisirs mêmes, nos passions, notre luxe, notre sensualité, ne souffrent rien 1

» Ps. XLIV, 13.

Non, Mesdames, le Seigneur n'a pas besoin de nos biens; mais il demande notre cœur. La miséricorde aide à expier les crimes dont on serepent, il est vrai ; mais elle ne justifie pas ceux qu'on aime. Elle est le secours de la pénitence, je le sais ; mais elle n'est pas l'excuse de la volupté. Elle supplée aux faibles efforts du pécheur qui revient à Dieu ; la foi nous l'apprend ; mais elle ne met pas en sûreté l'âme mondaine qui refuse de se convertir à lui. En un mot, elle est le fruit de la vertu, et non pas la ressource du vice. Car ce qu'il y a ici de déplorable, c'est que des mœurs qui nous paraîtraient dangereuses, si elles n'étaient accompagnées de quelques offices de piété, perdent à nos yeux tout ce qu'elles ont de douteux, dès que ces œuvres extérieures les soutiennent. Et si quelquefois les vérités du salut entendues, ou la grâce plus forte trouble cette fausse paix et jette des terreurs dans la conscience ; ah 1 la nudité couverte, la faim rassasiée, la misère consolée, l'innocence protégée, s'offrent à l'instant et calment ce' iioui-cuv orage. Ce sont des signes de paix qui dissipent à l'instant nos alarmes : c'est cet arc trompeur dont parle le Prophète, arcusdolosiis\ lequel, au milieu des nuages et des tempêtes heureuses, que le doigt de Dieu commençait à exciter dans le cœur, vient nous promettre une fausse sérénité, et divertit notre esprit de l'image présente du danger. On s'endort sur ces tristes débris de religion, pour ainsi dire, comme s'ils pouvaient nous sauver du naufrage ; et des œuvres chrétiennes qui devraient être le prix de notre salut, deviennent l'occasion de notre perte éternelle ^

Ah ! Seigneur, éclairez ces âmes abusées. Si, parmi tant de personnes pieuses qui m'écoutent, il s'en trouvait quelqu'une de ce caractère, ne permettez pas que la miséricorde, qui délivre, qui sauve, qui purifie, se change jamais pour nous en voie de perdition et de scandale. Défendez vous-même des illusions de la cupidité une vertu que vos livres saints nous ont rendue si chère ; et en nous donnant ce cœur miséricordieux et sensible aux misères de nos frères, donnez-nous en même temps ce cœur chrétien, qui ne sait ni dissimuler, ni se pardonner ses misères propres.

Je ne dis rien de la troisième règle qui con-

1 Osée, VII, 16 . — 2 On retrouve cet éloquent passage au milieu du second point du sermon sur le véritable culte, t. ii, p. 64.

MYSTÈRES

siste à prendre garde qu'il ne se mêle rien d'hiinnain dans l'intention, et qne la vue des hommes cachée au fond de nos cœurs, et presque imperceptible à nous-mêmes, ne nous fasse perdre devant Dieu tout le mérite de la miséricorde.

Je finis en vous disant seulement avec saint Augustin : Vous êtes ici devant Dieu; interrogez votre cœur : Ajite Deitm es ; interrogaco?' tuum ; ne vous en tenez pas à la surface de vos désirs qui vous trompent, en ne vous offrant rien que de louable ; allez à la source, sondez-en les vues les plus «ecrètes : Intus vide; et là, voyez ce que vous avez fait jusqu'ici, et quels en ont été les motifs les plus réels et les plus enveloppés dans le cœur : Vide quid fecisli et quid appetisti. Voyez si les œuvres obscures, et qui n'ont ymur témoin que l'œil invisible du Père céleste, réveillent aussi vivement votre zèle que celles qui sont publiques et exposées aux regards et aux louanges des hommes : FzV/e... Voyez si dans celles où l'éclat est inévitable, vous êtes bien aise qu'on vous oublie, qu'on vous confonde dans la foule des personnes qui s'yemployent ; et si votre charité ne se refroidit point, dès que vous n'en avez pas les premiers honneurs : Vide... Voyez si les entreprises pieuses que le monde blâme, ne vous trouvent pas un peu plus indifférente ; et si les œuvres privées de l'approbation des hommes ne vous en sont pas un peu moins chères : Vide... Voyez si le succès qui les suit vous blesse, et si vous êtes ingénieuse à en rejeter toute la gloire sur les autres: T/rfe... Voyez enfin si vous n'agissez que sous les yeux de Dieu ; si les bommes sont pour vous comme s'ils n'étaient pas ; si vous êtes aussi aise que le Seigneur soit glorifié par vos opprobres que par votre réputation; si c'est vous-même, une vaine gloire ou votre salut que vous cherchez : Vide quid fecisti, et quid appetisti, salutem tuam an laudem humanam.

Bon Dieu! s'écrie ce Père, que d'œuvres saintes sur lesquelles nous comptons ici-bas , seront un jour rejetées , lorsque le Seigneur viendra juger les justices 1 que de fruits de la charité , lorsque nous croirons en paraître devant lui les mains pleines, se trouveront gâtés par le ver secret d'une dangereuse complaisance ! et qu'il nous restera peu de chose , lorsque le juge de nos actions, ne nous laissant pour notre partage éternel que les œu-

vres qui auront été les fruits et les dons de sa grâce, nous aura dépouillés de toutes celles qui paraissaient lui appartenir, mais qui n'appartenaient qu'à nous-mêmes ! Et ne croyez pas. Mesdames , que les règles de la foi sur les offices de la charité , telles que je viens de les exposer, qui semblent demander des précautions si pénibles, soient capables de dégoûter les âmes fidèles de ces pieuses pratiques. Ah I rien au contraire n'est plus propre à soutenir la vertu, à ranimer le zèle, à consoler la piété et la miséricorde. Car que vous disons-nous? que ces pratiques saintes sont des devoirs; que vous ne devez pas les regarder comme des œuvres de surcroît, et que la miséricorde est la vertu la plus nécessaire à ceux qui naissent dans l'abondance. Mais quoi de plus persuasif pour vous la rendre aimable? Le commandement de Jésus -Christ lui ôterait-il quelque chose de ses charmes; et serait-elle moins chère à ses disciples, pour l'avoir été davantage à leur Maître ?

Que vous disons-nous? que les œuvres de miséricorde doivent être les remèdes journaliers de s'os faiblesses de tous les jours. Mais que peut-on dire de plus consolant que de vous découvrir dans ces offices religieux une nouvelle source de mérite et des trésors cachés , que la plupart des fidèles n'y cherchent point? que peut-on vous découvrir de plus heureux pour vous, que de vous apprendre qu'ils peuvent servir d'exercices à toutes les vertus qui vous manquent; que tous vos maux peuvent y trouver leurs remèdes; que la patience, la pudeur, rhumilité , la douceur, l'amour de la prière et de la retraite , si vous voulez, naîtront de la miséricorde, et que dans un seul devoir de piété vous recueillerez le mérite de tous les autres ?

Que vous disons-nous enfin? qu'il faut agir sous les yeux de Dieu seul, et ne compter pour rien l'approbation ou la censure des hommes. Mais que sont devant Dieu tous les hommes ensemble, qui puisse mériter que l'âme fidèle fasse des attentions sur eux? L'estime du monde qu'elle méprise, qu'elle fuit, auquel elle a renoncé, lui paraîtrait -elle un prix digne des actions qui peuvent lui valoir une félicité éternelle? Est-ce ralentir sa charité de lui apprendre que le monde entier n'est pas digne d'elle ; que Dieu seul mérite d'être spectateur des œuvres que lui seul peut récompenser ; et que, pour les mettre en sûreté,

DISCOURS PRONONCÉ DANS LA CÉRÉMONIE DE L'ARSOUTE

il suffit de n'y chercher point d'autre gloire que celle qui ne périra jamais? Ah I l'esprit de la loi n'est point opposé à la loi même. Plus on avance dans la vérité , plus on croît dans la charité ; plus on connaît la loi de l'amour, plus on l'aime. L'erreur perd infail-

liblement quand on l'approfondit ; mais la vérité n'en étale que de nouveaux charmes- Ainsi ce sera lorsque nous la verrons telle qu'elle est, que nous l'aimerons sans tiédeur, sans mélange , sans retour et sans inconstance. Ainsi s oit-il.

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