AVIS AU LECTEUR, DU PREMIER ÉDITEUR
Ce volume contient dix sermons pour la fête d'autant de saints. Nous ne craindrons point de le dire : la plupart serviront de modèle aux prédicateurs, qui jugeront avec raison que l'instruction des auditeurs ne doit jamais être séparée de l'éloge du Saint ; au lieu que d'ordinaire, dans les panégyriques, l'orateur, uniquement occupé à étaler des pensées brillantes et ingénieuses, en bannit entièrement la morale, qui doit cependant faire le fonds de toit discours chrétien. Nous ne ferons pourtant pas difficulté d'avouer que tous ces discours ne sont pas de la même force. Quelques-uns annoncent sans doute un grand talent, mais ne le montrent pas encore tel qu'il a été depuis. Fallait-il les supprimer ? Nous en avons été tentés. Mais l'exe'niple de tous ceux qui mettent au jour les ouvrages des grands hommes, nous autorise à conserver au public ces premières productions de la jeunesse du P. Massillon. N'est-il pas utile en effet de faire connaître aux jeunes gens que ce n'est jamais tout à coup, mais par degrés, à force de réfléchir et de travailler, que les plus grands génies mêmes arrivent enfin à ce point de perfection qui les tire de la foule des auteurs, et assure l'immortalité à leurs ouvrages ?
NOTICE
Massillon n'annonce pas les discours qu'il consacre aux saints comme des éloges ou des panégyriques. Il les intitule tout simplement sermons. Comme Bourdaloue, il cherche, avant tout, la leçon morale, l'utilité pratique, le fruit spirituel qu'on peut tirer des circonstances les plus imposantes de la vie du saint dont on célèbre la mémoire. En louant un héros chrétien, il ne prétend point tracer son histoire et faire un brillant portrait qui puisse charmer les esprits délicats. Son dessein est plus apostolique et plus vraiment digne de la chaire sacrée. « Ce n'est pas, dit-il au commencement de son sermon pour la solennité de saint Benoit, ce n'est pas un récit embelli et exact de ses actions que vous devez attendre en ce jour, mais seulement une instruction simple et chrétienne sur les principales circonstances de sa vie ». Avant de parler de saint Paul, Bourdaloue avait dit à peu près de même : « Ne considérez pas ce discours comme un simple éloge qui se termine à vous donner une haute idée de saint Paul. Je vous l'ai dit : c'est un discours de religion ; c'est une règle pour former vos mœurs ; c'est un exemple que Dieu nous propose et que nous devons nous appliquer ». Ainsi, en prêchant sur les modèles de la sainteté, le pieux oratorien n'a point en vue ces panégyriques dont parle Quintihen et où l'on cherche principalement l'art de plaire à l'auditeur *. Et Maury n'a pas, je crois, suffisamment compris Bourdaloue et Massillon, quand il oppose à la solidité morale de Bourdaloue l'éclat et le brillant que demandait Quintilien ^. Cependant, en offrant les héros de la vie désintéressée plutôt à notre imitation qu'à notre admiration , Massillon conserve les grâces naturelles de sa pure imagination et de sa merveilleuse élocution ; surtout il donne aux saints les seules parures qui leur conviennent , les divins ornements des lettres sacrées. Ainsi a-t-il à louer l'admirable douceur que saint Thomas d'Aquin répandit dans toutes ses décisions théologiques et dans toutes ses controverses scholastiques, il applique à l'instant d'une manière ravissante un exemple tiré de la Bible. « Oui, dans des ouvrages immenses et sur des matières presque toutes disputées, il ne lui est pas échappé un seul mot qui se sente de l'aigreur et de la dispute ; et s'î7 a bâti un temple à la Vérité, c'a été, si je l'ose dire, comme Salomon, sans employer le fer ni donner un coup de marteau». Au reste, c'est un des traits dominants de presque tous les éloges de ce pieux orateur, de célébrer hautement l'esprit de paix et de juste tempérament. Evidemment dans l'idéal qu'il se fait d'un saint entre toujours une souveraine sérénité, une douce sagesse, une -exquise et imperturbable modération. C'est que ce fut là le fonds de son caractère et de sa vertu, et qu'on met toujours un peu de soi dans ceux qu'on admire et qu'on aime.
Les panégyriques de Massillon sont au nombre de dix, et même de onze, si on y joint le magnifique sermon sur la Madeleine qui fut prêché le 22 juillet 1700 et qui se trouve au jeudi de la passion (p. 298 de ce volume). C'est une des plus belles œuvres de Torateur.
Quoique prétende Maury, parmi ces panégyriques, quelques-uns sont remplis de la plus parfaite éloquence. Le sermon pour le jour de Saint François de Paule, prêché devant le cardinal de Noailles vers 1700, l'éloge de saint Baptiste prononcé à Sceaux devant le duc et la duchesse du Maine, le sermon sur la Madeleine probablement donné à la cour dans la station du carême de
' Inst. II, X.
' Essai sur l'éloquence de la chaire, xxviii.
508 * PANÉGYRIQUES
1704, et le discours plus simple, mais Tort solide sur saint Etienne, débité dans la cathédrale de Meaux, le 2 août 1706, sont assurément dignes d'être placés à côté des meilleurs et des plus remarquables chefs-d'œuvre de Massillon. Son art incomparable de moraliser s'y dévoloppe dans sa perfection, et il y montre merveilleusement celle troisième qualité de l'orateur, dont parle Cicéron, « lerlia illa laus qux permovet alque incitai animos».
Mais dans les éloges où il s'est plus appliqué à l'histoire, c )mroe dans les panégyriques de saint Bernard, de saint Louis et de saint Thomas d'Aquin, llassillon me paruit moins heureux. Il n'a pas assez approfondi par l'éîude les sources historiques pour en tirer des idées grandes, neuves, dominantes, à la manière de Bossuet, quoiqu'on y retrouve de temps en temps des traits excellents et que le discours se soutienne toujours par l'harmonie du style.
Comme nous en avertit le P. Joseph Massillon, plusieurs des panégyriques sont de la jeunesse de Massillon ; tels sont sûrement ceux de sainte Agnès et de saint Benoit. Je ne parie pas de la rapide exhortation pour la fête d'un martyr. Dans ces œuvres inférieures, quoiqu'on devine et qu'on retrouve parfois les grandes qualités oratoires de Massillon, les couleurs sont pâles, le dessein mou et peu arrêté ; et il y a quelques traces de mauvais goût. Ainsi, dans le discours sur sainte Agnès, on lit ces antithèses : « Vous n'avez craint que de trop craindre ; les obstacles sont devenus pour vous un nouvel attrait, et vous avez trouvé dans les périls qui devaient vous dégoûter une sorte d'assaisonnement pour revivre ». On peut aussi y remarquer de singulières répétitions d'une tournure vieillie. Dans une même page : « Les passions pas encore modérées, le cœur pas encore souillé, le cœur pas encore corrompu... » Dans ce même sermon on trouve une très-curieuse allusion à l'Agnès de l'école des femmes de Molière.
Nous laissons ces sermons dans l'ordre où les a rangés le premier éditeur, c'est-à-dire à peu près suivant le calendrier.