SOIXANTE-SEIZIÈME SERMON
SERMON POUR LE JOUR DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE
NOTICE
Dès le début on s'aperçoit qu'on entre dans le courant de la grande éloquence. Ce beau discours où la morale domine toujours, suivant l'usage de l'orateur, fut prêché devant le cardinal de Noailles , au commencement de son épiscopat , comme on peut s'en convaincre par l'éloge du prélat qui termine la première partie, c'est-à-dire par conséquent au début même de Massillon dans les chaires de Paris. 11 est fort possible que ce discours ait été prononcé dans l'église très-fréquentée des Minimes de la place Royale. Bossuet, en 1600, y avait prêché le panégyrique de saint François de Paule, fondateur de l'ordre des Minimes.
IIULTSE.
Division, i" Jamais saint ne parut plus faible aux yeux de la chair que François de Paule ; 2'' Jamais saint ne fut si puissant aux yeux de la foi.
Première partie. — Jamais saint ne parut plus faible aux yeux de la chair que François de Paule. Ce qui nous parait ici-bas digne d'envie, cet amas d'enchantements qui nous fout perdre de vue les biens éternels, qui séduisent l'esprit, et usurpent seuls tous les hommages du cœur humain, sont l'éclat de la naissance, la distinction qui vient des sciences et de l'esprit, la mollesse qui suit les plaisirs et la félicité des sens , et enfin c'est le faste qui accompagne la grandeur et les dignités. Or, François de Paule n'eut rien de tout cela. 1» L'éclat de la naissance. La noblesse du sang et la vanité des généalogies est de toutes les erreurs la plus universellement établie parmi les hommes. On ne pense pas que ce qui distingue les vases d'ignominie des vases d'honneur, n'est pas la masse dont ils sont tiiès, mais le bon plai>ir de l'ouvrier qui les discerne; que l'origine, comme la conversation du chrétien, étant dans le ciel, celle qu'il prend sur la terre est une bassesse dont il doit gémir, et non pas un titre dont il puisse se glorifier. Ce fut pour rendre ces vérités du salut plus sensibles aux hommes, que la l'rovidence ménagea à François de Paule une naissance vile et obscure selon le siècle. Il naquit dans le sein de la piété, et non pas dans le sein de la gloire. Peut-être, hélas ! qu'une origine plus éclatante l'eût rendu inutile à l'accomplissement des desseins de Dieu sur lui et à l'agrandissement de sou héritage; car une naissance illustre n'est souvent qu'un préjugé de réprobation et la suite des jugements impénétrables de Dieu sur une âme.
2° La distinction qui vient des sciences et de l'esprit. Voilà encore ce que notre saint n'eut point : son éducation répondit à sa naissance. Il laissa ces vents de doctrine qui enflent, pour s'en tenir à la charité qui édifie. Ce fut un scribe instruit dans le royaume des cieux, mais qui tira du seul trésor de la grâce ces lumières anciennes et nouvelles que nous n'avons, nous, jamais qu'à demi et à force de veilles et de recherches. Au lieu de paraître dans les plus fameuses universités, et d'y faire admirer une jeunesse toute brillante d'espérances, il vint puiser, dans la pénitence et dans la solitude d'un désert, cette haute réputation de sainteté qui seule peut autoriser à reprocher hardiment aux peuples et aux princes mêmes leurs excès ; et à force de se croire le moindre de tous, et indigne de toucher aux pieds de ceux qui évangélisent la paix, il devint plus que prophète, et le plus grand des enfants des hommes. Elevons-nous après cela, faibles que nous sommes, de quelques légères connaissances qui nous démêlent un peu de la multitude. Un seul moment de la grâce développe souvent plus de vérités que de longues années de travail.
30 La mollesse qui suit les plaisirs et la félicité des sens. Loin de s'y livrer, François de Paule se retire dans l'ancienne solitude du Mont-Cassin : cette demeure, consacrée par les austérités et les cantiques de tant d'illustres pénitents, fut le premier théâtre des macérations de François de Paule. Tant de saintes victimes qui avaient autrefois consommé leur sai^rifice sur cette montagne, y avaient, ce semble, laissé des esprits de souffrance et de rigueur, qui dans un moment passent tous dans le cœur de notre saint, et l'arment d'une innocente indignation contre soi-niême. Mais il n'en fut pas de sa pénitence comme de elle
518 PANÉGYRIQUES
de (ant de chrétiens qui, dans nn commencement de conversion, embrasseut avec ardeur tout ce qui s'offre à eux de pénible, mais qui peu à peu sentent mollir leur zèle et ralentir leur vitesse. L'amour que notre saint eut pour la croix, fut violent, mais il fut durable. Cependant le corps qu'il cliâtiait avec tant de rigueur n'avait pas été un corps de péché, et les membres qu'il faisait servir à la justice, n'avaient pas servi à l'iniquité. Le Seigneur le prévint de ses béuédictious dès le sein de iia mère, et il conserva jusqu'à la On ce vêlement de justice et de samteté qu'il avait reçu dans le sacrement qui nous régénère.
4° Le faste qui accompagne les grandeurs et les dignités. François de Paule fut bien éloigné de ce vice ; son caractère propre fut celte humililé profonde, qui toute seule vaut mieux que le sacrifice. Devenu le spectacle des anges et des houmies, il se regarde comme le rebut de tous et l'anathème du monde. Les ponliffs ilu Sci^jneur et les rois de la terre s'empressent à lui offrir des établissements dignes de lui : les honneurs de la pourpre et de l'épiscopat lui sont présentés ; mais sa chère vertu ne lui parait être en sûreté que sous les dehors obscurs d'une vie privée. Le nom seul de l'ordre pieux et austère dont il enrichit l'Eglise, annonce d'abord l'humilité de son Siiint patriarche. Il n'eu trouvait pas à sou gré d'assez rampant à se donner; tandis que nous nous donnons si souvent de plein droit dis litres que le public nous le^u^e, et que nos ancèlres n'ont jamais eus : et quel siècle fut plus pâté là-dessus que le nôtre ! L'Iiumilile de François de Paule l'éloit'ua toujours du ministère des autels et du sacerdoce chrétien ; et ce cœur, disposé par une longue pénitence, consacré par tous les dons de l'Iisprit-Saint, ne se crut pas assez pur pour être marqué du sceau du Seigneur ; landi.< que des cœurs, mille fois profanés, et encore flétris par les traces toutes vives du crime, osent st; faire marquer du caractère saint.
Deuxième partie. — Jamais suiui ne fut plus puissant aux yeux de la foi que François de Paule. En effet, la vertu de Dieu éclata dans sa faiblesse. Celte pier.e de rebut fut placée à la tête de l'angle, et au lieu le plus apparent de l'édifice. A peine élait-il établi dans sa chère solitude, qu'une odeur de vie se répand malgré lui dans les environs ; et bientôt la France, l'Italie, l'Espagne, l'Europe entière entend parler de lui, et du fond de sa solitude, il remplit le monde du bruit de son nom. Ce fut une grande gloire pour la foi, de voir un solitaire simple et sans lettre s'élever tout à coup.
1» Il fut le conducteur des aveugles. Rome même, où le Seigneur rend ses oracles, et où le peuple de Dieu va consulter, trouva dans ses lumières de nouvelles ressources, et Sixte IV eut recours à lui dans ses doutes, et le regarda comme le guide et le coopérateur de son pontificat.
2° Il eut une pénétration étonnante dans les voies de Dieu sur les âmes. Les sentiments des hommes, qui ne peuvent être connus, dit saint Paul, que par l'esprit qui est en eux, n'échappèrent jamais au discernement du sien. Il découvrit les conseils des cœurs, et vit clair dans 1 abime des consciences ; el comme la douceur était jointe à la lumière, le cœur des princes et des peuples fut pour ainsi dire entre ses mains. On ne résista jamais à la grâce et à l'esprit qui parlait eu lui. Ferdinand, roi de Naples, l'entendit au milieu de sa cour lui reprocher ses excès avec celle sainte liberté qu'inspire la foi ; el touché, comme David, des ctiantables ménagements el des pieux artifices de Nathan, il prononça le premier contre soi-même.
3° Le même père des lumières qui lui découvrait le secret des cœurs, le fit percer dans les ténèbres de l'avenir ; et les fidèles de son temps s'écrièrent avec surprise qu'un grand prophète avait paru parmi eux, et que le Seigneur avait visité son peuple. Comme le Jérémie de son siècle, il vit en esprit partir de Babyloue un prince infidèle, et préparer les fers elles flammes dont on devait enchaîner l'oint du Seigneur, et brûler le temple de la ville sainte.
40 On vit Fiançois de Paule souverain de toutes les créatures, conduisant au tombeau, et en rappelant à son gré, commandant aux vents et a la mer, éteignant l'impétuosité du feu, fermant la bouclie des lions, vainquant les royaumes par la foi, et dépositaire de la puissance divine sur la terre.
5" Son humilité fut récompensée et investie d'hommage et de gloire. On le vit assis à côté d'un grand pape, comme autrefois Moïse auprès du pontife Aaron, partageant avec lui les soins du sacerdoce, et la conduite du peuple de bien. On vit les peuples en foule sortir des villes, le recevoir comme autrefois le fiis de David, et environné d'un appareil aussi humble que celui de Jésus-Christ entrant à Jérusalem. Les cours des princes mêmes, si peu indulgentes à la sainte folie de la croix, lui rendirent des honneurs qu'on ne rend guère qu'à la sagesse du siècle ; et la folie mystérieuse de ce nouveau David n'empècba pas les rois mêmes des Philistins de le retenir à leur cour, avec toutes les distinctions et les égards dus à sa vertu.
cum... inûrmor, tune poten» sum. Je premier plan de la sagesse des hommes, et
Je ne iuU jamais plus puissant que lorsque je parais plus faible. jg n'y VOiS rien qui tienne tant SOit peU du
<''-»^"> • prodige. Mais que la faiblesse de Dieu ait été plus puissante (|ue ce qu'il y a de plus fort
Plus on est attentif aux voies de la Provi- [)armi les hommes ; que toute la politesse du
dence dans l'établissement de l'Eglise, plus on y siècle d'Auguste, toute la volupté de l'Asie, la
entrevoit je ne sais quels caractères divins, qui force des Romains, la sagesse des Grecs, la
démêlent d'abord la religion de Jésus-Christ férocité des Rarbares, l'orgueil des philosophes,
des opinions et des sectes, et ôtent à ses les préjugés et la superstition des peuples;
premiers progrès toute l'apparence des entre- enfin, que toute hauteur soit venue se briser
prises humaines. En effet, choisir des moyens contre la grossièreté, la faiblesse, l'ignorance
assortis aux fins qu'on se propose, mettre en et les travaux de douze pêcheurs ; que Daniel
œuvre la force pour triompher, l'éloquence ait été l'arbitre des vieillards ; Goliath, le jouet
pour persuader, la grandeur pour éblouir, d'un enfant; Iloloplierne, ce conquérant impie,
les plaisirs pour corrompre, c'est là comme la proie et la conquête d'une femme ; que
SERMON POUR LE JOUR DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE
Gédéon, que Barac, que Débora, personnes faibles et viles, soient devenues la terreur des ennemis d'Israël ; que Moïse même, malgré sa timidité et l'invincible embarras de sa langue, ait confondu les sages des Egyptiens, arraché à toute la puissance d'un grand roi une nation entière, et rendu ce peuple inquiet et intraitable docile à des préceptes pénibles et infinis : ce sont là, ô mon Dieu, les routes ordinaires de votre sagesse, toujours indépendante des moyens, toujours maîtresse des événements, et toujours marquant ses voies par des traits sensibles qui les distinguent si fort de celles de l'homme.
Je sais que dans ces siècles avancés la foi n'a plus besoin de ces événements singuliers pour s'établir dans l'esprit des peuples, et que la sagesse de Dieu se cache, pour ainsi dire, présentement sous les dehors communs de sa providence. Cependant, comme il se trouve toujours de ces Juifs charnels qui demandent des signes, chaque siècle fournit à la religion quelqu'un de ces grands spectacles, de peur que la foi, qui n'est presque plus qu'une lampe fumante, ne s'éteigne tout à fait, et afin que le Fils de l'homme revenant puisse en retrouver sur la terre.
Tel a été, du temps de nos pères, François de Paule, cet homme si faible selon la chair et si puissant selon l'esprit; cet instrument vil et méprisable aux sens, cette pierre mal polie dont parle Daniel, et détachée sans art de la montagne, mais qui, conduite par une main invisible, sut humilier les colosses orgueilleux, briser la dureté des cœurs, et devenir elle-même une de ces saintes montagnes sur (jui la céleste Sion est fondée, et enfin cette autre verge mystérieuse, sèche et fragile en apparence, mais qui, entre les mains du Dieu de Pharaon, commanda aux vents et à la mer, eut les clefs de la mort et de l'abîme, changea la face du ciel et de la terre, s'attira le respect même des rois qu'elle- avait frappés, et qui, placée depuis dans le sanctuaire, poussa des branches saintes, et couvrit toute l'arche de ses feuilles. Mais c'est pour guérir nos erreurs, mes Frères, que je viens aujourd'hui vous raconter ses prodiges ; c'est pour réformer les fausses idées que le monde nous donne de la gloire et de la grandeur ; et vous convaincre, hélas 1 que les distinctions les plus brillantes, une naissance illustre , une supériorité de génie, un amas pénible des plus rares connais-
sances, une fortune riante, des dignités où le mérite seul peut conduire, des talents éclatants, l'art des intrigues et des négociations, les emplois de la paix et de la guerre, tout cela, si la grâce n'en fait des moyens de salut, n'est aux yeux de la foi que comme un glaive fatal entre les mains d'un furieux, qui, après avoir servi quelque temps d'amusement à sa folie, devient l'instrument assuré de sa perte. Vous allez donc voir dans cet éloge la prudence du siècle réprouvée, la force confondue par la faiblesse, la science qui enfle céder à la simplicité qui édifie ; et vous avouerez que jamais saint ne parut plus faible aux yeux de la chair, et que jamais saint ne fut plus puissant aux yeux de la foi : je réduis tout ce discours à ces deux réflexions. Implorons, etc. Ave, Maria.