‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 124 sur 141 · QUATRE-VINGTIÈME SERMON · texte numérisé non relu

QUATRE-VINGTIÈME SERMON

SERMOiN POUR LE JOUR DE SAINT BERNARD.

ANALYSE

Division. — l» Bernard parfait religieux ; 2« Homme apostolique; 3» Docteur toujours invincible.

PRKUifcHE PARTIE. — Bernard parfait religieux II reçut en naissant cette bonté d'âme et cetle candeur de naturel qui est comme la première ébauche de la piété. Les soins de l'éducation aidèrent ces premières espérances ; et les exemples domestiques furent pour lui des leçons de vertu. C'est avec de si favorables dispositions que Bernard entre dans le monde; mais malgré cela, il ne laisse pas de craindre que ce naturel heureux qu'il a reçu du ciel, fortilié même par l'éducation, ue puisse tenir contre l'exemple de la multitude et les attraits qu'offre à tous ses pas l'iuiquité A peine a-t-il jeté ses premiers regards sur le monde, qu'il y découvre ces pièges infinis qu'on ne voit guère qu'après coup ; et persuadé que lorsqu'il s'a^'ii du sa'nt, les précautions ne sauraient être excessives, il va chercher dans la s.)litude une paix que le monde ne peut donner, et ci oit que se dérober à l'ennemi, c'est la plus sibe manière de le vaincre. Ma. s il ne compte pour rien de secouer lui seul le joug du prince du siècle, s'il ne délivre encore ses aims et ses proches avec lui ; il les gagne bientôt par ses exhortations ; et sort ainsi du monde, suivi de ses frères et de la plupart de ses amis, comme d'autant d'illustres captifs qu'il vient d'enlever au démon. A la tète d'une si fliirissanie Irouiie, il arrive àCiteaux; cetie solitude dont le iilence, les veilles, les jeûnes, et toutes les rigueurs de la discipline n onastique renflaient l'abord formidable à ceux d'entre les séculiers qui voulaient renoncer au siècle. Peu de personnes osaient y venir essayer d'un genre de vie d'autant plus dur, qu'il était peu à la portée d'un siècle où le relâchement était devenu le goût dominant. Pour Bernard, ayant, ce semble, dépouillé, avec l'ignominie de l'habit séculier, le reste des inclinations du vieil homme, il. ne garde plus de mesures avec la vivacité de sa foi; débarrassé de ses

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liens, i Jprend son essor vers le ciel, et échappe presque à la vue des plus avancés. Il se dit tous les jours à lui-même : Bernard, qu^es-tu venu chercher dans la solitude? Es-tu sorti du siècle pour traîner les chaînes après toi? voudrais-tu, comme tant d'autres, conserver, sous un habii austère et relidenx, un cœur profane et immortifié ? Si une vertu douce et aisée t'avait paru sûre pour le s.ilut, pourquoi sortir du siècle où l'erreur commune l'autorise?

Par le secours de ces pieuses réflexions, Bernard nouirissait sa foi, et ressuscilait sans cesse en lui la grâce de sa vocation. Avec un corps délicat et une santé mal affermie, il n'est point de macération qui puisse satisfaire son amour pour la croix et pour la pénitence.

Cependant, la retraite de Bernard et de ses compagnons à Citeaux, l'austérité et l'innocence de leurs mœurs répandait déjà au loin une odeur de vie; et attirés par des exemidis si nouveaux, plusieurs y accouraient de toutes parts. L'enceinte de Citeaux se trouvant trop étroite pour les contenir, il fallut chercher une nouvelle terre , et Bernard, à la tète d'une tribu choisie, va s'établir à Clairvaux , solitude alors inconnue , mais devenue depuis si fameuse. Elevé à la dignité d'abbé , que de nouveaux spectacles de vertu ne donne-t-il pas dans ce nouveau rang ? Il n'atîecte point ces distinctions odieuses et ces vaines marques d'autorité qui laisfent une distance si énorme entre les enfants et le père. Au contraire, il ne fut jamais plus avide d'abaissements. Il ne regarde point sa dignité comme un prétexte honorable d'adoncissemeut et de repos. Au contraire , il n'usa jamais de plus de rigueurs envers soi-même. On voyait en lui un esprit de prière et de recueillement continuel, une mort universelle à soi-même et à toutes les créatures, et l'usage des sens presque éteint.

DEUXIÈME PARTIE. — Bernard homme apostolique. Il y a difîérenis dons dans l'Eglise, dit saint Paul ; et ces dons sont partagés aux divers membres qui la composent, selon la secrète disposition de l'Esprit qui souffle où il veut. Mais il est certaines âmes sur lesquelles Dieu verse à pleines mains la variété de ses dons, et à qui l'Esprit-Saint n'est pas donné par mesure : il fa'Iail au siècle de Bernard une âme de ce caractère. L'ignorance et la dissolution des mœurs régnaient partout, aussi bien dans l'Eglise que dans l'État, et les cloîtres eux-mêmes n'étaient plis des asiles contre la contagion du siècle. A des besoins si extrêmes et si divers le Seigneur n'opposa qu'un nouveau Moïse soili du désert de Madian; el Bernard, entre ses mains, frappe les rois et les royaumes, réforme le tabernacle, confond le? ministres murmurateurs, assure la souveraine sacriticature au pontife que Dieu avait établi, renverse l'idole que les enfants d'Israël avaient eux-mêmes fabriquée, brise les ennemis du nom du Seigneur, et aurait conduit le peuple chrétien à la conquête de Jérusalem, si son ingratitude et ses excès ne l'eussent privé du secours du ciel.

En effet, rien n'égalait l'ardeur du zèle de Bernard : aussi le prend-on pour Elie ou pour quelqu'un des prophètes. Toute la France court pour l'entendre ; et touchés des paroles de grâce et de vertu qui sortent de sa bouche, les peuples en foule viennent à lui pour savoir si la colère du Seigneur, comme ses dons, est sans repentir, et s'il n'y a plus de ressource à eux pour la fléchir. Alors, les ténèbres répandues sur l'abîme commencèrent à se dissiper ; la France, comme un autre chaos, se développa peu à peu ; et les cloîtres virent revivre cet esprit primitif, cet héritage précieux qu'ils avaient autrefois reçu de leurs pères.

A l'ardeur du zèle Bernard joignait la force. Ce n'était point un de ces ministres timides, qui, sous prétexte d'honorer les grands, croient qu'il faut respecter jusqu'à leurs vices. Avec quelle sainte libeité parla-t-il à Louis le Gros? Que de marques publiques de pénitence n'obtint-il pas de Louis le Jeune son fils sur le massacre de Vitry ? La reine Eléonore elle-même, princesse fière et mondaine, traversée dans ses desseins en un point assez délicat, fut enfin réduite à revenir au sentiment de Bernard. Et tous les siècles admireront les instructions vives et touchantes, et celte noble liberté qui règne dans les livres de la Considération au pape Kugène.

Enfin, quelle fut l'étendue de son zèle? Le ciel l'avait, ce semble, établi le censeur des mœurs de son siècle. Que de différends parmi les princes, apaisés par sa sagesse! que de lettres écrites pour le rétablissement de la discipline et de la piéié ! que de soins et de mesures où sa chanté le faisait descendre ! La France, l'Italie, l'Allemagne le virent répandre partout le feu divin que Jésus-Christ est venu apporter sur la terre, et dont il avait embrasé son cœur. Seul il sut suffire aux besoins divers et infinis de l'Eglise 11 ne manquait à ses travaux que la récompense des saints, je veux dire les persécutions et les calomnies; il eut la consobtion d'y participer; il entendit les plaintes des insensés contre lui, sur le mauvais succès de l'entreprise des Français dans la Terre sainte.

Troisième partie — Bernard docteur toujours invincible. A la vérité, les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre l'Eglise : cependant, tout invincible qu'elle est, elle n'est pas paisible ; ses persécuteurs ne sauraient la détruire, mais ils peuvent l'affliger ; née dans les combats et dans les persécutions, il semble que c'est son destin de n'en être jamais exempte. Mais les hérésies et les sel ismes ont eu leur utilité ; et c'est aux docteurs du mensonge que nous sommes redevables des travaux précieux des anciens défenseurs de la vérité. Ainsi Dieu, qui destinait Bernard à être le restaurateur de sa loi, lui en avait développé les secrets admirables dans le désert ; les livres saints furent sa plus chère étude ; et ce fut cette science des livres saints qui rendit Bernard si redoutable aux ennemis de l'Eglise. La chaire de Pierre était devenue la proie d'un usurpateur ; et Innocent II, chassé de son siège, et errant comme l'arche d'Israël de contrée en contrée, dans un équipage peu convenable à sa dignité, était enfin venu aborder en France. Quel est le triste étnt de l'Eglise, lorsqu'elle est ainsi déchirée au dedans ? Les uns sont à Céphas, les autres à Paul, et presque personne à Jésus-Christ. C'était là un scandale digne du zèle et des lumières de Bernard. Il paraît au milieu des prélats assemblés à Etampes pour prononcer entre les deux contendants; on s'en remet unanimement à sa décision ; lui seul forme un concile entier, et toute la France reçoit de sa main Innocent II pour légitime pape. Que de courses en Sicile, en Italie, en Allemagne, pour éteindre les restes du schisme!

Mais c'était peu d'avoir rétabli la paix au dedans de l'Eglise, il fallait mettre le peuple de Dieu à couvert de la séduction des faux prophètes. Les conciles de Sens et de Reims admirèrent la fécondité de ses lumières et la force de son génie, et le virent défendre glorieusement l'antiquité et la simplicité de la foi contre les raffinements dangereux d'un évêque de Poitiers, et les nouveautés profanes d'Abeilard. Sorti de cette victoire, il vole à Toulouse pour s'opposer à Henri, moine apostat, qui y prêchait une nouvelle doctrine.

Mais ce qu'il y a de plus merveilleux et de plus digne de notre attention, c'est l'humilité de Bernard au milieu de toute sa gloire. Tantôt il se refuse à des Eglises illustres qui l'ont choisi pour leur pasteur; tantôt revêtu par le pape du caractère de légat universel dans tout le monde chrétien, il fait aux évêques un hommage respectueux de sa dignité, et n'agit que sous leurs ordres. Tantôt honoré à Clairvaux de la visite d'un souverain pontife, il conserve au milieu de ses religieux un maintien tranquille et calme, et paraît presque insensible à un honneur si nouveau. Tantôt enfin, quoiqu'il ne converse avec les hommes que pour fixer leur conversation dans le ciel, il se plaint sans cesse à soi-même et à ses amis de la dissipation de sa vie. « Je ne vis plus, disait-il, ni en ecclésiastique, ni en laïque; et il y a longtemps que je ne mène plus la vie de religieux dont je porte l'habit. Que suis-je donc?» Voilà les sentiments de crainte et d'humilité, qui toujours ont accompagné les actions héroïques des saints.

PANÉGYRIQUES

Dilectus a Domino Deo suo, reoovavit imperium, et unxit principes in gente cua ; in lege Domini coogregationero judicaTit, et in fide sua probatus est propbeta.

// fut aimé du Seigneur son Dieu ; il fit prendre à tout l'Etat une face nouvelle , répandit une onction sainte sur les princes de son peuple , présida aux assemblées d'Israël , prononça selon la loi du Seigneur, et parut un vrai prophète dans sa fui. C'est l'éloge que le Saint-Esprit fait de Samuel au chap. xlvi de l'Ecclésiastique, 16, 17.

Israël, infidèle au Dieu qui l'avait tiré de l'Egypte, était devenu depuis longtemps la proie des nations et l'opprobre de ses voisins. La discipline des mœurs y était tristement défigurée; la sainteté de la loi tombée dans l'avilissement; le culte du Seigneur négligé ; les sacrifices et les offrandes souillées, ou par l'impiété des prêtres, ou par la superstition des fidèles; les enfants d'Héli , ministres du sanctuaire, faisaient des fonctions mômes de leur ministère l'occasion de leurs désordres ; l'arche sainte ne rendait plus ses oracles à Silo ; mais, tombée en la puissance des Philistins, elle avait paru dans le temple de Dagon, et depuis errait indécemment dans les campagnes de la Judée. Enfin tout l'éclat de la fille de Sion était obscurci * : ses solennités et ses sabbats n'étaient plus que des spectacles lugubres ; elle n'avait plus de consolateur ; ses prophètes ne lui reprochaient plus son iniquité pour l'exciter à pénitence; et le Seigneur avait lait sécher dans sa fureur l'abondance d'Israël, et n'avait pas épargné les beautés de Jacob.

Tel étiiit l'état de la synagogue, lorsque Dieu, touché des gémissements et des calamités de son peuple, lui suscita Samuel, ce prophète chéri du ciel, qui renouvela le gouvernement, qui répandit une onction sainte sur les princes de sa nation, et qui jugea l'assemblée d'Israël selon la loi ; ce prophète , qui d'abord sous les yeux du grand-prêtre Héli invoqua le Seigneur dans le calme et dans la retraite du sanctuaire; qui depuis consulté de tout Israël à Silo, où il avait choisi sa solitude, parut à la tète du peuple de Dieu, lut connu depuis Dan jusqu'à Bersabée, régla les dilîérends des tribus, rétablit le culte du Seigneur, et fut le censeur des rois et des princes du peuple; et qui enfin dépositaire des vérités de la loi fut reconnu fidèle dans ses paroles, parce qu'il avait vu le Dieu de lumière; confondit Amalec, et brisa l'insolence des princes de Tyr et de tous les chefs des Philistins.

Est-ce une prophétie, mes Frères; est-ce

une histoire? Et par quelle suite de rapports a-t-il jui arriver que le siècle de Samuel ressemblât si fort à celui de Bernard , et ce prophète, si fameux et si souvent loué dans les livres saints, à celui dont j'entreprends aujourd'hui l'éloge ?

L'épouse de Jésus-Christ ne s'était jamais vue couverte de plus de taches et de rides, que dans ces temps de ténèbres et de dissolutions où la Providence avait marqué dans ses conseils éternels la naissance de ce grand homme. La foi éteinte parmi les fidèles; le culte défiguré et inondé de superstitions; les clercs et les princes des prêtres plongés dans l'ignorance et dans le vice; la vigueur de la discipline monastique affaiblie; et les élus eux-mêmes, si j'ose le dire, sur le point de céder au torrent , et de se laisser entraîner par l'erreur commune. A tant de calamités, à des plaies si hideuses et si touchantes, vous ne fermâtes pas votre cœur, et n'endurcîtes pas. Seigneur, vos entrailles; mais vous tirâtes des trésors de votre miséricorde une de ces grandes ressources que vous ne refusez jamais aux besoins extrêmes de votre Eglise.

Bernard, le Samuel de son siècle, naît. Il passe les premières années de sa vie dans le repos et dans la retraite du sanctuaire; et c'est là où vous lui donnez des marques secrètes et ineffables de votre amour : Dilectus a Domino Deo suo. Le bruit de son nom se répand bientôt après ; de toutes parts on va consulter le Voyant; il quitte sa solitude, et devient le législateur des tribus; il renouvelle la face de l'Etat, et les princes sont touchés de l'onction et de la grâce de ses paroles : Renovavit iînpcrium y et unxit principes in gente sua. Enfin , instruit du Dieu même de lumière, il confond l'hérésie et le schisme, devient l'arbitre des conciles, et préside aux assemblées d'Israël; et malgré les discours des insensés, la grandeur de sa foi le fait reconnaître pour un vrai prophète : Di lege Domini congregationem judicacit^ et in fide sua probatus est propheta. Et le voilà représenté dans les trois principales circonstances de sa vie : parfait religieux, homme apostolique et docteur toujours invincible; c'est l'idée la plus naturelle de son éloge, et à laquelle je me suis arrêté. Implorons... Ave ^ Maria,

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