‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 106 sur 141 · SOIXANTE-QUINZIÈME SERMON · texte numérisé non relu

SOIXANTE-QUINZIÈME SERMON

SERMON POUR LE JOUR DE SAINTE AGNÈS

NOTICK.

Les répétitions, les tournures vieillies , les jeux de mots mêmes , la moralité assez vague et flottante , tout montre que ce sermon ne relève pas de l'âge où se répandaient la force et la plénitude de l'éloquence de Massillon.

UiLTSS.

Division. — Deux préjugés dans le monde. 1» Un préjugé de faiblesse et de fragilité, détruit par le triomphe de la chasteté d'Agnès ; 2» Un préjugé d' impénitence, confondu par le courage de son martyre.

Pbemièbe partie. — Préjugé de faiblesse et de fragilité qu^ Agnès confond par sa chasteté. Au milieu de tant de généreux défenseurs de la foi, dont le triomphe rendait Rome encore plus illustre que les victoires de ses anciens conquérants, Agnès parut avec tant d'éclat, que son nom seul devint la gloire de l'Eglise, la honte du paganisme, et l'admiration de tous les siècles. La grâce et la nature avaient pris plaisir de répandre à l'envi sur elle tous leurs trésors : aussi s'allira-l-elle d'abord les regards publics ; et ce que Home avait de plus grand la rechercha. Quel érueil pour une vertu vulgaire ! car rcfuse-l-on à cet âge une fortune brillante qui s'otfre, et surtout quand l'honneur et la religion n'y semblent mettre aucun obstacle ? Mais Agnès ne balance pas à préférer le trésor de la virginité à toutes les pompes du siècle. Quelle instruction pour nous, qui regardons le dérèglement comme une destinée de l'âge, et qui pardonnons le vice aux premières mœurs! Agnès, à la Heur de l'âge, ne connaît rien de plus précieux que le trésor de l'mnocence ; et le seul privilé^'e qu'elle trouve dans sa jeunesse, ce sont des attentions plus sévères pour éloigner des passions qu'il est toujours bieu plus aisé de prévenir que d'éteindre.

Mais, dil-on, il faut passer quelque chose à l'âge. El moi, je dis que c'est à l'âge qu'il ne faut rien pa>ser, parce que les premières mœurs décident d'ordmaire du reste de la vie ; et d'ailleurs nos passions linissent-elles avec la jeunesse ? Mais au moins le tempérament, ajoule-l-on, doit rendre nos faiblesses nlus pardonnables. C'est-à-dire donc que, lorsque Dieu nous donne un cœur tendre el sensible, il ne nous le donne pas pour lui, et qu'il ne s'est réservé que les âmes dures et barbares. Agnès avait le cœur tendre; mais c'est pour Dieu stul qu'elle fait usage d'une sensibilité qui ne doit nous conduire qu'à Dieu seul. Périsse mon corps, dit-elle, puisqu'il a pu plaire à d'autres yeux qu'aux siens ! El d'ailleurs, où serait le mérite de la vertu, si nous ne trouvions en nous des penchants qui la combattent ? et serait-il besoin de nous interdire le vice, «i un goût

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malheureux ne vous le rendait aimable? Mais, continue-t-on , ce n'est ni par goût, ni par tempérament, qu'on se laisse aller au défordre; ce sont des occasions qui entraînent, auxquelles on ne peut résister. Mais, premièrement, puisque vous étiez né sans goût et sans tempérament pour le vice, plus vous rendrez compte à Dieu d'un cœur que vous avez livré à Satan, malgré tant de défenses heureuses dont sa main miséricordieuse l'avait environné. Secondement, qu'est-ce que ces occasions qui vous ont séduit? sont-ce les talents malheureux des grâces et de la beauté, dont la nature vous avait pourvu? Voyez quel usage en lit Agnès; c'est cela même qui), à son exemple, aurait dû rendre vos attentions plus rigoureuses. Les bienfaits du Créateur peuvent-ils devenir une excuse, lorsqu'on les tourne contre lui? D'ailleurs, n'avez-vous pas assuré le succès de vos déplorables appas par des soins et des artifices qui sont déjà un crime pour vous, avant que d'être un sujet de chute pour vos frères ? Vous dressez vous-même le piège, l'occasion qui vous fait périr, et vous vous en prenez à elle de votre perte. Troisièmement, je vous demande encore, qu'appelez-vous occasions? sont-ce les séductions dont vous avez eu peine à vous défendre ? Mais les sollicitations, les promesses, les terreurs affermissent la vertu d'Agnès : pour vous, vous avez été au-devant du crime par la facililé de vos mœurs qui a été comme un signal de dérèglement. L'exemple d'Agnès confondra donc ce vain langage d'excuses et de préjugés que le monde oppose sans cesse aux préceptes de la loi de Dieu.

Deuxième partie. — Le préjugé et impénitence, confondu par le courage du martyre d'Agnès. 1° On se retranche sur l'âge, sur le sexe, sur la faiblesse du tempérament, incapable de porter toute la rigueur et tout le sérieux d'une vie exactement conforme à l'Evangile.

Premièrement, sur l'âge : parce qu'il faut, dit-on, pour l'observance rigoureuse des devoirs du chrétien, une force, une maturité d'esprit, une fermeté à l'épreuve de tout, une persévérance, un endurcissement à la peine et à la violence, un empire sur ses passions et sur soi-même, qui ne paraît pas convenir à une jeunesse tendre, facile, aisée à séduire, et où les passions ne sont pas encore modérées par les rétlexions. Mais Agnès, au sortir presque de l'enfance, délie la fureur des tyrans ; et l'horreur de son supplice, qui alarme même la férocité de ses bourreaux, répand une joie sainte et comme un nouvel éclat sur son visage. En effet, qu'y a-t-il dans la vie chrétienne qui ne convienne au premier âge? Le sérieux? mais l'innocence seule est toujours accompagnée de sérénité et d'allégresse ; et il n'y a que le crinie et les passions qui soient tristes, sérieuses et sombres. La violence? mais c'est dans le premier âge que les passions plus dociles se plient plus aisément au devoir. Les réflexions dont on n'est pas capable dans la jeunesse? mais la grâce ne se plait que dans la simplicité et dans l'innocence ; et nos incertitudes croissent d'ordmaire avec nos réflexions. La fermeté et la persévérance ? mais ce sont nos passions seules qui font toutes nos inconstances : aussi nous reprochons-nous souvent, et avec vérité, qu'en avançant en âge, nous n'avons fait que croître en malice, en dérèglement, et dans l'amour désordonné des créatures. L'Évangile est donc la loi de tous les âges.

Secondement, on se retranche sur le sexe. Mais quel prétexte peut alléguer le sexe en sa faveur contre l'austérité et la difQculté des devoirs de l'Evangile? Les Agnès, les Luce, les Cécile, tant d'autres héroïnes de la foi, n'ont-elles pas trouvé dans le leur une force et une grandeur d'âme dont les héros profanes n'ont jamais approché ? Qui ne sait de quoi est capable une femme mondaine pour l'objet criminel qui la possède? Et pourquoi ne serait-on capable de rien pour Dieu? Ce qu'on a pu pour le monde, ne le pourrait-on pas pour le salut ?

Troisièmement, on se retranche sur la délicatesse du tempérament. Mais Agnès trouve-t-elle dans la délicatesse de sa complexion des raisons pour craindre les chaînes qui la lient et le glaive qui va l'immoler? Et d'ailleurs, vous demande-t-on, comme à elle, que vous résistiez jusqu'au sang? Dieu ne demande pas la force du corps ; il demande la pureté et l'innocence de l'âme, et les devoirs essentiels de la foi s'accomplissent au dedans de nous ; c'est l'amour, c'est la crainte de Dieu, c'est la reconnaissance, c'est le sacrifice intérieur des passions : or, ce sont là les vertus des faibles comme des forts. Il faut un corps de fer pour fournir aux agitaiions, aux jeux, aux plaisirs, aux veilles, aux assujétissements que le monde et l'ambition vous imposent ; et cependant la faiblesse de votre complexion peut y suffire. Mais pour remplir les devoirs de la religion il ne faut qu'un bon cœur ; et cependant vous excusez votre mollesse et votre impénitence sur la faiblesse de vos forces, comme si Dieu demandait de nous ce qui ne dépend pas de nous.

2» On oppose l'incompatibilité de la vie chrétienne avec la manière dont on vit, et dont il faut vivre dans le monde. Mais Agnès

- consulte-t-elle si sa conduite va paraître extraordinaire aux Romains ? cxamine-t-elle s'ils vont traiter son courage héroïque de fureur, et son martyre de superstition et de folie ? Elle savait que la voie des justes est une voie peu battue, et que pour suivre Dieu, il faut se détourner du chemin que suivent presque tous les hommes.

El d'ailleurs, où est cette incompatibilité de l'Evangile avec la société ? il n'est incompatible ni avec l'amitié, ni avec les sentiments de la reconnaissance, ni avec la joie des conversations et des commerces, ni avec les liens du mariai-'e, ni avec les devoirs de la vie civile, ni avec les fonctions de la république. L'Evangile n'est opposé qu'aux vices qui déshonorent la société, aux passions qui la troublent, aux débauches qui la renversent, etc. L'Ëvaugile ne retranche que les désordres qui corrompent la société ; il en assure le fonds, la paix, les devoirs, les bienséances. Aussi vivez selon l'Evangile, et vous aurez toutes les vertus qui doivent lier les hommes les uns aux autres.

Magnificabitur Christus in corpore meo, sive per vitam , sive per danS roppressioil , furent leS SiècleS de Sa ma-

™°' ^™* gnificence et de sa gloire.

Jésus-Christ sera glorifié dans mon corps, soit par ma vie ou par ■it-i> -ur-i- ii

«a mor^ Philip., 1,20. Voila pourquoi 1 Eglisc Hous rappelle sans

cesse aux premiers âges de l'Evangile : elle

nous présente ces héros de la foi , qui firent

Jésus-Christ n'a jamais paru plus grand que tant d'honneur à la religion , ces grands mo-

dans ses saints; et ces siècles heureux, où dèles, la gloire de leur siècle et la confusion

l'Eglise teinte du sang des martyrs gémissait du nôtre.

PANÉGYRIQUES

Mais^ parmi ces âmes illustres, qui rendirent témoignage à Jésus-Christ, et qui le glorifièrent dans leur corps, l'Eglise a toujours donné un rang d'honneur et de distinction à la sainte martyre dont nous célébrons aujourd'hui la mémoire. Agnès à peine sortie de l'enfance, victorieuse du monde et des tyrans, des plaisirs et des supplices, c'est le grand spectacle que l'Eglise présente à notre foi , et l'instruction en même temps qu'elle donne aux fidèles.

Nous excusons nos faiblesses sur l'âge, sur le tempérament, sur les occasions; la chasteté éminente de notre illustre vierge va confondre ces vaines excuses. Nous justifions notre mollesse et notre impénitence sur la faiblesse de l'homme, et sur l'incompatibilité de l'Evangile avec nos mœurs et nos usages ; le courage de notre sainte martyre va détruire ces prétextes frivoles. Préjugé de faiblesse et de fragilité détruit par le triomphe de sa chasteté ; préjugé d'impénitence confondu par le courage de son martyre. Implorons, etc. Ave , Maria.

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