QUATRE-VINGT-QUATRIÈME SERMON
ANlllSE.
Division. — Chaque fidèle, comme les martyrs, doit rendre témoignage à Jésus-Christ. Or, le témoignage que tout fidèle doit à Jésus-Christ est de trois sortes: l" Un témoignage de souffrance; 2» Un témoignage de soumission; 3» Un témoignage de désir.
{o Un témoignage de souffrance. Ce n'est qu'en souffrant que nous pouvons rendre témoignage que nous sommes chrétiens ; mais les soufTrances par lesquelles Dieu veut que nous lui rendions témoignage, ne sont pas seulement ces maux extérieurs que la condition humaine rend inévitables, il s'agit de ces souffrances qui forment proprement la vie chrétienne, de cet esprit de croix et de mortification qui rend témoignage que nous sommes disciples de Jésus-Christ, sectateurs de sa doctrine, associés à ses promesses ; il s'agit de ce renoncement intérieur, et de ce martyre invisible et continuel qui fait que nous résistons à nos passions, et que nous prenons sans cesse le parti de la foi et de l'Evangile contre nous-mêmes ; il s'agit de cette violence si souvent commandée dans l'Evangile, qui fait que presque dans toutes nos actions, nous devons être en garde contre notre cœur ; de celte vie de la foi qui combat sans ce>se aa-dedans de notre vie des sens. Voilà le témoignage que la foi exige de tout lidèle ; c'est en ce sens que tout chrétien est témoin de Jésus-Christ, parce que par les violences continuelles que l'Kvangile l'oblige de faire à son cœur et à ses passions, il rend témoignage que la doctrine de Jésus-Christ est la voie du salut ei la doctrine de la vérité, et que ses promesses sont pieféraliles à tous les plaisirs dont elle exige le sacrifice.
2» Ua témoignage de soumission. Il ne s'agit pas seulement de soumission à la profondeur de ses mystères et à l'autorité de sa parole, en sacriliant nos lumières et en captivant notre raison : cette soumission ne regarde proprement que l'esprit j mais la foi exige encore la soumission du cœur, je veux dire l'acceptation des ordres de Dieu sur nous , et la conformité à sa volonté sainte dans toutes les situations où il nous place, en supportant avec patience et sans murmurer les croix que sa bonté
nous ménage. Voilà le second témoignage que nous devons rendre à la foi, glorifier Dieu dans nos peines, et nous soumettre à sa sagesse qui nous les impose, en reconnaissant l'ordre du souverain qui dispense les événements agréables ou fâcheux, pour accomplir ses desseins de miséricorde Mir les hommes.
3° Un témoignage de désir. Comme nous sommes étrangers sur la terre, que les jours mêmes de notre pèlerinage sont courts et laborieux, et que le ciel est la pairie du fidèle, le premier devoir de la foi est de soupirer après la patrie qui nous est montrée de loin ; c'est de regarder tout ce qui nous environne, comme n'étant point à nous, et d'user du monde et de toutes les choses du monde comme n'en usant pas ; c'est de nous être à charge à nous-mêmes dans un lieu où tout irrite nos passions, et rien ne peut les satisfaire, où tous les p;;s que nous faisons sont des chutes ou des écueils, où tout nous éloigne de Dieu, et où plus nous nous éloignons de lui, plus nous nous devenons insupportables à nous-mêmes; c'est enfin de désirer que le règne de Dieu vienne s'établir pour toujours dans nos cœurs. Et ce désir n'est pas une simple vertu de perfection, c'est le premier devoir de la foi ; et ce qui distingue les enfants du siècle des enfants de Dieu. Et voilà pourquoi Jésus-Christ nous assure que le royaume des cieux est pour les pauvres et pour les affligés, parce qu'il est bien aisé de n'attendre sa consolation que dans le ciel, quand on ne la trouve pas sur la terre.
Tels sont les témoignages que la religion exige de nous; c'est ainsi que tout chrétien doit êire un martyr de la foi, non pas en répandant son sang pour Jésus-Christ, mais en mortifiant ses passions par un principe de foi, et c'est un témoignage de souffrance ; en acceptant ses peines et ses afflictions pour rendre hommage à la foi, et c'est un témoignage de soumission ; en méprisant tout ce qui passe, et ne regardant comme des biens solides que les biens éternels, et c'est un témoignage de désir.
Vos erltis mihi testes.
Yous me rendrez témoignage, Act., i , 8.
Rendre témoignage à Jésus-Christ est pour tout fidèle un devoir indispensable ; et le martyre est sans doute le plus grand témoignage que Dieu puisse exiger de l'homme, puisque rien n'est si grand que l'amour, et que le martyre en est la consommation et la plénitude. Je sais que ce témoignage n'est pas de tous les temps, et qu'il a fallu que l'Eglise ait eu ses tyrans et ses persécuteurs, pour avoir ses martyrs et ses apôtres; mais il est un martyre de foi comme un martyre de sang. Quoique les persécutions aient fini , et que les Césars soient devenus les protecteurs de la religion qu'ils avaient voulu d'abord détruire ; tout fidèle n'en est pas moins obligé d'être un témoin de Jésus- Christ, comme le saint martyr dont nous honorons ici la mémoire. La paix de l'Eglise qui n'ôte rien au mérite de la foi, n'ôte rien non plus à ses obligations; la vie chrétienne est toujours une \ie de combat, de tentation et de souffrance ; le chrétien est toujours un martyr qui doit en un sens mourir chaque jour pour Jésus-Christ; il faut dans tous les temps qu'il perde son âme pour la regagner; et si sa vie n'est pas un témoignage continuel et pénible de sa foi, elle en est une désertion et une indigne apostasie. Mais pour développer une vérité si capitale, et d'un si grand usage pour ks fidèles, je la partage en trois réflexions qui vous apprendront ce que c'est que ce témoignage, que nul fidèle ne peut se dispen-
ser de rendre à Jésus-Christ. Nous avons besoin des lumières de l'Esprit-Saint ; invoquons-le par rintercession de Marie. Ave ^ Maria.
PREMIÈRE RÉFLEXION
Quand je parle du témoignage que tout chrétien est obligé de rendre à Jésus-Christ, je n'entends pas seulement la profession extérieure que nous faisons tous de sa doctrine. Tous ceux qui lui diront : « Seigneur, Seigneur », c'est-à-dire qui l'invoqueront avec l'Eglise, ne seront pas pour cela un jour au nombre de ses disci[)les. Je parle d'un témoignage qui coûte, qui ne démente pas par sa conduite la foi qu'il professe au dehors, qui ne désavoue pas Jésus-Christ par ses œuvres, tandis qu'il le confesse de bouche ; d'un témoignage qui honore la religion^ qui glorifie le Seigneur, qui sanctifie le fidèle, et qui, par le sacrifice continuel qu'il fait des choses présentes, le rende un témoin éclatant des futures ; c'est-à-dire que le témoignage que la foi exige de tout fidèle, est un témoignage de souffrance, un témoignage de soumission et un témoignage de désir.
Un témoignage de souffrance. Oui , mes Frères, ce n'est qu'en soufi'rant que nous pouvons rendre témoignage que nous sommes chrétiens. Les martyrs, en donnant leur vie pour Jésus-Christ, n'ont fait qu'abréger leur sacrifice, et terminer par un seul acte héroïque et douloureux cette longue carrière de souffrances que doit fournir tout fidèle. 11 ne s'agit pas seulement ici de ces maux extérieurs dont la Providence souvent nous afflige,
et que la condition humaine nous rend inévitables ; ce sont des épreuves que Dieu n'exige pas également de chacun de nous, et des moyens de sancliricalion dont sa sagesse se sert pour accomplir ses desseins de miséricorde ou de justice sur certaines âmes fidèles. Il s'agit de ses souffrances qui forment proprement la vie chrétienne, de cet esprit de croix et de mortification qui rend témoignage (jue nous sommes disciples de Jésus-Christ, sectateurs de sa doctrine, et associés à ses promesses. Il s'agit de ce renoncement intérieur, de ce martyre invisible et continuel qui faitque nous résistons à nos passions ; que nous réprimons nos désirs injustes; que nous comb.ittons nos penchants vicieux; que nous alîai- •*' blissons les impressions des sens par les vues de la foi, et que nous élevons d.ms nous la vie *de l'esprit et de la grâce sur les débris de l'a- "mour-pro[)re et de la nature. Il s'agit de cette pénitence du cœur, sans laquelle il n'y a point de salut, qui fait que nous pardonnons les injures ; que nous aimons ceux qui nous haïssent; que nous disons du bien de ceux qui nous font du mal ; que nous étouffons les saillies de la colère, les impétuosités de l'humeur, les mouvements de la vanité ; que nous retranchons les excès de l'amour-propre, les complaisances de l'orgueil, les inutilités des plaisirs, les dangers des commerces, les périls des occasions, les charmes de la paresse, les écueils de Tambilion; et que nous prenons sans cesse le parti de la foi et de l'Evangile contre nous-mêmes. Il s'agit de cette violence si souvent commandée dans l'Evangile, qui fait que presque dans toutes nos actions nous devons être en garde contre notre cœur, craindre que l'amitié ne le séduise, que la haine ne le flétrisse, que la flatterie ne l'empoisonne, que la complaisance ne l'entraîne, que l'intérêt ne l'aveugle, que Tenvie ne le souille, que le plaisir ne l'emporte, que l'indolence ne l'assoupisse, que l'exemple ne le rassure; que nous ne prenions nos penchants pour nos devoirs, et les abus que nous nous justifions, pour les règles que nous devons suivre. 11 s'agit de celle vie de la fui, qui combat sans cesse au dedans de nous la vie des sens; qui dans toutes lus actions et dans tous les événements trouve des sacrifices à faire, parce que partout elle trouve ou des périls à craindre, ou ses propres penchants à combattre ; et qui nous trouvant toujours opposés à la loi de
Dieu, nous fait toujours trouver en nousmêmes, et la source de toutes nos tentations, et l'occasion de tous nos mérites. Il s'agit enfin de cette guerre continuelle qui fait que le chrétien ne peut se sauver sans qu'il lui en coûte, sans se vaincre soi-même, sans rapprocher sans cesse de la loi de Dieu ses penchants qui s'en éloignent sans cesse, sans sacrifier aux impressions de la foi les impressions des sens qui les contredisent ; sans vivre pour Dieu au milieu de tous les objets qui nous portent à nous chercher nous-mêmes ; sans être étranger dans une terre oii tout nous retient et nous attache ; en un mot, sans faire de tout ce qui fait nos crimes et nos plaisirs la source de nos vertus et l'occasion de nos soutfrances.
Voilà le martyre que la foi exige de tout fidèle , c'est à ce prix que le royaume de Dieu nous est promis. Les supplices des niartjrs, les aus'érilés des anachorètes sont des grâces; mais ce ne sont pas des devoirs ; tous n'ont pas ce don, comme parle l'Apôtre, et tous ne sont pas appelés au même honneur ; mais la vie crucifiée , mais la mortitication des passions, mais la violence des sens , mais la pénitence du cœur, est la vocation de tout fidèle , le premier devoir de la foi , le fonds et comme l'âme de toute la vie chrétienne. Ainsi tout chrétien est un témoin de Jésus-Christ, parce que, par les violences continuelles que lEvangile l'oblige de faire à son cœur et à ses passions, il rend témoignage que Jesus-Chrislest le maître des cœurs , le rémunérateur des fidèles, le juge éternel de nos œuvres ; que sa doctrine est la voie du salut et la doctrine de la vérité ; que ses promesses sont préférables à tous les plaisirs dont elles exigent le sacrifice *. C'est à nous maintenant a nous demander si nous sommes chrétiens, c'est-à-dire les martyrs de la foi et les témoins de Jésus- Christ; à nous demander ce que la religion
* Maityr et témoin, c'est la même chose. On appelle marlyrs de Jésu>-Chiisl ceux qui. soufTianl pour la foi, en ont témoigné la vérité par leurs souffrances et l'ont signée de leur sang. M.iiniciiaiit il n'y a plus de lyrans <|ui nous i ersétulent ; mais nous sommes iuslruits par ri£v.iii(;ilc que Dieu , qui est notre père, di-lriliiie à ses tnf.inls les iiiens et les miux selon les consei.s de ^a providence. Ainsi quand nous sommes alflitics, si nous prenons nos afilictions de la main de Dieu avec liuiiiilité, ne témoignons- nous pas par cette déférence qu'il y a une inlelligencc première et universelle, qui, par des raisons occulte:;, mais équitables, fait notre bonne ou noire mauvaise fortune? Kt ceia qu'est-ce autie chose sinon être les témoins et les marlyrs de la Providence ? — Bossuet. i" panégyrique de saint Gorgon , 2« partie.
nous coûte ; quels sacrifices nous faisons à ses promesses; si Jésus-Christ est pour nous un époux de sang *, et quelles \iolences nous pourrons lui offrir un jour comme le témoignage de notre foi et le prix de son royaume. Je vous demande si ceux qui ne croient pas en Jésus-Christ, et à qui la doctrine de la croix n'a pas été prêchée , mènent une vie différente de la nôtre ; si nous sommes plus patients qu'eux, plus chastes, plus charitables, plus austères dans nos mœurs, plus modérés dans nos passions, plus équitables envers nos frères, plus circonspects dans nos discours, plus détachés des choses présenles ; et si le seul avantage que nous avons sur eux n'est pas une loi plus sainte et une vie plus criminelle. Premier témoignage; un témoignage de souffrance.
DEUXIÈME RÉFLEXION
Le second témoignage que nous devons rendre à la foi est un témoignage de soumission. Je dis de soumission, non-seulement à la profondeur de ses mystères et à l'autorité de sa parole, en sacrifiant nos lumières, en captivant notre raison , en adorant ce que nous ne pouvons comprendre, et en ne voulant pas être sages contre Dieu même : de soumission, non-seulement en ne voulant pas approfondir témérairement ce que l'œil n'a jamais vu , et ce que Toreille n'a jamais entendu ; en ne mêlant pas à la simplicité de la foi la vanité de nos raisonnements et la faiblesse de nos conjectures; en ne regardant pas comme un bon air une force d'esprit qui en est toujours l'aveuglement et la folie; en méprisant les hommes audacieux qui croient s'élever audessus des autres en s'élevanl au-dessus de la foi , qui s'honorent de l'impiété , comme d'un titre de distinction et de gloire; et en ne trouvant rien de plus noble et de plus grand que la docilité et la soumission du fidèle : de soumission , non-seulement en respectant les pratiques du culte extérieur de la foi , les pieuses traditions de nos pères, les lois de lEglise; en rendant hommage à la grandeur de la religion par notre fidélité à remplir ses devoirs les plus simples et les plus vulgaires , et ne croyant indigne de nous que de nous mettre nous mêmes au-dessus de^ lois et des règles.
Celte soumission ne regarde proprement
1 Sponsus sanguinum. Exod., iv, 25 et 26.
que l'esprit ; mais la foi exige encore la soumission du cœur, je veux dire l'acceptation des ordres de Dieu sur nous, la conformité à sa volonté sainte dans toutes les situations où il nous place ; en supportant avec patience les croix que sa bonté nous ménage, les infirmités dont il nous aiflige , les injures de nos ennemis, les perfidies de nos amis, la perte de nos proches, les disgrâces de la fortune, et tous les événements, ou qui mortifient notre orgueil, ou qui trompent notre espérance ; en faisant des peines attachées à notre état des moyens de salut. Vous surtout, mes Frères, que la Providence a fait naître dans une condition pauvre et laborieuse ; loin d'envier la destinée de ceux qui vivent dans l'abondance; loin de murmurer contre l'ordre de Dieu qui semble vous condamner au travail , à la pauvreté et à la miï-ère ; loin de porter impatiemment le poids du jour et de la chaleur, que la Providence senible vous avoir imposé à vous seuls; loin de vous regarder comme malheureux , parce que vous êtes pauvres ; vous devez au contraire bénir la miséricorde de Dieu de vous avoir fait naître dans une condition où le salut est plus facile , parce que les dangers y sont moindres; dans une condition où vous avez moins de tentations à craindre , moins de pièges à éviter, moins d'obstacles à surmonter, et où tout vous facilite les voies du salut et de la vie éternelle; dans une condition où Jésus- Christ appelle bienheureux ceux qui sont nés, puisque les riches doivent se priver, par un esprit de foi , des plaisirs que la naissance vous refuse; qu'ils doivent porter dans le cœur la pauvreté que vous étalez au dehors; qu'ils doivent remplacer, par une pénitence volontaire , les travaux que la nature vous impose ; et que vous pouvez avoir le mérite de leur état sans en partager les tentations et les vices. Pensez quelquefois, mes Frères, que la vie est courte , et que le chrétien est condamné à souffrir; qu'ainsi l'état qui nous attache le moins à la vie, qui nous éloigne plus des plaisirs qui corrompent le cœur, qui nous ménage I)lus d'occasions de privations et de suutfrances , qui laisse à nos passions moins de moyens de se satisfaire, qui met entre les grandes tentations du monvie et nous un intervalle presque infini , est un état heureux pour le salut, puisqu'il nous en fournit tous les moyens et qu'il nous en éloigne tous les obstacles. Souvenez-vous qu'il faut souffrir dans le monde
PANÉGYRIQUES
ou dans réternilé ; qu'il est rare ou même impossible d'être heureux sur la terre et dans le ciel ; que la religion retranche aux riches ce que la nature vous a déjà retranché ; que s'ils ont plus de biens que vous, ils auront aussi un plus grand compte à rendre ; que nous serons tous égaux devant le tribunal de JJsus-Christ ; et que ce qui distinguera alors les fidèles , ce ne seront plus les noms et les honneurs, mais les œuvres et les mérites K
Ainsi qui que nous soyons, mes Frères, et en quelque état que lu Providence nous ait fait naître, il est inévitable que nous ne trouvions des croix et des peines dans notre état. Or, le témoignage que nous devons rendre à la foi, c'est de glorifier Dieu dans nos peines; c'est de nous soumettre à sa sagesse qui nous les impose; c'est de reconnaître l'ordre du souverain qui dispense les événements agréables ou fâcheux pour accomplir ses desseins de miséricorde sur les hommes; c'est de sentir que les peines de notre état sont les voies de notre sanctification ; que nous sommes perdus si nous en sortons en murmurant contre la main qui nous frappe; que Dieu a ses raisons dans toutes ses démarches à notre égard; que son unique vue, dans ses différentes conduites, est de nous conduire plus sûrement au salut ; que rien n'est plus à craindre que de n'avoir rien à souffrir, et que notre état n'est sûr, qu'autant que nous y trouvons des difficultés et des peines. Voilà le témoignage glorieux que nous devons rendre à la foi : car rien n'honore plus la religion que la patience et la soumission du fidèle; rien ne fait mieux comprendre la grandeur et la puissance de la foi , que de trouver, dans l'espérance des promesses futures, une ressource toujours prête contre les peines présentes ; et si Dieu est grand dans ses saints, il l'est prin-
cipalement dans ceux qui savent souffrir et se soumettre.
Et cependant il semble qu'il n'est point pour nous de Providence. Nous ne la comptons pour rien dans tous les événements qui composent notre vie ; nous n'y voyons (jue l;i malice de nos ennemis, les injustices de nos maîtres, la mauvaise foi de nos amis, l'animosité de nos envieux; il semble que les hommes gouvernent l'univers, et dispensent à leur gré les révolutions diverses qui nous intéressent; il semble que leurs passions sont les premiers mobiles des changements et des fortunes. Nous ne remontons jamais jusqu'au souverain qui les met en œuvre , et les fait servir à ses desseins éternels sur nos destinées; nous n'y voyons pas un Dieu, et suprême et secret dispensateur de toutes choses, sans l'ordre duquel pas un cheveu même de notre tête ne tombe, qui fait tout, qui conduit tout, qui dispose de tout, tjui a préparé de toute éternité les événements les plus soudains et les |dus surprenants pour les faire servir à notre sanctification , et qui se joue de la vaine sagesse des honunes, en les conduisant à ses fins par les voies mêmes qu'ils avaient choisies pour les éviter. Quelle ressource pour un fidèle que la sublimité de ces vues! quelle élévation la foi nedonne-t-elle pas à l'homme, puis^qu'ellc le met au-dessus de tous les événements ! et quand la religion n'aurait que cet avantage au milieu des traverses et des vicissitudes inévitables dans la vie, le pécheur ne serait-il pas à plaindre de s'en priver? Et y aurait-il rien de plus insensé et de plus malheureux qu'un honnne livré à lui-même, et qui vit sans Dieu , sans religion et sans conscience?
TROISIÈME KÉFLEXION.
* Que s'il faut être uni avec le Sauveur, chrétiens , ne ctierclions pas dans les riches les privilégies de la sainte Eglise. La couronne de notre monarque est une couronne d'épines ; l'éclat qui en rejaillit, ce sont le$ alTIictions et les souiïianres. C'est dans les pauvres, c'est dans ceux qui souiTrcut, qi.e réside la majeslé de ce royaume spirituel. Jésus, étant lui-même pauvre et indigent, il était de la bienséance qu'il liât société avec ses semblables, et qu'il répandit ses faveurs sur ses coiMp»pous de fortune. Qu'on ne méprise plus la pauvreté, et qu'on ne la tiaile plus de roturière. Il est vrai qu'elle était de la lie du peuple ; mais le iloi de gloire l'ayant épou.sée, il l'a ennoblie par cette alliance , et ensuite il accorde aux pauvres tous les piivilé}:e3 de son cm(iiie. Il promet le royaume aux pauvres, la consolation il ceux qui pleurent, la nourriture à ceux qui ont faim, la joie éternelle à ceux qui souffrent. — Bossukt. De l'éminente dignité de* Pauvres dans V Eglise, 3» partie.
Enfin, le dernier témoignage que nous devons rendre à la foi, est un témoignage de désir. Comme nous sommrs étrangers sur la terre; que nous n'avons jioint ici-bas de cité permanente; que les jours mêmes de notre pèlerinage sont courts et laborieux, et (jue le ciel est la patrie du fidèle ;'le |)remier de\oir de la foi est de soupirer après la pairie qui nous est montrée de loin ; c'est de rapporter à cet heureux terme de nos travaux nos s{»ii)s, nos œuvres, nos désirs et nos pensées; c'est de ne perdre jamais de vue ce lieu de repos
promis au peuple de Dieu , vers lequel nous marchons sans cesse , et où toutes nos démarches et tous nos mouvements doivent nous conduire; c'est de regarder tout ce qui nous environne comme n'étant point à nous , puisque tout ce que nous ne saurions posséder toujours , nous ne l'avons que par emprunt ; c'est d'user du monde et de toutes les choses du monde comme n'en usant pas, c'est-àdire comme d'un dépôt dont nous n'avons que l'usage, et qui ne doit que passer par nos mains ; c'est de ne nous attacher qu'à ce qui doit demeurer toujours; c'est de ne souhaiter que les biens permanents, que personne ne pourra plus nous ravir, et qui rendent heureux ceux qui les possèdent; c'est de sentir que nous ne sommes point faits pour les créatures, puisque toutes ensemble elles ne peuvent assurer à notre cœur le repos que nous cherchons, et que les biens qui nous y attachent, sont plutôt la source de nos chagrins que le remède de nos peines ; c'est de nous être à charge à nous-mêmes dans un lieu où tout irrite nos passions , et où rien ne peut les satisfaire ; où tous les pas que nous faisons sont des chutes ou des écueils ; où les mêmes objets que nous avons longtemps désirés , forment ensuite nos plus vives amertumes ; où tout nous éloigne de Dieu , et où plus nous nous éloignons de lui , plus nous nous devenons insupportables à nous-mêmes : dans un lieu que nous aimons sans être heureux; que nous méprisons sans en être détachés; dont nous sentons le vide et le frivole, sans en être désabusés ; où tout nous déplaît et où cependant tout nous attache : dans un lieu où tout est piège et tentation ; où nos bons désirs trouvent tant d'obstacles , notre faiblesse tant d'excuses , notre foi tant d'illusions , notre cœur tant de séductions ; où la prospérité nous élève, l'affliction nous abat, la santé nous fait oublier Dieu, la maladie nous remplit de nous-mêmes , les affaires nous dissipent , le repos nous amollit, les commerces nous séduisent, la solitude nous nuit, les exemples nous entraînent, la singularité nous égare; et où la vertu n'est jamais sûre, parce qu'elle est toujours entre nos mains, et que nous portons toujours ce trésor dans un vaisseau de terre. Voilà ce qui a tant fait toujours soupirer les saints après leur délivrance ; voilà ce qui doit nous faire désirer cette rédemption parfaite où toutes les larmes seront essuyées,
Mass. — Tome II.
toutes les tentations finies , toutes les passions éteintes , tous les désirs remplis , toutes les vertus assurées , la source de tous les vices à jamais tarie ; voilà ce qui doit nous faire supporter notre vie avec une sainte tristesse, porter le poids de notre corps avec frayeur, et regarder la terre comme le lieu des combats , des tentations et des naufrages ; vivre au milieu des créatures comme au milieu d'ennemis qui ont juré notre perte, et désirer que le règne de Dieu vienne enfin s'établir pour toujours daas nos cœurs. Et ne croyez pas que ce désir soit une simple vertu de perfection : c'est le premier devoir de la foi ; c'est la disposition la plus essentielle du fidèle ; c'est la piété sirtcère et véritable; c'est ce qui distingue les enfants du siècle des enfants de Dieu ; c'est l'état du chrétien sur la terre. Quiconque ne regarde pas le monde comme un exil , n'est pas citoyen du ciel ; quiconque met ses affections ici-bas n'a plus de droit à la patrie promise aux fidèles ; quiconque ne se compte pas comme étranger dans le monde , n'est plus un homme du siècle à venir, renonce à la foi , n'a plus de droit aux promesses futures, et est pire qu'un infidèle. Et voilà pourquoi , mes Frères , Jésus-Christ nous assure que le royaume du ciel est pour les pauvres et pour les affligés : car il est bien plus aisé de se regarder comme étranger sur la terre , quand on n'y possède rien; de regarder le monde comme un exil, quand il est pour nous un lieu de privation et de peines , et d'attendre sa consolation dans le ciel , quand on ne la trouve pas sur la terre. Mais ce n'est pas l'état, c'est le cœur qui fait les véritables pauvres. Si vous regardez la pauvreté comme un malheur, si vous souhaitez les richesses que la Providence vous refuse, si vous les comptez comme des biens véritables , si vous souhaitez de les acquérir par des voies injustes; votre cœur est riche, tandis que votre condition est pauvre ; vous êtes malheureux, et vous êtes coupable ; vous participez à la malédiction des richesses, et vous n'en partagez pas les commodités et les avantages. Au contraire , si les riches vivent détachés de leur opulence ; s'ils regardent les biens que la Providence leur a confiés comme des moyens de miséricorde et le prix du royaume du ciel ; s'ils sont la consolation des affligés et la ressource des misérables; si, loin de s'élever de leur état, ils préfèrent la crainte de Dieu et le trésor de la justice à
PANÉGYRIQUES
toutes les richesses de la terre ; ils sont pauvres de cœur aux yeux de Dieu , et ils participent à toutes les bénédictions de la pauvreté , sans en partager les incommodités et les peines.
Tels sont les témoignages que la religion exige de nous. C'est ainsi que tout chrétien doit être un martyr de la foi : non pas en répandant son sang , en allant annoncer Jésus- Christ à des nations infidèles, en quittant ses proches et sa patrie , comme le saint martyr dont la solennité nous assemble aujourd'hui ; mais en mortiflant ses passions par un principe de foi, et c'est un témoignage de souffrance; mais en acceptant ses peines et ses afflictions pour rendre hommage à la foi , et c'est un témoignage de soumission; mais en méprisant tout ce qui passe, et ne regardant comme des biens solides que les biens éternels et les promesses de la foi , et c'est un témoignage de désir. C'est ainsi que vous pouvez partager avec votre saint patron la gloire et la couronne de son martyre. Vous enviez quelquefois, mes Frères, le bonheur de ceux qui ont répandu leur sang pour Jésus-Christ; s'il vous paraît heureux d'acheter à ce prix et par un moment de souffrance un royaume éternel ; mais je vous l'ai déjà dit, il ne tient qu'à vous de leur ressembler. Dieu ne demande pas le sacrifice de votre corps, mais il de-
mande celui de vos passions. Il ne demande pas que vous alliez vous offrir à des peines et à des tourments pour sa gloire, il demande que vous acceptiez avec soumission celles qu'il vous ménage : il ne demande pas que vous renonciez à tout, mais il demande que vous soyez détachés de tout. A quoi tient-il donc , mes Frères , que nous ne marchions sur les traces du saint martyr que nous honorons? Est-ce que ce qu'on demande de nous est trop pénible ? mais la grâce l'adoucit. Est-ce qu'il est impossible? mais tant de saints l'ont pratiqué. Est-ce qu'il est inutile? mais c'est le prix de notre salut. Mon Dieu , si nous étions plus heureux sur la terre en nous abandonnant à nos passions , en nous révoltant contre nos peines , en nous attachant aux créatures , notre aveuglement aurait une excuse. Mais en favorisant nos passions , nous augmentons nos inquiétudes ; en murmurant dans nos malheurs , nous aigrissons nos peines ; en nous attachant aux créatures, nous multiplions nos liens , et nous aggravons notre servitude. Vous ne nous demandez donc (jue ce qui nous est utile et expédient ; vous nous intéressez à vous servir, en promettant que nous ne trouverons de repos véritable que dans votre service; et vous attachez à l'observance de votre loi et les avantages de la vie présente et les promesses de la vie future. Ainsi soit- il.
FIN DU TOME DtLXlEME.