‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 108 sur 141 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Les passions toujours pénibles, toujours entourées d'épines, ont pourtant reproché de

* Ces assonances, ces antithèses prouvent que ce panégyrique appartient à la jeunesse de l'orateur.

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PANÉGYRIQUES

luul temps à la vertu ses clifficullés et ses peines. C'est un ancien langage du inonde de prétendre que l'Evangile, pratiqué à la lettre, est une idée de perfection où l'homme ne peut atteindre. 11 semble que Jésus-Christ, comme autrefois ces philosophes vains et frivoles, ne soit venu qu'étaler une morale sublime pour se faire des admirateurs, et non pas plutôt pour former des disciples ; et (pie sa loi sainte, qui est la loi du cœur et des actions, ne soit plus qu'un jeu d'esprit et un ouvrage de spéculation et de paresse. On ne croit pas l'austérité de TEvangile compatible avec la faiblesse de l'homme, et avec les mœurs autorisées par l'usage ; et l'on s'endort sur ces deux préjugés, comme si la loi pouvait cesser d'être loi, parce que nous la regardons comme si elle ne l'était pas pour nous-mêmes.

Mais, mes Frères, quand la parole seule de Jésus- Christ ne sultirait pas pour confondre nos vaines excuses , Agnès, tressaillant de joie au milieu des louruients, et hâtant elle-même, par une sainte impatience, la lenteur des bourreaux, couvrira de honte notre immorlification et notre paresse, et justifiera plus la sévérité de notre condamnation que l'Evangile même qui l'a prononcée.

Nous nous retranchons sur l'âge , sur le sexe, sur la faiblesse du tempérament, incapable de porter toute larigueuret toutiesérieux d'une vie exactement conforme à l'Evangile. Sur l'âge : il faut pour l'observance rigoureuse des devoirs du chrétien une force, une maturité d'esprit, une fermeté à l'épreuve de tout, une persévérance, un endurcissement à la peine et à la violence, un empire sur ses passions et sur soi-même, qui ne paraît pas convenir à une jeunesse tendre, facile, aisée à séduire ; et où toutes les passions, pas encore modérées par les réflexions et par l'expérience, semblent sortir en foule du cœur, avec une impétuosité à laquelle il serait inutile d'opposer une digue; il faut laisser calmer ces premiers bouillons, et attendre que la raison plus rassise soit capable de quelque chose de plus sérieux et de plus solide. Mais Agnès, au sortir presque de l'enfance, défie la fureur des tyrans ; Ihorreur de son supplice, qui alarme même la férocité de ses bourreaux, répand une joie sainte et comme un nouvel éclat sur son visage; pas encore accoutumée à souffrir, elle paraît transportée d'allégresse au milieu des tourments les plus cruels ; et la délicatesse

de son corps, à peine propre à recevoir deplaies, est déjà capable de les mépriser, dit saint Ambroise, et de remporter la victoire : Noiidtim idonea pœnœ , et jam matura Victor iœ *.

Et en effet, mes Frères , qu'y a-t-il dans la vie chrétienne qui ne convienne au premier âge? Quoi! le sérieux? Mais la piété est dans la joiede l'Esprit-Saint; l'iimocence seule est toujours accompagnée de sérénité et d'allégresse ; et il n'y a que le crime et les passions qui soient tristes, sérieuses et sombres. Quoi l la violence? Mais c'est dans le premier âge que les passions plus dociles se plient plus aisément au devoir ; que le cœur pas encore souillé reçoit avec moins de répugnance les impressions de la vertu ; et que ses penchants n'étant pas encore enchaînés par les habitudes du vice, il lui en coûte moins d'éviter tout ce qui peut y conduire. Quoi encore? les réflexions, dont on n'est |)as capable dans une grande jeunesse? Mais il faut devenir enfant pour être disciple de Jésus-Christ : la grâce ne se plaît que dans la simplicité et dans l'innocence. Nos incertitudes croissent avec nos réflexions; plus nous raisonnons, plus nous nous embarrassons, plus nous enfonçons dans nos propres ténèbres. On sait tout (juand on a la foi; et pour être plus éclairé il suffit d'être plus docile. Quoi enfin, la fermeté et la persévérance? Mais ce sont nos passions seules qui font toutes nos inconstances ; les inégalités de la vie de Thomme ne prennent leur source que dans la diversité des objets, qui tour à tour les dominent ; et un cœur pur et innocent est toujours égal et tranquille.

Hélas 1 mes Frères, ne nous reprochonsnous pas tous les jours à nous-mêmes le mauvais usage que nous avons fait de cette première saison de notre vie? Ne nous redisonsnous pas sans cesse (ju'il eût été aisé alors de prendre sur nous ; que nous avions porté en naissant un cœur vertueux, que le crime alarmait, et qui semblait tendre les mains à la grâce ; que tout nous aplanissait les voies de la vertu ; que les sacrifices alors eussent été bien légers ; que le monde et les passions ne nous avaient pas encore liés de mille chaînes indissolubles, qui nous laissent à peine la liberté de désirer notre délivrance; que notre cœur, pas encore corrompu par un long usage

* s. Ambr.

SERMON POUR LE JOUR DE SAINTE AGNÈS

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des plaisirs % ne trouvait pas la piété si dégoûtante et si affreuse; qu'à mesure que Tàge nous a approcliés du tombeau, nous nous sommes éloignés de la voie de la vérité et de la vie ; et qu'enfin en avançant en âge, nous n'avons fait que croître en malice, en dérèglement, "et dans l'amour désordonné des créatures? L'Evangile est donc la loi de tous les âges, comme il l'est de tous les sexes.

Je dis de tous les sexes : car quel prétexte pourrait alléguer ici le sexe en sa faveur contre l'austérité et la difficulté des devoirs de l'Evangile? Les Agnès, les Luce, les Cécile, tant d'autres héroïnes de la foi , n'ont-elles pas trouvé dans le leur une force et une grandeur d'âme dont les héros profanes n'ont jamais approché? Hélas! mes Frères, de quoi n'est pas capable une femme mondaine pour l'objet criminel qui la possède et qui la captive? Quel courage! quelle force! quels sacriflces! Les difficultés la raniment; le repos, la réputation, la liberté, la santé, la fortune, rien ne tient devant la passion. On voit tous les jours de ces héroïnes infortunées capables de tenter les plus grandes entreprises, qui sacrifient tout à leur injuste goût, qui tirent de leur sexe un courage au-dessus de l'homme, et qui, en ayant oublié la pudeur, en ont aussi, ce me semble, oublié la timidité et la faiblesse. Et pourquoi ne serait-on capable de rien pour Dieu? Ce qu'on a pu pour le monde, ne le pourrait-on pas pour le salut? la passion a su nous donner des forces et nous élever au-dessus de notre faiblesse, et la grâce n'aurait pas le même privilège ! Le salut éternel, mes Frères, ne demande ni des sacrifices si éclatants, ni des assujétissementssi pénibles que le monde, et nous n'osons en essayer. Jésus-Christ est un maître bien plus aisé à servir que le monde, plus tendre, plus indulgent, plus compatissant, plus fidèle ; et nous le regardons comme un tyran, qui rend malheureux ceux qui le servent. 0 mon Dieu , que l'homme est à plaindre de vous connaître si peu, et de se connaître si peu lui-même I

Qu'alléguerez-vous donc encore? la délicatesse du tempérament? Mais Agnès trouvet-elle dans la délicatesse de sa complexion des raisons pour craindre les chaînes qui la lient et le glaive qui va l'innuoler? Mais vous de-

* « Les passions pas encore modérées... Pas encore accoutumées à soutfiir... Le cœur pas encore souillé... Le cœur pas encore corrompu... » Que de répétitions d'une tournure vieillie et k si peu de distance !

mande-t-on, comme à elle, que vous résistiez jusqu'au sang? S'agit-il d'offrir votre corps à la rigueur des feux ou à la torture des supplices? Dieu ne demande pas la force du corps : il demande la pureté et l'innocence de l'âme; et alors celui qui est infirme peut dire : Je suis fort et puissant^. Les devoirs essentiels de la foi s'accomplissent au dedans de nous. C'est l'amour, c'est la crainte de Dieu, c'est la reconnaissance, c'est le sacrifice intérieur des passions : ce sont-là les vertus des faibles comme des forts. Plus même ce corps de boue se refuse au travail et à la peine, et nous rend incapables de la soutenir ; plus le cœur doit suppléer par la ferveur de son amour et de ses désirs à la faiblesse du corps terrestre. Hélas! mes Frères, il faut un corps de fer pour fournir aux agitations, aux jeux, aux plaisirs, aux veilles, aux assujétissements que le monde et l'ambition vous imposent; et cependant la faiblesse de votre complexion y peut suffire; et cependant la santé est une faible raison contre le goût; et cependant, malgré le dépérissement d'un corps qui se refuse à vos dérangements, vous êtes de tout, et la vivacité de vos passions supplée à la faiblesse de vos forces. Mais pour remplir les devoirs de la religion, il ne faut qu'un bon cœur ; je l'ai déjà dit : une volonté pure et sincère supplée à tout ; et Dieu nous compte les œuvres que nous voudrions accomplir, comme celles que nous avons faites. Et cependant vous excusez votre mollesse et votre impénitence sur la faiblesse de vos forces ; vous justifiez une vie toute dans les sens et dans les plaisirs sur la délicatesse d'une complexion qui vous rend inhabile à la pratique des mortifications et des violences, comme si Dieu demandait de nous ce qui ne dépend pas de nous, comme si avec une chair infirme on ne pouvait pas avoir un esprit prompt et fervent, comme si la religion consistait dans la force du corps, et non dans les dispositions du cœur, comme enfin s'il en était de nous, ainsi que de ces victimes figuratives de la loi, qu'on ne pouvait offrir à Dieu que lorsqu'elles jouissaient d'une santé parfaite, et que leur corps robuste et entier n'oCTrait aux yeux ni tache, ni défaut, ni faiblesse. Donnez-lui sincèrement votre cœur : c'est là, dit Jésus-Christ, toute la loi et les prophètes *.

* Cum enim infirmor, tune potens sum. // Cor.^ xii, 10. =* Hsec est enim lex et prophetae. Matth., vu, 12.

PANÉGYRIQUES

Enfin vons nous opposerez, en dernier lieu, rincompatibilité de la vie chrétienne avec la manière dont on vit et dont il faut vivre dans le monde.

Mais Agnès consulte-t-elle si sa conduite va paraître extraordinaire aux Romains? Examinc-t-elle s'ils vont traiter son courage héroïque de fureur, et son martyre de superstition et de folie? Quoi de plus singulier, selon le monde, que de renoncer à son âge à des établissements pompeux, et préférer l'opprobre public et la rigueur des tourments à des alliances éclatantes qu'elle pouvait se flatter de concilier avec sa foi et son innocence? Mais elle savait que la voie des justes est une voie solitaire et peu battue ; que le monde a toujours eu le grand nombre de son côté; et que, pour suivre Dieu , il faut se détourner du chemin que tiennent presque tous les hommes.

D'ailleurs, où est cette incompatibilité de l'Evangile avec la société? Est-il incompatible avec les devoirs de l'amitié ? mais c'est la religion toute seule , qui peut nous assurer des amis sincères et fidèles. Avec les sentiments de la reconnaissance? mais c'est la piété véritable qui forme les bons cœurs. Avec la joie des conversations et des commerces? mais ce sont nos crimes qui forment toute la noirceur et toute la bizarrerie de nos humeurs ; et une conscience pure est la seule source de la joie et des vrais plaisirs. Avec le lien du mariage? mais c'est la foi toute seule qui, rendant cette union sainte, la rend sûre et inviolable. Avec les bienséances et les devoirs de la vie civile? mais c'est l'Evangile qui nous rend doux, humbles, affables, et qui nous persuade que nous devons toujours plus aux autres qu'on ne nous doit à nous-mêmes. Avec les fonctions de la république? mais, si les maximes de l'Evangile gouvernaient les empires et les royaumes, on ne verrait ni l'abus de l'autorité, ni l'oppression des faibles, ni la mauvaise foi dans les affaires, ni des fortunes monstrueuses, et par l'opulence qu'elles étalent, et par les injustices qu'elles cachent, ni l'innocent devenu le jouet et la victime du fourbe, ni la société déchirée par les haines, empoisonnée par les jalousies, ni enfin les passions troubler et diviser les mêmes hommes que les seules passions réunissent.

Voulez-vous donc savoir en quoi l'Evangile est opposé à la société? Aux vices qui la

déshonorent, aux passions qui la troublent, aux débauches qui la renversent, au luxe qui y répand la confusion et la misère, aux jeux qui en font ou une fureur ou un trafic éternel de ruse et d'artifice. L'Evangile ne retranche que les désordres qui corrompent la société; il en assure le fonds, la paix, les devoirs, les bienséances. Vivez selon Dieu, et vous serez bon citoyen, bon sujet, bon mari, magistrat équitable, maître modéré, épouse fidèle, juste, désintéressée, charitable. Ne nous dites donc plus que la piété n'est pas compatible avec la vie du monde, du monde pervers et corrompu, il est vrai, du monde qui ne connaît pas Dieu, du monde qui est ennemi de toute vérité et de toute justice. Mais est-il nécessaire d'être fourbe, dissolu, voluptueux, injuste, vindicatif, irréligieux , pour vivre dans le monde ? Sont-ce donc les vices tout seuls qui doivent lier les hommes les uns aux autres ? N'est-ce pas là plutôt ce qui les désunit? S'il reste encore de la bonne foi, de l'équité, de l'humanité, de la sincérité parmi les hommes, n'est-ce pas à la religion que nous en sommes redevables?

Grand Dieu! je sens bien moi-même l'injustice des prétextes que j'oppose à mes devoirs ; votre loi sainte n'est incompatible qu'avec mes passions ; j'ai beau adopter le langage du monde contre la vertu, ma conscience s'élève contre moi-même, et me force de convenir ea secret que si j'étais à vous, et que mes passions honteuses fussent éteintes, je serais meilleur père, meilleur mari, meilleur maître, ami plus fidèle, homme public plus appliqué et plus intègre, citoyen plus utile à mes frères. La piété seule met tout à sa place ; mes passions seules font que j'abuse de mes talents, de mes biens, de mon crédit, de mes places, de ma fortune ; elles seules troublent l'ordre de la société, que l'Evangile assure et sanctifie. C'est mon cœur tout seul qui se révolte contre vous; ma raison, mes lumières, ma conscience, mon repos, mes intérêts mômes, tout me sollicite en votre faveur ; tout me presse de retourner à vous, ô mon Dieu, les chaînes seules qui me lient à mes dérèglements s'y opposent. Grand Dieu 1 rendez-moi les exemples de vos saints utiles ; faites que mes lumières l'emportent enfin sur ma faiblesse ; que ma raison ne soit pas toujours le jouet de mes passions. Ne vous contentez pas de faire luire la vérité aux yeux de mon esprit; faites

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que cette lumière divine m'enflamme, brûle dans le temps , pour m'assurer réternelle les liens honteux qui m'arrêtent, et me délivre liberté de vos enfants. Ainsi soit-il.

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