‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 125 sur 141 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

1 Egressos est a ûlia Sion omnis décor ejos. — is.

Lorsque la Providence destine une créature

SERMON POUR LE JOUR DE SAINT BERNARD

à des entreprises glorieuses, et veut en faire l'instrument de ses plus nobles desseins, elle lui ménage de bonne heure mille circonstances favorables que le hasard seul paraît avoir assemblées, verse dans son âme les dons et les grâces qui sont comme les semences sacrées des prodiges qu'elle veut opérer par son entremise ; et toujours attentive aux périls qui l'environnent, elle entoure d'abord son cœur d'un mur d'airain, met à couvert son innocence sous un bouclier de salut, conduit par la main ses passions dès leur naissance, et lorsqu'elles sont encore en état d'être disciplinées; et cultive avec des soins infinis le grain évangélique qu'elle y a semé, ce grain qu'elle veut élever au-dessus de toutes les autres plantes, et dont elle destine les branches saintes à servir un jour d'asile aux oiseaux du ciel.

Telle fut envers Bernard la conduite de la grâce. Il reçut en naissant cette bonté d'âme et cette candeur de naturel, qui est comme le présage et la première ébauche de la piété : des inclinations bienfaisantes, de la douceur et de la sérénité dans l'esprit, un cœur tranquille et innocent, et presque de son propre fonds ennemi des excès et du vice. Les soins de l'éducation aidèrent ces heureuses espérances; les exemples domestiques furent pour lui des leçons de vertu : un père juste et droit, et qui avait toujours marché fidèlement devant le Seigneur; une mère pieuse et tendre, qui n'avait jamais partagé son cœur qu'entre Jésus-Christ et son époux, et qui, loin du monde et renfermée dans l'enceinte de ses devoirs cherchait à se sanctifier, comme dit saint Paul, au milieu de ses enfants, en les exhortant à [)ersévérer dans la foi , dans la charité, dans la sainteté, et à mener une vie réglée et digne des saints.

Ce furent là les premières bénédictions dont le ciel prévint notre vase d'élite, destiné à porter un jour la parole de vie devant les princes et les rois, les nations et les entants d'Israël. Heureux de n'avoir pas, comme tant d'autres, dans un âge où le cœur se flétrit si aisément, respiré auprès de ceux dont il tenait la vie une odeur funeste de mort, et trouvé dans leurs mœurs des écueils à son innocence î Car, hélas ! où avons-nous la plupart étudié rini(iuité, que dans les exemples de nos pères? où avons-nous vu se former, ou plutôt croître et se fortifier, cet homme de

péché que nous portons dans notre fonds, que sous les yeux de ceux qui auraient dû y former Jésus-Christ? d'où nous sont venues ces premières impressions si fatales au cœur, que de l'indiscrétion ou du dérèglement de nos proches? et enfin, où avons-nous appris, comme Rachel, à adorer des idoles, que dans la maison même de Laban ?

Avec de si favorables dispositions Bernard entre dans le monde. Mais que peuvent les soins de la plus régulière éducation sur un âge où le cœur incapable de précautions , et encore tout ouvert, sent poindre de toutes parts les passions? que peut un naturel heureux contre l'exemple de la multitude et les attraits qu'oifre à tous les pas l'iniquité ? Aaron adore le veau d'or avec la foule ; et Jonathas ne peut se défendre de goûter, du moins en passant, le miel funeste qu'il trouve sur son chemin,

De pareilles réflexions, si peu familières à une jeunesse inconsidérée , occupent déjà l'esprit de Bernard, A fieine a-t-il jeté ses premiers regards sur le monde qu'il y découvre ces pièges infinis qu'on ne voit guère qu'après coup, et sur lesquels nos chutes seules nous ouvrent les yeux. Déjà même le spectacle d'une beauté mortelle avait pensé jeter dans son cœur quelques étincelles de péché ; déjà violant le pacte qu'il avait fait avec ses yeux , il avait laissé errer ses regards sur un objet périlleux. Mais vous viendrez jusque-là, puissance des ténèbres, et ne passerez pas outre, et vous y verrez briser votre fureur et votre attente. Bernard, comme un lion mystérieux, n'a jamais plus de force que lorsqu'il se sent légèrement blessé. Un étang d'eau glacé où il se jette, punit à l'instant sa faiblesse; il éteint dans ce nouveau bain de la pénitence les traits enflammés de Satan; et comme un autre Jouas il calme, en se jetant dans les eaux, la tempête naissante que son infidélité avait excitée dans son cœur. Quelle tendresse d'innocence, qui ne peut soutenir un seul moment le poids de la plus légère transgression î Mais, chrétiens , en matière de périls le passé est un mauvais garant pour l'avenir; le plus juste ne peut répondre ni de la grâce, ni de soi-même ; il y a douze heures dans le jour, et toutes ne se ressemblent pas ; la vertu même s'use , pour ainsi dire, et s'affaiblit par ses propres victoires ; et nos succès souvent ne sont qu'une feinte de l'ennemi,

qui nous cède les premiers avantages pour nous amuser et nous engager plus avant dans l'occasion. Bernard ne l'ignore pas; et persuadé que lorsqu'il s'agit du salut les précautions ne sauraient êlre excessives, il va chercher dans la solitude une paix que le monde ne peut donner, et croit que se dérober à l'ennemi, c'est la plus sûre manière de le vaincre.

Quelles furent les glorieuses circonstances de cette retraite ! Ce n'est pas ici un pénitent humilié qui fuit devant l'ennemi, comme un vaincu percé de coups ; c'est un Moïse qui ne sort de l'Egypte pour se retirer dans le désert qu'après avoir vaincu Pharaon, et qui dans sa retraite même conserve tout l'air d'un conquérant. Il ne compte pour rien de secouer lui seul le joug du prince du siècle , s'il ne délivre encore ses frères avec lui ; il ne peut se résoudre à laisser tristement errer dans une terre étrangère ses amis et ses proches , tandis qu'il va lui-même goûter dans le désert combien le Seigneur est doux.

Que prétendons-nous , leur dit-il , comme autrefois ce courtisan dont parle saint Augustin ; à quoi aboutiront enfin nos vues et nos espérances'? La faveur du prince est le plus haut point où nous puissions aspirer; mais par combien de dangers faut-il arriver à un danger encore plus grand ; et d'ailleurs quelle en sera la durée ? Quamdhc istud erit ? Au lieu que si je veux cire ami de mon Dieu , je le deviens à l'instant : Ecce nunc fio ; et c'est là un trésor qui ne craint ni les vers, ni la rouille, ni la fatalité des temps, ni l'envie des hommes. Ainsi, suivi de ses frères et de la plupart de ses amis , comme d'autant d'illustres captifs qu'il vient d'enlever au prince du siècle , il sort du monde chargé de ces glorieuses dépouilles ; et comme son divin Maître, en s'arrachant à l'empire de la mort, il traîne après soi les principautés et les puissances , et les mène hautement en triomphe à la face de l'univers : Traduxit confidenter , palam triumphans *.

Ah ! si les anges du ciel dans le séjour même de la gloire sont capables d'une nouvelle Joie à la conversion d'un seul pécheur ; quelle dut être la joie des anges du désert, des pieux solitaires qui déjà depuis quelque

» S. Aug. lib. vin. Couf. c. vi.

» Colo»s.,n, 15.

temps s'étaient retirés à Cîteaux , lorsqu'ils virent arriver Bernard à la tête d'une si florissante troupe ! Le silence , les veilles , les jeûnes, et toute la rigueur de la discipline monastique, qui ailleurs ou ralentie , ou tout à fait éteinte, s'observait sans adoucissement à Cîteaux, rendait l'abord de cette solitude formidable à ceux d'entre les séculiers qui voulaient renoncer au siècle. On regardait cette terre sainte comme une terre peuplée par des hommes extraordinaires, et qui dévorait ses habitants. Peu de personnes osaient y venir essayer un genre de vie d'autant plus dur, qu'il était peu à la portée d'un siècle oîi le relâchement était devenu le goût dominant. Cette chaste Sion était déserte et stérile, tandis que les autres épouses moins fidèles se glorifiaient de la multitude de leurs enfants ; et il était à craindre que ce pieux établissement ne tombât enfin faute de sujets. Etienne , abbé du monastère , vénérable par un grand âge et par une piété consommée , voyait avec douleur le fruit de ses travaux sur le point de périr '. Mille fois il avait levé ses mains pures au ciel pour demander à Dieu la multiplication de son peuple; et il attendait avec confiance l'effet de ses prières , quand Bernard suivi de ses compagnons vient se jeter à ses pieds. Que de larmes de joie et de tendresse coulèrent alors des yeux du saint vieillard ! Combien de fois dit-il au Seigneur, comme Siméon, qu'il mourait en paix, puisque ses yeux avaient enfin vu le salut de Dieu , et celui qu'il avait préparé pour êlre la lumière des nations et la gloire d'Israël !

Les suites ne démentirent pas l'espérance du saint abbé. Nuire nouveau solitaire a\ant, ce semble , dépouillé avec l'ignominie de l'habit séculier les restes des inclinations du vieil homme , ne garde plus de mesures avec la vivacité de sa foi. Débarrassé de ses liens, il prend son essor vers le ciel , et échappe pres(|ue à la vue des plus avancés.

« Bernard, se dit-il tous les jours à luimême, qu'estu venu chercher dans la solitude? Es-tu sorti du siècle pour traîner les chaînes après toi? Voudrais-tu, comme tant d'autres , conserver sous un habit austère et

* En ce temps-là un petit nombre de religieux vivaient à Citeaux sous l'abbé Etienne. L'auslérilé qui s'y pratiquait les empêchait de s'attirer des imitateurs. Mais autant que leur vie était inconnue aux hommes, autant elle était en admiration devant les saints anges. — BossUET. Panégyriijue de saint Bernard, V partie.

SERMON POUR LE JOUR DE SAINT BERNARD

religieux un cœur profane et immortifié ? Ad qiddvenîsti^ ? Ah ! si une vertu douce et aisée t'avait paru sûre pour le salut, pourquoi sortir du siècle où l'erreur commune l'autorise, et venir dans ce lieu de pénitence où des lumières plus pures et des exemples plus saints la condamnent? » Voilà votre modèle, vous qui, après avoir commencé par une conversion d'éclat et des dehors soudains d'une piété austère , relâchant peu à peu de cette première ferveur, en êtes enfin venu à cet état douteux de vertu tiède et tranquille, qui à la vérité sert encore de frein aux plus grossières passions, mais qui ne se prescrit rien sur la plupart des plaisirs , et bannit la fidélité et la vigilance : Ad quid venisti ? Tenez-vous à vous-même ce langage : «Quel est mon dessein en me proposant une vie tiède et infidèle? Si le soin de mon salut me touche encore, pourquoi m'en tenir à une voie incertaine et périlleuse ; et si je veux rendre tout à fait ma première foi vaine, eh! à quoi bon me gêner encore sur certains plaisirs, et conserver un reste de vertu inutile ? La vie que je mène est trop selon les sens , si j'ai dessein de me sauver; mais si je veux me perdre , elle est encore trop pénible».

Par le secours de ces pieuses réflexions Bernard nourrissait sa foi , et ressuscitait sans cesse en lui la grâce de sa vocation. Cependant, ô mon Dieu, du fond de votre sanctuaire, vous répandiez déjà sur ce jeune Samuel ces bénédictions infinies qui devaient en faire le prophète et le législateur de votre peuple. Le cloître depuis Benoît n'avait pas vu de vertu plus consommée ; et c'était déjà un heureux préjugé pour le rétablissement de la règle de ce grand {tatriarche , déchue alors dans la plupart des monastères de l'Occident , et, comme c'est le sort des choses humaines de baisser toujours en s'éloignant de leur source, tombée, de ce haut point de ferveur et d'austérité où on l'avait vue, dans les adoucissements, les interprétations et les privilèges.

Avec un corps délicat et une santé mal affermie , il n'est point de macérations qui puissent satisfaire l'amour de Bernard pour les croix et pour la pénitence. Et quelles macérations, mes Frères? Un silence éternel , une solitude sévère, des veilles continuelles ,

1 s. Bern.

des jeûnes sans interruption , une nourriture qui, loin de soulager le corps, le révolte par son insipidité , le travail des mains le plus dur, et un enchaînement de mille exercices laborieux qui ne laissent pas respirer l'amourpropre, et qui en changeant d'objet ne font que changer de supplice; environné de cet appareil de pénitence , il trouve encore sa croix trop douce , et croit comme l'Époux être au milieu des roses et des lis. Les saints tremblent sur une seule faute, expiée par une vie entière de pénitence; et nous présumons sur une seule action de pénitence, anéantie dans une vie toute de péchés.

La retraite de Bernard et de ses compagnons àCîteaux, l'austérité et l'innocence de leurs mœurs, répandait déjà au loin une odeur de vie ; et attirés par des exemples si nouveaux , plusieurs y accouraient de toutes parts. Le nombre des disciples croissant, et l'enceinte de Cîteaux se trouvant trop étroite pour les contenir, il fallut chercher une nouvelle terre. On partage ce peuple saint ; et Bernard, à la tête d'une tribu choisie, s'éloigne à regret d'un lieu où tout lui retraçait le doux souvenir des premières faveurs qu'il avait reçues de son divin Maître , et va établir sa demeure à Clairvaux , solitude alors inconnue , mais devenue depuis plus fameuse que les principales cités de Juda, par la présence de celui qui devait un jour régir Israël.

Elevé à la dignité d'abbé de ce monastère , que de nouveaux spectacles de vertu ne donnet-il pas dans ce nouveau rang ? Loin d'affecter ces distinctions odieuses et ces vaines marques d'autorité qui laissent une distance si énorme entre les enfants et le père , il ne fut jamais plus avide d'abaissements. Loin de regarder sa dignité comme un prétexte honorable d'adoucissement et de repos , il n'usa jamais de plus de rigueurs envers soi-même. Qui pourrait ici , mes Frères , raconter en détail les progrès de la grâce sur son âme : cet esprit de prière et de recueillement , ces consolations ineffables de l'Esprit-Saint , cette mort universelle à soi-même et à toutes les créatures, l'usage des sens presque éteint? Hélas 1 à force de mortifier son goût , il ne lui en restait plus même pour discerner les viandes; et au lieu que les Israélites trouvaient dans la seule manne des goûts divers, les mets les plus différents n'avaient plus que le même goût pour lui. Les objets qu'il avait même

PANÉGYRIQUES

sous les yeux, il ne se souvenait pas de les avoir vus'. Sa conversation toute dans le ciel, fixait là les opérations de son âme ; et l'on peut dire de lui , quoique dans un sens différent, ce que le Prophète dit des idoles , qu'il avait des yeux, et ne voyait plus; un odorat, et ne sentait plus; une bouche et des mains , et il ne s'en servait plus.

Ce fut alors que Dieu accorda à ses vœux la vocation de son père à Clairvaux, et sa retraite entière du siècle. Cet homme, si heureux dans sa famille, et dont les enfants, comme ceux de Jacob, devaient être un jour autant de patriarches, quitte enfin le pays de Chanaan, vient joindre Joseph ce fils bien-aimé, adore son bâton pastoral, cette marque sacrée de sa puissance, et plein de jours, il s'endort peu après au Seigneur dans celte terre de Gessen , sous les yeux d'un fils qui l'avait enfanté dans la foi et dans la charité*.

Ainsi se sont rendus agréables à Dieu les saints, mes Frères. Tous ceux que l'Eglise honore comme tels, elle les honore comme pénitents. L'Esprit de Dieu n'a pas là-dessus diverses voies, et l'on ne peut pas dire qu'il opère différemment. Nous fiattons-nous qu'il y aura pour nous une voie privilégiée? Seronsnous traités plus favorablement, parce que nous sommes plus coupables? Si les bienaimés du Père céleste ont bu le calice amer ; croyons-nous que la lie et Tamerlume en soit ôtée pour nous? Mais quand le royaume des cieux ne serait pas le prix de la seule violence, pourrait-il l'être de la volupté, et quand on pourrait être saint sans la pénitence , pourrait-on l'être a|)rès les plaisirs? Tel fut notre nouveau Samuel dans l'enceinte du sanctuaire; il fut cher au Seigneur son Dieu : Dilectus à Domino Deo suo. Donnons à son zèle de |)lus vastes bornes : il va renouveler la face de l'Etat, et répandre une onction de grâce sur les princes et les peuples : Reno-

* Ses sens étaient tellement mortifiés qu'il ne voyait plus ce qni Ee pressentait à ses yeux. La longue habitude de mépriser le plaisir du goût avait éteint en lui toute la poiolc de la saveur. 11 mangeait de toutes choses sans choix ; il buvait de Peau ou de l'huile indilTéremment, selon qu'il les avait à la main. — BOSSUET. Panégyrique de saint Iternard, 1" partie.

* Son bon père , le vieux Tcsselin , qui était seul demeuré dans le monde, vient rejoindre ses enfants à Clairvaux. 0 Dieu éternel, quelle joie, quelles larmes du père et du tils !... Voci que touché de rtspnl de Dieu, alla que toute la maison lui fut consacrée , ce boa vieillard , sur le déclin de sa vie , devient enfant en Notre-Seigneur Jésus-Christ sous la conduite de son cher lils, qu'il reconnaît désormais pour son père. — Bossuet. Ibid.

vavît imper wm, et unxit principes in gente sua ; et après que la foi en a fait un religieux consommé, la charité va en faire un homme apostolique; c'est mon second point.

Il y a différents dons dans l'Eglise, dit saint Paul ; et ces dons sont partagés aux divers membres qui la composent, selon la secrète disposition de l'Esprit qui souffle où il veut'. Tous ne sont pas eu même temps apôtres, prophètes, docteurs ; à chacun est donnée sa grâce particulière selon la mesure du don de Jésus- Christ. Tel dans le calme de la retraite conserve son âme pure et sans tâche, qui transporté dans le siècle y verrait expirer son innocence et s'éteindre toute sa foi. Tel dans le ministère de la parole et les autres fonctions de l'apostolat luit comme un astre au milieu d'une nation corroiupue et perverse, et forme Jésus- Christ dans les cœurs, qui dans le désert aurait soupiré après l'Egypte, et serait tombé dans la tiédeur et l'abattement. Tel est envoyé pour évangéliser les simples et les ignorants , qui craindrait de porter le nom du Seigneur devant les princes et les rois de la terre. Tel s'oppose comme un mur d'airain pour la maison d'Israël, et résiste aux puissances du siècle, qui n'oserait toucher l'oint du Seigneur, ni contredire aux [lonlifes de la loi. Tel enfin a le don d'interpréter les Ecritures, qui n'a pas celui des prodiges pour s'en servir comme de signe contre les infidèles. Mais cet ordre établi de vous-même , ô mon Dieu , n'est pas une loi pour vous : il est certaines âmes sur lesquelles, quand il vous plaît, vous versez à pleines mains la variété de vos dons , et à qui votre Esprit n'est pas donné par mesure.

H fallait au siècle de Bernard une âme de ce caractère. Les dissensions domestiques, les guerres étrangères, l'ignorance , qui toujours en est le triste fruit, avaient répandu sur toutes les parties de l'Etat je ne sais quel air de licence et de barbarie , toujours fatal à la sainte polile^se et à la candeur des mœurs chrétiennes. L'ambition , le laste, et des vices encore plus honteux, s'étaient glissés dans le sanctuaire, et faisaient de la maison du Seigneur un lieu d'intrigue, de mollesse et de scandale. Les cloîtres n'étaient plus des asiles

' L'nusquisque proprium donum habet ex Deo : alius (|uidi'm sic, alius vero sic. / Cor., vu, 7.

SERMON POUR LE JOUR DE SAINT BERNARD

contre la contagion du siècle ; le peuple de Dieu qui habitait cette terre sainte, peu soigneux de l'alliance de ses pères, avait lié commerce avec les nations, et adopté leurs mœurs et leurs usages; les sages lois des fondateurs n'étaient plus écrites que sur des tables de pierre; on y avait mêlé des traditions humaines qui en ruinaient l'esprit; ces déserts arides et sombres étaient devenus des terres où coulaient le lait et le miel ; ce n'étaient plus des lieux écartés où , fatigués du monde, on pût venir de temps en temps respirer l'air de la piété; et illustres autrefois par les saints qui les avaient habitées, ces solitudes ne brillaient plus que par des bâtiments somptueux, des temples superbes, des richesses et des dons immenses, de sorte que les pieuses libéralités des fidèles, et leur sainte diminution, pour parler avec l'Apôtre , était devenue l'excès de ce peuple autrefois si simple et si délaissé K

De là, mes Frères, quel déluge d'iniquités dans le siècle l Car il faut le dire ici , les lampes d'Israël ne sauraient s'éteindre, qu'il n'en sorte une épaisse fumée qui se répand au loin et va ternir tout l'éclat et tout l'or du tabernacle. Les colonnes du temple ne plient jamais, qu'elles n'entraînent avec soi le reste de l'édifice; et pour le dire sans figure, les vices des clercs et des personnes consacrées à Dieu sont toujours comme les étendards funestes du désordre élevés au milieu des peuples : Sigmim in nationibus *.

A des besoins si extrêmes et si divers vous n'opposâtes, Seigneur, qu'un nouveau Moïse sorti du désert de Madian ; et Bernard entre vos mains frappe les rois et les royaumes, réforme le tabernacle sur le modèle de celui que vous lui aviez montré sur la montagne, confond les ministres murmurateurs , assure la souveraine sacrificature au pontife que vous aviez établi, renverse l'idole que les enfants d'Israël s'étaient eux-mêmes fabriquée, brise les ennemis de votre nom, et aurait conduit vos tribus à la conquête de Jérusalem, si leur ingratitude et leurs excès ne vous eussent fait retirer votre force et votre bras du milieu d'elles.

Quelle fut l'ardeur, la fermeté , l'étendue de son zèle ! Il avait reçu de la nature ces

» La piélé de l'orateur laisse dans ce sermon échapper ses gémissements sur le luxe qui parfois de son temps déshonoiait les plus illustres monastères et les plus religieuses fonctions.

Ms.,v, 26.

avantages de l'esprit et du corps qui semblent destiner par avance ceux qui en sont pourvus, au ministère de la parole, mais qui, sans la grâce et la vocation du ciel, ne forment jamais qu'un airain sonnant et une cymbale retentissante : un esprit vaste et nourri dans la lecture des livres saints; un cœur tendre et avec qui étaient , ce semble , nées l'onction et la miséricorde; un extérieur doux et mortifié qui préparait les cœurs à la grâce, et dont le seul spectacle versait d'abord dans l'âme je ne sais quel goût du don céleste et des biens du siècle à venir.

Représentez-vous donc, mes Frères, ce nouveau précurseur sorti du désert, vêtu pauvrement, la pénitence peinte sur le visage, cherchant dans ses discours non pas à se rendre agréable au pécheur, mais à rendre le pécheur désagréable à soi-même ; travaillant à préparer les voies au Seigneur, et non pas à sa propre gloire ; aplanissant, non pas l'àpreté du sentier évangélique, mais celle des cœurs rebelles ; et prêchant, non pas certaines ablutions aisées et des cérémonies extérieures qui ne purifient que le dehors , mais mettant la cognée à la racine des passions , et annonçant un baptême de pénitence. On le prend pour Elle ou pour quelqu'un des prophètes; toute la France court pour entendre cette nouvelle doctrine; et touchés des paroles de grâce et de V( rtu qui sortent de sa bouche, les peuples en foule viennent à lui pour savoir si la colère du Seigneur comme ses dons est sans repentir, et s'il n'y a plus de ressource à eux pour la fléchir. Eh! que pouvait-on attendre d'un ministre de Jésus-Christ, qui loin du monde avait longtemps médité la loi de Dieu dans le silence et dans la prière, dont le cœur, vide des créatures, n'était plein que de cet Esprit qui parlait en lui, et qui pouvait dire avec une confiance apostolique aux fidèles : o Soyez mes imitateurs , comme je le suis de Jésus- Christ » ; que pouvait-on , dis-je , en attendre, que le renouvellement de son siècle, que la renaissance de la foi et de la piété? Si notre ministère n'a pas le même succès, ce n'est pas que le monde soit plus corrompu, mais c'est que la source de nos travaux n'est pas la même. Est ce l'Esprit de Dieu qui nous ouvre la bouche; et n'enlre-t-il rien d'humain dans notre zèle?

Alors, mes Frères, les ténèbres répandues sur l'abîme commencèrent à se dissiper. La

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France comme im autre chaos se développa peu à peu; les cloîlres virent revivre cet esprit primitif, cet héritage précieux qu'ils avaient autrefois reçu de leurs pères. De nouvelles troupes de solitaires sorties de Clairvaux se répandirent dans l'Europe, allèrent repeupler les déserts; les plus grands hommes de ce siècle s'y retirèrent à l'envi ; les princes mêmes préférèrent l'opprobre de Jésus-Christ à la pompe des Egyptiens, et ceux qui habitaient les palais des rois ne voulurent plus être vêtus avec mollesse. De là, comme d'un nouveau cénacle sortirent en foule des pasteurs illustres qui parurent à la tête de nos églises; et les enfants de Bernard devinrent les pères des fidèles. Mais quels hommes, mes Frères, que ces évoques! quel zèle! quelle simplicité! quelle innocence! quelle austérité de mœurs! L'épiscopat n'était pour eux qu'une servitude honorable; ils ne brillaient, comme Moïse, que d'un éclat descendu du ciel , et ne croyaient pas qu'une vaine afl'ectation de faste et de repos fût nécessaire pour rendre respectable au peuple un ministère de sollicitude et d'humilité. Ne nous bornons pas à envier cet heureux siècle ; souvenons-nous, mes Frères, que les pasteurs fidèles ne sont guère accordés qu'aux prières des peuples, et que le défaut de minisires saints, dont nous nous plaignons quelquefois, loin de nous servir d'excuse un jour, ne fera peut-être que notre crime.

A l'ardeur de la charité Bernard joignit la force. Car ne vous figurez pas ici un de ces ministres timides, qui, sous prétexte d'honorer les grands, croient qu'il faut respecter leurs vices; qui, éblouis de l'éclat qui les environne , n'osant envisager leurs démarches, se mettent volontairement un voile devant les yeux, de i)eur de les apercevoir, et donnent à leur faiblesse les noms spécieux de modération etdeprudence.il est peu de Samuels qui osent dire à ceux qui régnent: « Prince, n'est-ce pas le Seigneur qui vous a établi roi sur Israël? pourquoi n'avez-vous donc pas écouté sa voix? Il n'a que faire de vos victimes et de l'orgueil de vos offrandes; le sacrifice le plus agréable à ses yeux, c'est la soumission et l'obéissance ». Bernard laisse cet exemple à la postérité. Louis le Gros usurpe les droits de l'Eglise; des prélats généreux s'élèvent contre celte nouveauté; il les proscrit; on a recours à notre saint : « Prince, lui dit-il, l'Eglise

élève sa voix contre vous devant son Epoux, et se plaint de ce que celui qu'elle avait reçu pour son défenseur, devient son persécuteur lui-même. Eh ! pourquoi régnez-vous sur la terre, que pour y faire régner la justice et la piété? »

Que de marques publiques de pénitence n'obtint-il pas de Louis le Jeune son fils, sur le massacre de Vitry ? Comme un nouvel Ambroise, il lui déclare hardiment que la voix du sang qu'il a répandu crie vers le Seigneur, et demande vengeance contre lui; et par ces généreuses remontrances, il donne encore à l'Eglise le spectacle consolant d'un roi humilié, couvert de cendres, prosterné à la porte de ses temples, et renouvelle les exemples si rares des David et des Théodose.

Mais comment rapporter ici les traits divers de sa fermeté ? L'abbé Suger, ce ministre si sage et si fameux dans nos histoires, corrigé par ses avis sur certaine pompe séculière, où l'air de la cour l'avait conduit peu à peu ; la reine Kléonore elle-même, princesse fière et mondaine, traversée dans ses desseins en un point assez délicat, et réduite enfin à revenir au sentiment de Bernard : circonstance assez rare dans une jeune princesse, enivrée encore de plaisirs et de grandeurs, qui aime à dominer sur les esprits comme sur les cœurs, que toute résistance blesse, et qui ne fait pas assezdecas de la vertu pour souffrir d'en être contredite; car on lit bien (ju'Elie sut faire res[)ecter quelquefois la vérité même à l'impie Achab ; mais on ne lit pas que Jézabel lui |)ardonna jamais la liberté d'un seul discours, ni sa résistance à l'injustice qu'elle voulait faire à Naboth.

Tous les siècles admireront les instructions vives et touchantes, et cette noble liberté qui règne dans ses livres de la Co)isidération au pape Eugène. Il est vrai que ce pontife avait vu croître sous les yeux et la discipline de notre saint ces grandes (ju.ililés qui depuis rélevèrent au pontificat. Mais qui ne sait combien la religieuse soumission ()u'ondoità tout ce qui part de ce trône auguste, et les hommages éternels dont le pontife est environné, le familiarisent peu avec une liberté chrétienne, et des discours qui ne sont pas faits pour louer' ? Mais la charité ose tout ; et Ber-

• Quel autre a repris plus hardiment les mœurs dépravées de son siècle ? 11 n'épargnait ni les princes, ni les potentats, ni les évèques, ni les cardinaux, ni les papes. Autant qu'il respectait

SERMON POUR LE JOUR DE SAINT BERNARD

nard, toujours semblable à Samuel, honore à la \érilé Toint du Seigneur devant le peuple, mais ne laisse pas de lui annoncer ensuite les ordres du ciel.

Les princes et les souverains pontifes respectent la liberté de l'Esprit de Dieu dans son serviteur; et aujourd'hui, mes Frères, dans le siècle, si l'on se trouve né avec quelque distinction, on exige des ministres de Jésus- Christ des égards et des ménagements indignes de leur caractère ; on est blessé de leur zèle ; on croit être dégradé s'ils nous disent la vérité comme ils la disent au peuple. On dirait que la sainte sévérité de l'Evangile ne regarde plus que les âmes vulgaires, et que les vices des grands sont nés nobles comme eux, et qu'on leur doit les mêmes égards qu'à leurs personnes.

Ah I le crime nulle part ne fut à couvert du zèle de notre saint ; il le poursuivit jusque sur le trône. Les liens mêmes de la chair et du sang, si périlleux à notre ministère, ne séduisirent pas sa constance. En vain touchée du bruit de ses prodiges et de sa réputation, ou peut-être d'une vaine curiosité de le voir, sa sœur vient à Clairvaux. L'orgueil de ses équipages, et la pompe du siècle qui l'environne, laisse d'abord entrevoir au saint combien die est éloignée du royaume de Dieu. Au bruit de cette fastueuse visite, il gémit, il se renferme dans l'enceinte de son monastère ; et, malgré la tendresse qu'il a pour celte sœur, et le spectacle touchant de sa désolation et de ses larmes, il refuse de la voir, si, au lieu des parures du siècle qu'elle étale, elle ne se couvre de pudeur et de modestie. C'est un autre Moïse, qui, attentif aux seuls intérêts de la gloire de son Maître, sépare sans balancer sa sœur du camp du Seigneur, et lui interdit l'entrée du tabernacle, jusqu'à ce qu'elle ait quitté cette lèpre qui couvre son corps, et ces marques honteuses de son orgueil et de son infidélité '.

Si vous trouvez aujourd'hui des ministres

leur degré, autant a-t-il quelquefois repris leur personne, avec un si ju?te tf-mpérameiit de sévérité que, sans être ni l.clieui entiportéjil avait toute la douceur de la complaisance et toute la vigueur d'une liberté vraiment chrétienne. — Bossukt. Panégyrique de saint Bernard, 2e partie.

* Il avait une sœur qui , protitant de la piété de ses frères, vivait dans le luxe et dans la grau leur. Elle les vint un jour visiter, brillante de pierreries, avec une mine hautaine et un équipage superbe. Jamais elle ne put obtenir la satisfaction de les voir, jusqu'à ce qu'elle eut protesté qu'elle suivrait leurs bonnes instructions. Alors le vénérable Bernard s'approcha :

plus complaisants, femmes du siècle, ce n'est pas une excuse pour vos erreurs; car la faiblesse du prêtre n'affaiblit pas la loi de Dieu. C'est la peine de vos péchés, et un juste jugement de la colère du Seigneur sur vous, qui punit les fausses raisons dont vous vous servez pour justifier contre vos propres lumières une vie molle et mondaine, par des ministres qui l'autorisent.

Enfin, mes Frères, sa voix brisa les cèdres du Liban, ébranla les déserts, et tonna au milieu des eaux, je veux dire parmi les peuples. On ne vit jamais avant lui de prophète si autorisé à reprendre les vices ; le ciel l'avait, ce semble, élabli le censeur des mœurs de son siècle. Que de différends parmi les princes apaisés par sa sagesse ? Que de lettres écrites pour le rétablissement delà discipline et de la piété ! Nous voyons encore, dans celles qui nous restent, ce détail immense de soins et de mesures où sa charité le faisait descendre. Quel style ! quelles expressions ! quels artifices puissants d'une éloquence toute divine! La France, l'Italie, l'Allemagne, le virent répandre partout le feu divin que Jésus-Christ est venu apporter sur la terre, et dont il avait embrasé son cœur. Seul il sut suffire aux besoins divers et infinis de l'Eglise ; et comme ce serpent d'airain élevé dans le désert, il n'y eut point de plaie qui fût à l'épreuve de sa présence.

Il ne manq^uait à ses travaux que la récompense des saints, je veux dire les persécutions et les calomnies ; il eut la consolation d'y participer. 11 entendit les plaintes des insensés contre lui sur le mauvais succès de l'entreprise des Français dans la Terre-Sainte. Les prodiges dont Dieu avait accompagné ses prédications, pour exciter les chrétiens à cette milice sacrée, furent traités de faiblesse et de crédulité ; la force de ses discours, qui pensa déserter la France et l'Allemagne, en inspirant aux peuples le désir de se croiser, passa pour indiscrétion et faux zèle. Mais adorant dans le secret de son cœur les desseins impénétrables

« Et pourquoi , lui dit-il , veniez-vous troubler le repos de ce monastère, et porter la pompe du diable jusque dans la maison de Dieu ? QLielle honte de vous parer du patrimoine des pauvres ! » Il lui lit entendre qu'elle avait grand tort d'orner ainsi de la pourriture ; c'est ainsi qu'il appelait notre corj)S... La sœur du pieux Bernard est touchée au vif de cette pensée ; elle court aussiiôi aux jeûnes, à la retiaite, au sac, au monastère à la pénitence. Celte femme orgueilleuse, domptée par une parole de saint Bernard, suit l'étendard de Jésus avec une fermeté invincible. — Bossuet. Panéy. de saint Bernard, 2« partie.

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PANÉGYRIQUES

de la Providence, il rappelait le souvenir des israéliles, qui, quoique appelés de Dieu à la conquête d'une terre sainte, périrent dans le désert à cause de leurs infidélités ; il rappelait l'histoire des tribus qui, engagées par l'ordre exprès du ciel à combattre les Benjainites, n'en eurent pas moins la honte d'une double défaite; et gémissant sur les excès des chrétiens qui avaient attiré ces calamités du ciel, il étiit bien plus touché de ce que les infidèles, fiers de leurs avantages, demandaient insolemment : « Où est le Dieu des chrétiens », et blasphémaient son nom, que des outrages dont ses frères tâchaient de noircir le sien propre.

Ainsi on est toujours prêt dans le siècle à censurer la conduite des saints; on n'a pour leurs démarches que des yeux de rigueur et de malignité; on veut les rendre garants de tous les mauvais succès des entreprises où ils ont eu quelque part; et leur zèle est indiscret du moment qu'il n'est pas heureux. Enfin il suffit presque d'être homme de bien, pour ne trouver plus d'indulgence sur la terre; et je ne sais si c'est haine de la vertu ou amour de nous-mêmes, mais nous ne manquons jamais d'apercevoir des faiblesses dans les saints ; soit parce qu'à force de les croire justes, nous exigeons presque aussi qu'ils ne soient plus hommes ou que, ne pouvant parvenir à leur ressembler, nous lâchons du moins de nous persuader qu'ils nous ressemblent eux-mêmes. Vous venez de voir tout ce que fit notre saint pour le rétablissement des mœurs et de la piété; montrons en peu de mots ce qu'il fit pour le rétablissement de la foi et de la doctrine ; et dans cet homme apostolique voyons encore le docteur le plus éclairé et le plus humble de son temps : In lege Domini congregationcm judicavit, et in fide sua probatus est propheta. Je finis dans un moment.

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