‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 112 sur 141 · SOIXANTE-DIX-SEPTIÈME SERMON · texte numérisé non relu

SOIXANTE-DIX-SEPTIÈME SERMON

SERMON POUR LE JOUR DE SAliNT BENOIT.

NOTICE

Rien n'indique où ce panégyrique fut prunoucé. Il est seulement cerlain qu'il remonte du moins aux premières années du séjour de l'orateur à Paris ; il >e trouve dans le recueil de Trévoux. Nous donnons en note celle ancienne version.

ANALTSK.

Division. — 1» Benoit condamna le monde, je veux dire, les faux jugements et la sécurité du monde, par les lumières qui lui en découvrirent le néant et le danger ; 2» // condamna le découragement et les irrésolutions du monde sur le salut, par lu gloire et le succès qui accompagna la promptitude de son entreprise.

SERMON POUR LE JOUR DE SAINT BENOIT. 529

Première partie. — Benoit condamna les faux jugements et la sécurité du monde, par les lumières qui lui en découvrii^erd le néant et le danger. C'est de trois erreurs principales que naissent cette foule de fausses maximes répandues dans le monde, qui dérobent presqu'a lous les hommes les voies de la justice et de la vérité : la première est une erreur d'espérance, qui ouvre à l'imagination, si capable de séduction dans le premier â^e, mi le lueurs éloignées de fortune, de gloire, de plaisir ; la seconde est une erreur de surprise, qui ne trouvant pas le cœur em ore instruit sur le vide et l'instabilité des choses humaines, profite d'une circonstance où tout ce qui blesse l'âne ne s'efface plus, pour y faire entrer le venin plus avant, et la corrompre sans ressource ; la dernière est une erreur de sécurité, qui nous représente les abus du monde comme des usages et des voies sûres, et nous fait marcher, sans rien craindre, dans des sentiers où tous les pas sont presque des chutes. Or, les lumières de la foi découvrirent à Benoit trois vérités principales, ([ui dissipèrent d'abord l'illusion de ces trois erreurs, et qui encore aujourd'hui condamnent le monde ou qui les ignore ou qui les méprise. 1" Contre l'erreur d'espérance, il comprit que tout ce qui se passe et ne doit pas toujours demeurer, n'est pas digne du chrétien né pour l'élerni'é Envoyé à Rome en un âge assez tendre, pour y cultiver l'espérance de ses premières années par tous les secours que pouvait fournir à l'éducation un séjour si célètire, la foi qui nourrit de bonne hture la raison, et donne au premier âge toute la sagesse et toute la maturité des longues années, montra d'abord à Benoit ce que l'expérience seule apprend si tard aux âmes que le monde a séduites ; et dès l'entrée presque de la vie, Benoit vit le monde tel que le pécheur, t[op tard détrompé, le voit enlln en mourant, et s'en éloigna eu un âge où il est encore plus séduisant par les charmes qu'il promet, qu'il ne l'est ensuite par les faveurs réelles qu'il accorde. Car voilà l'illusion universelle dont le monde s'est servi dans tous les temps pour séduire les hommes. Dieu répand sans cesse des dégoûts et des amertumes sur nos passions injustes pour nous rappeler à lui; mais nous rendons ces dégoûts inutiles, en charmant nos ennuis présents par l'espoir d'un avenir chimérique que l'événement dément toujours. C'est là l'état de presque toutes les âmes que le monde et les passions entraînent. Loin de chercher dans les promesses de la foi cette félicité qui nous manque, nous la cherchons dans les promesses du monde même; et c'est à ces vaines promesses que nous sacrilions notre bonheur éternel. 2° La foi préserva Benoit dès sa jeunesse de cette erreur de surprise que la nouveauté des plaisirs, le défaut de réflexions et le torrent des exemples et des usages, rendent comme inévitable à ce premier âge. H sentit que tout ce qui n'est pas Dieu, peut surprendre le cœur de l'homme, mais ne saurait le satisfaire. Ce n'est, là d'ordinaire que le fruit des réflexions et de l'âge; et heureux ceux qui, après avoir été séduits, trouvent dnns la séduction même de quoi se détromper plus solidement et sans retour de leurs erreurs passées ! Mais Benoit parut instruit sur le vide et l'amertume des plaisirs, sans qu'il eût coûté à son innocence pour s'en instruire. La première impression que le monde fit sur son cœur, fut le désir de l'abandonner, et il chercha la solitude , comme l'asile de son innocence , et non comme un lieu propre à pleurer ses crimes. Ce n'est pas qu'une retraite de pénitence ne soit glorieuse à la grâce de Jésus-Christ : mais c'est toujours. un cœur flétri, pour ainsi dire, qu'on porte dans le sanctuaire; c'est une offrande comme encore souillée qu'on va mettre sur l'autel. Or, il semble que les âmes qui n'ont jamais appaitenu au monde et au démon, sont bien plus propies à être consacrées à Jésus-Christ parmi les vierges saintes qui le servent, cl à devenir sa portion et son héritage. Delà il s'ensuit que ce n'est pas une maxime si sûre , quoique très-ordinaire à des parents même pieux et chrétiens, de se persuader qu'il est bon que leurs enfants aient connu le monde , avant de se consacrer à Jésus-Christ dans une retraite religieuse. Car, outre qu'il est rare de vouloir connaître le monde, sans qu'il en coûte de l'avoir connu; quand cela n'arriverait pas , il en reste toujours je ne sais quelles impressions funestes , qui viennent troubler le repos et la douceur de la retraite; et souvent il touche plus par les vaines images qu'il a laissées , qu'il ne touchait par les plaisirs qu'il nous offrait autrefois. Aussi Benoit n'attend pas que l'essai raille fois fait des plaisirs injustes le détrompe enfin, et le convainque que ce n'est point là ce qui peut rendre l'homme heureux. 11 prend Dieu seul pour sa consolation et pour son partage , avant que d'avoir éprouvé que le monde ne saurait l'être. Etnoi'S, détrompes depuis tant d'années par notre propre expérience, instiuits par nos propres dégoûts, lassés du monde par les mêmes endroits qui autrefois avaient pu nous le rendre aimable, nous ne pouvons cependant nous déprendre de nous-mêmes; nous n'osons rompre des liens qui nous accablent, et que nous portons à regret. Dieu est-il donc un maître si cruel et si dur à ceux qui le servent , qu'il faille préférer les araerluoies mêmes du crime aux plus douces consolations de la grâce?

30 La dernière erreur que les lumières de la foi découvrirent à Benoit, fut une erreur de sécurité. Il est assez ordinaire aux personnes qu'un heureux tempérament et les préventions de la grâce ont préservées des grandes chutes dans le monde, de ne compter pour rien les dangers où tous les autres périssent, et d'écouter tout ce qu'on dit contre la contagion du monde, plutôt comme un langage de piété que comme des avis nécessaires pour la conserver. Cette fausse idée les établit dans une sécurité qui rend les plaies qu'elles reçoivent dans le monde d'autant plus incurables, que n'y étant pas sensibles, elles ne leur cherchent point de remèdes. C'est là recueil que la retraite de Benoit nous apprend à éviter. L'innocence conservée dans le monde ne le lui rendit pas moins redoutable. 11 se retira donc de Borne pour aller se cacher dans la solitude ; et la nouveauté de son dessein, en un siècle où ces exemples étaient encore rares en Occident, n'arrêta pas un moment l'impression de l'Esprit qui le conduisit au do.-ert , et la retraite qu'il avait choisie aux environs de Rome ne le cachant pas assez à son gré au monde, il en chercha une plus austère, craignant de retrouver dans le concours des personnes que le bruit de sa piété attirait déjà de toutes parts à son désert, les mêmes écueils qu'il avait voulu fuir en sortant du monde. Il ne' s'ensuit pas de là que les cloîtres et les déseits soient la vocation générale de tous les hommes. Mais pour vous, pour qui tous les périls sont presque des chutes, et qui ne sauriez vous promettre d'être fidèle, tandis que vous serez exposé, il est évident que Dieu a gravé dans la faiblesse niême de vos penchants, l'ariêt qui vous sépare du monde ; et les exemp'es de ceux qui se sauvent dans le siècle, ne concluent rien pour vous, à moins que vous ne puissiez vous répondre des précautions qui leur ont assuré le salut.

Deuxième partie. — Benoit condamna le découragement et les irrésolutions du monde sur le salut, par la gloire et le succès qui accompagna (a promptitude de son entreprise. Lorsque Dieu convie les pécheurs à venir goûter les saintes consolations qu'il pré|iare ici-bas même à ceux qui le servent, figurées sous l'image d'un festin , au lieu de l'empressement qu'on devrait montrer, on oppose d'ordinaire, comme l'Evangile nous l'apprend, trois sortes d'excuses à la voix du ciel. La première excuse est une excuse de mollesse : uxcrem duxi ; la seconde, est une excuse de fausse prudence, qui n'a jamais pris assez de mesufes : juga bovum emi, eo probare illa; la troisième est une excuse d'attachement et d'intérêt terrestre : villam. emi. Or, les démarches de la foi de Benoit confondent le monde sur ces trois vaines excuses. 1" L'excuse de mollesse. Caché d'abord au fond d'un antre, oublié des hommes, et connu de Dieu seul, passant les nuits ou à chanter de saints cantiques ou à méditer les années éternelles, Benoit ne trouve plus de volupté qu'à crucifier sa chair et la réduire eu servitude. Devenu père d'un peuple de solitaires, il renouvelle en Occident ces prodiges d'austérité , que les déserts de Scéthé et de la Théba'ide avaient admirés; et sa règle, si estimée depuis, ne fut, dit saint Grégoire, que l'histoire exacte

des mœurs du saint législateur. C'est ainsi que Benoit confond la mollesse du monde. En effet, quand on nous propose ces grands modèles, nous nous récrions sur la puissance de la grâce dans ces hommes extraordinaires : mais nous n'allons pas plus loin; et parce que nous ne croyons pas que ces modèles de pénitence soient proposés pour être imités, nous ne les croyons pas même faits pour nous instruire. Mais quel a pu être le dessein de Dieu en suscitant, dans tous les siècles, de ces pénitents fameu.x qui ont édifié l'Eglise ? N'est-ce pas de nous faire comprendre de quoi notre faibiesse, soutenue de la giâce, est encore capable? De plus, je vous demande pourquoi ces grands exemples de pénitence nous paraissent-ils si éloignés de nos devoirs et de notre état. Est-ce parce qu'ils ont vécu dans des siècles fort éloignés des nôtres? mais les devoirs ne changent pas avec les âges. Est-ce parce que les saints ont été des hommes extraordinaires? mais les saints ne sont devenus parmi nous des hommes extraordinaires, que parce que la corruption est devenue universelle. Est-ce parce que les mortifications et les saintes austérités ne forment que le caractère particulier de quelques saints ? mais lisez les histoires; tous ont fait pénitence; tous ont crucifié leur chair avec leurs désirs ; et partout où vous trouverez des saints , vous les trouverez pénitents. Non.- avons donc beau nous rassurer sur l'exemple commun; si les saints l'avaient suivi, ils ne mériteraient pas aujourd'hui nos hommages. L'Evangile est fait pour nous comme pour eux ; et comme il n'a rien qui nous ressemble, il n'a rien non plus qui doive nous rassurer.

2» Seconde excuse : la fausse prudence, qui trouve toujours des difficultés insurmontables que Benoit confond pareillement. Quoiqu'il y ait déjà eu dans nos Gaules de saintes assemblées de moines, on peut dire que IJenoit fut suscité de Dieu, et rempli de tous les dons de la nature et de la grâce , pour être en Occident non-seulement le restaurateur, mais le père de la vie cénobilique. Mais quelle entreprise fut jamais plus traversée et plus contredite? il est obligé de quitter le premier monastère dont on l'avait char^'é, parce qu'il n'y trouva que des enfants pervers et corrompus; il n'est pas plus tranquille dans la nouvelle solitude qu'il s'est choisie. Enfin il aborde au Mont-Cassin, cette montagne depuis si célèbre, le Carmel de l'Occident; il n'y trouve que des idolâtres, il en bannit l'idolâtrie, et y élève un autel au Dieu vivant; il y donne sa loi céleste à ses disciples, et devenu père d'un grand peuple de saints solitaires, il remplit tout l'Occident du bruit de son nom et de sa sainteté. Mais il importe plus de nous instruire que de le louer. La grande foi de Benoit qui l'alTermit contre toutes les difficultés que le démon oppose à son entreprise, condamne notre découragement dans les obstacles qui traversent les démarches de conversion que Uieu demande de nous : ce sont les difficultés et les obstacles eux-mêmes qui doivent soutenir et animer une âme dans la résolution qu'elle prend de changer de vie et de servir Dieu. Si tout était tranquille, ce grand calme devrait lui faire appréhender pour une conversion à laquelle le monde et l'enfer seraient si favorables : les contradictions ont toujours été le caractère le plus constant des œuvres de Dieu.

30 Troisième excuse : l'attachement aux choses de la terre, à la fortune ou à la réputation ; elle est condamnée par la gloire et le succès qui accompagna Benoit dans son entreprise Benoit, sur le Mont-Cassin, fut l'oracle de toute la terre ; l'institut célèbre dont il jeta les fondements, semblable au grain de sénevé, devint bientôt un grand arbre qui couvrit tout le champ de Jésus- Christ, et en fit le plus bel ornement. Les enfants de Benoit gouvernèrent longtemps toute l'Eglise ; et comme Jacob, il fut le père des patriarches. Ce fut dans ces pieux asiles que la science et la vérité se sauvèrent de l'ignorance et de la harbarie de ces siècles infortunés qui suivirent le siècle de Benoit. Telle fut la gloire, tels furent les succès de notre saint ; et voilà ce qui nous confond, nous en qui la fausse prudence, et les inconvénients de fortune et de réputation que nous croyons entrevoir dans une vie chrétienne, l'emportent presque toujours sur les plus pressants mouvements de la grâce qui nous y convient. Oui, les personnes mêmes qui se sont déjà déclarées pour Jésus-Christ dans le détail de leurs devoirs , sacrifient presque toujours à des égards humains les lumières et les mouvements de leur propre conscience. Ce n'est pas à la vérité sur des points essentiels ; mais c'est sur une infinité de moindres démarches que Dieu demande de nous, et que nous sentons nous être nécessaires. Cependant le monde nous arrête; la première pensée qui nous occupe, c'est ce que le monde pensera de nous ; et après l'avoir abandonné, nous voulons encore le ménager; et nous ne pensons pas que si nous regardons le monde comme l'ennemi de Dieu, il ne peut rien nous arriver de plus heureux que de lui déplaire.

Fide Noe, respoDBO accepto de ii8lqu«|adhHc non videbantur, me- bientôt finir, fut pOUF lui COmme la fin de

Ujen. aptavit arcaxn iu salutem domus su., per quaa> damnavU mun- ^^^^^ créature. Dès CC moment tOUt iui parul

Cest par la foi que Noé ayant été divinement averti de ce qui CFreUr Ct Vanité parmi leS llOmmCS ; tOUJOUrS

devait arriver, et appréhendant ce qu'il ne voyait pas encore, bâtit OCCUpé de Ce jOUr de COlèrC, qui devait exter-

l'arche pour mettre le salut des siens à couvert; et c'est par là qu'il . i • 1 1 • • 11 j- i

condamna le monde. Hébr., xi, 7. Himer toute chair, les plaisirs et les dissolutions auxquelles les hommes se livraient alors avec tant d'excès, lui parurent comme les ris

Dès que la voix du ciel eut appris à Noé de ces fanatiques, qui ignorent le danger pro-

l'arrèt que le Seigneur se préparait de pronon- chain dont ils sont menacés, et qui ne sont

cer contre les hommes, quoique le temps de dignes que de notre compassion et de nos

la vengeance fût encore éloigné, ce saint pa- larmes. Dès lors, sans s'arrêter à l'exemple de

Iriarche le compta, pour ainsi dire, arrivé ; la multitude, il ne pensa plus qu'à prendre

et le même jour où il connut que tout allait des mesures, de peur d'être enveloppé dans la

Dès que la voix du ciel eut appris à Noé l'arrêt que le Sei- rir fut aussi la fin de tous ses attachements. Dès ce moment,

gneur se proposait de prononcer contre tous les hommes, tout lui parut méprisable dans le monde ; rien ne fut plus

quoique le temps de l'exécution ne fiit encore que très-éloi- capable de séduire son esprit ou de partager son cœur ; uni-

gné, ce saint patriarche le compta déjà comme près d'arriver, quement occupé de ce jour qui devait inonder toute la terre,

et ce même jour où il comprit que le monde devait bientôt pé- il ne pense plus qu'à le prévenir par sa fidélité; et ces jours de

SERMON POUR LE JOUR DE SAINT BENOIT

malédiction commune ; et peu content de travailler à sa sûreté, il éleva un asile où le salut des siens pût encore être à couvert. Par là, dit saint Paul, il vit les choses à venir comme si elles étaient présentes , il devint l'héritier de la foi et de la justice des patriarches qui l'avaient précédé , et il condamna le monde, auquel l'exemple de ses sages précautions fut inutile : Metuens^ aptavit arcam in salutem domus suœ, per quam damnamt mundum.

C'est sous cette image que je me suis proposé de vous représenter aujourd'hui le saint patriarche dont nous honorons la mémoire , et ce qui m'a déterminé à la choisir, c'est qu'elle m'a paru encore plus heureuse pour notre instruction que pour son éloge. Car ce n'est pas un récit embelli et exact des actions de saint Benoît que vous devez attendre en ce jour, mais seulement une instruction simple et chrétienne sur les principales circonstances de sa vie.

A peine la voix du ciel eût fait entendre à cet homme plein de foi l'arrêt de malédiction que Jésus-Christ prononcera un jour contre le monde, qu'il le regarda comme déjà condamne ; et ce qui devait périr, il l'envisagea comme s'il n'était plus. Dès lors il vit la fin de toutes choses ; les terreurs de l'éternité le troublèrent. 11 méprisa ce qu'il ne pouvait toujours posséder : les fausses joies, les désirs insensés, les vaines espérances des hommes ne lui semblèrent plus que les songes agréables d'un cri-

minel qui dort dans sa prison la veille de son supplice, et qui à son réveil doit entendre prononcer la triste sentence. Tout lui parut erreur, folie et danger dans le monde. Il pensa donc à sauver son âme de l'analhème général; et touché ensuite du salut de ses frères, il éleva le premier cet asile, si fameux depuis dans tous les siècles, où il pût les mettre à couvert de la colère à venir, et les sauver de ce déluge d'iniquité qui devait faire périr toute chair : Metiœns, aptavit arcam in salutem domus suœ\

Ainsi Benoît recueillit seul la succession de la foi, de l'esprit, de la justice des Antoine, des Hilarion, et de tous les hommes de Dieu qui avaient peuplé les déserts de l'Orient. Ainsi il condamna le monde que ces grands exemples ne purent corriger. Car la foi lui fit voir les choses à venir comme si elles étaient présentes, et les présentes comme si elles n'étaient plus : Fide... responso accepta de lis quœ... non videbantur^. Effrayé des malheurs qui menaçaient le monde, la foi le détermina à préparer un asile où son salut et celui des siens fût à couver! : Metuens, aptavit arcam in salutem domus suœ ; et dans ces deux circonstances principales de sa vie Benoît condamna le monde : Per quam damnavit mundwn *. Je veux dire les faux jugements et la sécurité du monde, par les lumières qui lui en découvrirent le néant et le danger; le découragement et les irrésolutions du 1 Hébr., XI, 7 — 2 ibid. — s Ibid.

plaisir et de joie auxquels les hommes se livraient alors avec tant de fureur, il les regarde comme des jours plus dignes de son aversion que de ses empressements, et comme des amusements qui ne sont dignes que de compassion et de larmes ; de sorte que dès lors il ne songe plus qu'a prendre des mesures pour n'être point enveloppé dans le malheur commun ; et dans l'arche qu'il se propose d'élever, il cherche un prompt asile pour en être à couvert. Par là il vit les choses à venir comme si elles eussent été présentes ; il devint l'héritier de la foi et condamna le monde, auquel l'exemple de ses sages précautions devint une excellente instruction.

C'est sous celte idée que j'ai dessein de vous représenter le saint patriarche dont l'Eglise honore aujourd'hui la mémoire ; et ce qui m'a déterminé à la choisir entre une foule d'autres, c'est qu'elle m'a paru plus propre pour votre édification que pour son éloge. Car ce n'est pas tant un récit historique embelli de tout ce que l'éloquence a de plus recherché que vous devez attendre ici, que quelques réflexions simples sur les principales circonstances de sa vie.

A peine le ciel eut-il fait entendre à Benoît, comme autrefois à Noé, cet arrêt de malédiction qu'il avait prononcé contre le monde, que, pour s'empêcher de périr avec lui, il ne songea plus qu'à s'en séparer ; et le même jour il commença de percer dans l'avenir pour y découvrir ce qui devait s'exécuter ; il ne pensa plus qu'à mettre à couvert le salut de ses frères et le aien. Le même jour qui fut pour tant d'autres une occasion de

désordre et de dérèglements, fut pour lui la fin de tous ses crimes ; dès cet instant , il se détache de toutes choses pour s'aller cacher dans une affreuse retraite ; tout devint pour lui un ciel nouveau, une terre nouvelle. Les terreurs de l'éternité le troublèrent, tout fut pour lui un sujet de crainte et de ferveur. Quand il pensait que tout passera, les fausses espérances des hommes ne lui paraissaient plus que comme des songes agréables d'un criminel qui dort dans la prison et qui, à son réveil, doit entendre prononcer sa terrible sentence. Tout lui parut digne d'effroi, et, au miheu de ces troubles, il ne songea plus qu'à sauver son âme du déluge qui menaçait toute la terre. Ce fut alors que touché du malheur de ses frères, il éleva le premier cet asile, depuis si fameux dans tous les siècles, pour les mettre à couvert de la corruption qui inondait toute la terre.

Ainsi recueillant des Antoine et des Hilarion cet esprit de solitude qui avait peuplé les déserts de l'Orient, il condamna le monde que la ferveur des premiers n'avait pu corriger. Car premièrement , la foi lui découvrit les choses à venir comme si elles eussent été présentes , et les présentes comme si elles n'eussent plus été : Fide... responso accepta de iisquœ..,non i;zrie6aw<2<r-. Secondement, effrayé du danger qui menaçait le monde, il s'appliqua à préparer un asile où le salut de ses frères et le sien lût à couvert : Metuens aptavit arcam in salutem domus suœ; et dans ces deux propositions vous verrez que la foi de Benoit condamna le monde : Per quam damnavit

PANÉGYRIQUES

monde sur le salut, par la gloire et le succès qui accompagna la promptitude de son entreprise.

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