‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 135 sur 141 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Que l'homme est profondément corrompu , mes très-chers Frères 1 II lui est resté , dit saint Augustin , du débris de son innocence, certains penchants de gloire , de plaisir , de vérité, qui sont comme les espérances de son rétablissement ; mais hélas ! des restes heureux de son ancienne droiture , il en fait les premières ébauches de ses passions; et ces ressources consolantes deviennent entre ses mains de tristes écueils.

Quoi de plus digne de l'esprit que celle

avidité de tout savoir qui lui est si naturelle? Quoi de plus indigne de lui que la manière dont on la satisfait? Il semble que la vérité n'ait plus que des charmes impuissants; toute seule, elle touche peu ; et si des vues de fortune et d'intérêt ne nous raniment, on languit dans sa recherche : premier écueil ordinaire à tous ceux qui s'appliquent aux sciences, soit sacrées soit profanes. D'autre part , l'esprit , lassé de trouver toujours les mêmes objets dans l'enceinte de la foi, s'y trouve à l'étroit, s'échappe au-delà des barrières sacrées, et par une curiosité peu respectueuse , veut entrer dans un sanctuaire qu'il fallait adorer de loin : autre écueil encore plus délicat que le premier. Enfin, l'étude épuisant toute l'application de l'âme dissipe l'esprit, dessèche le cœur, ralentit la dévotion : troisième écueil sur lequel nous gémissons tous les jours, nous qui par h s engagements d'un état saint devons à l'Eglise et l'odeur du bon exemple et la lumière de la doctrine.

Saint Thomas se fraya dans la recherche des sciences des routes bien plus sûres et plus chrétiennes. Car, premièrement , il renonce à toutes les prétentions dont une grande naissance et le crédit de sa famille auprès d'un empereur pouvaient le flatter, et se sert du mépris de la grandeur, comme d'un degré pour atteindre aux sciences ; en second lieu , avec l'esprit le plus vaste qui peut-être ait jamais paru , il ne se guide que par les lumières d'autrui , baise les traces sacrées des anciens, se contente de mettre en œuvre les précieux débris qu'il trouve éparsçà et là dans leurs ouvrages; et pouvant , comme Moïse, trouver lui-même des matériaux pour construire le tabernacle, il lui suffit comme à Béséléel de les assortir et de leur donner ce bel ordre, qui dans tous les siècles fera la surprise et les délices des savants ; enfin, toujours attentif à ressusciter la grâce de sa vocation , la prière , la retraite , mille macérations font le plus doux assaisonnement de ses études; et l'onction de votre Esprit, ô mon Dieu! lui développe plus de difficultés que tous les efforts de l'esprit humain.

Premier écueil à éviter, des vues de fortune et d'intérêt. Né des plus illustres familles de sa province, on confie le soin de l'éducation de notre saint aux moines du célèbre monastère du Mont-Cassin, usage ancien et si chéri surtout de nos pères. Il me sembla voir la fille

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de Pharaon confier à la mère de Moïse cet enfant miraculeux : Accipe puerttm , lui disait-elle , et nutrimihi *. Elevez-le pour toute la grandeur où je le destine, pour la pompe et l'éclal de rEgy[)te. Telles étaient les vues de la mère de notre saint ; car, hélas! on ne peut trop le dire, on décide presque toujours de la destinée des enfants ; et on les a déjà donnés au monde ou à Jésus-Christ, avant qu'ils soient en état de connaître ni l'un ni l'autre. Mais que vos vues, Seigneur, étaient hien différentes 1 Vous ne l'aviez sauvé des eaux , comme Moïse, que pour le conduire au désert, lui confier les intérêts de votre loi, et en faire le docteur de votre peuple.

L'ordre de saint Dominique avait commencé depuis peu à grossir le camp du Dieu d'Israël d'une nouvelle tribu. Les ordres qui l'avaient devancé n'étaient, si je l'ose dire, que comme des essais de la grtice : Initium aliquod creaturœ ejus. La retraite , la i)rière , des austérités édifiantes , c'était là le plan de ces anciens fondateurs qui avaient fait fleurir en Occident la discipline monas^liquc. Ici on joignait la science à la prière , les fonctions apostoliques à la retraite, le travail de l'esprit aux macérations du corps. Thomas sortit du Mont-Cassin où les instructions et les exemples des pieux solitaires qui habitaient cette sainte montagne, avaient nourri et fait croître ces semences de vertu que la grâce avait n)ises de bonne heure dans son âme. Arrivé à Naples, il entend parler des enfants de Dominique; les merveilles qu'on lui en raconte excitent sa curiosité; il les voit, et aussitôt il sent un attrait secret pource nouvel établissement, et se propose de l'embrasser. Il consulte, il examine , il s'adresse au Père des lumières ; et convaincu que c'est là que Dieu l'appelle, fermant les yeux à tout ce qui pourrail l'arrêter, il exécute son dessein. En vain le dieu de ce monde lui fait voir au loin ses royaumes et toute leur gloire; en vain l'enfer invente tous les jours de nouveaux artifices pour recouvrer une proie sur qui les eué^agements d'une naissance distinguée semblaient lui donner tant de droit. Vous le savez , Seigneur 1 les larmes, les menaces, les intrigues d'une mère toujours ingénieuse dans sa douleur, la puissance d'un enipereur, mille assauts qu'on livre à son innocence, une triste

et longue prison ; rien n'est oublié , afin que rien ne manquât au mérite de sa foi. Mais tous ces efforts sont vains et inutiles ; les obstacles qu'on lui suscite ne font qu'enflammer son désir, et sa persévérance est enfin couronnée par le succès. Voilà le premier pas que fait Thomas avant de s'engager dans la carrière pénible et laborieuse des sciences. Nonseulement il ne bâtit pas des idées de fortune et de grandeur sur les progrès qu'il y fera ; il renonce d'abord à une fortune et à une grandeur présente, afin que nul motif étranger ne vienne le distraire dans la recherche de la vérité.

Oserait-on , ô mon Dieu ! proposer ici cet exemple au siècle? Est-ce une chose ordinaire qu'on aille ensevelir au fond d'un cloître l'espérance flatteuse de parvenir ? Eh 1 dans le monde on attache de la gloire à savoir par des routes d'iniquité se ménager des occasions de fortune ; et la plus haute vertu s'y borne à les attendre. Nous-mêmes, ministres du Seigneur, dont les lèvres sont les dépositaires de la doctrine , nous frayons-nous une entrée dans les sciences sur les débris de toutes les prétentions du siècle? Hélas! qui nous soutient dans nos pénibles veilles? Un rang qui nous donne de la distinction dans un corps, une réputation qui nous produit agréablement dans le siècle, un établissement où , parvenus , l'on sent expirer chaque jour l'amour du travail et de l'étude , ou enfin une vaine curiosité qui ranime nos fatigues, mais qui ralentit notre foi.

Le second écueil que les savants ont à craindre, c'est de ne pouvoir se renfermer dans les bornes étroites de la foi ; et c'est ici où se présente à moi un des plus beaux endroits de la vie de notre saint. La foi est une vertu commode pour les esprits médiocres: comme ils ne voient pas de loin, il leur en coûte peu de croire ; leur mérite en ce point est un mérite tout du cœur ; ils n'ont pas besoin d'immoler ces lumières favorites dont leur âme n'est jamais frappée ; et si la foi est pour eux un sacrifice, c'est un sacrifice tout pareil à celui d'Abraham ; on y trouve du bois et du feu, de l'amour et de la simplicité, mais il n'y a point de victime : Ecce ignis et ligna? ubi est vietima holocausti ' ?

H n'en est pas de môme de ces esprits vastes et lumineux. Accoutumés à voir clair dans les

, 1 Ezod., Il, 9,

1 Gen., xxii, 7.

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vérités où l'esprit peut atteindre, ils souffrent impaliemment la sainte obscurité de celles qu'il doit adorer. Introduits depuis longtemps par un privilège délicat dans le sanctuaire de la vérité, il leur en coûte pour ne pas franchir cette haie sacrée, qui sert comme de barrière à celui de la foi. On se ferait une religion de toucher à certains articles ; mais pour les autres, on les tâte, on les sonde, on veut que l'ignorance seule de nos pères nous les ait donnés pour impénétrables. Un air de nouveauté vient là-dessus, flatte, attire, emporte. On s'égare malheureusement; et notre erreur, comme dit saint Augustin, devient notre Dieu. On oublie que donner atteinte à un point de la loi, c'est faire écrouler tout l'édifice ; en un mot, on veut bien subir le joug de la foi ; mais on veut se l'imposer soi-même, l'adoucir et y faire des retranchements à son gré. Tel a été souvent recueil des plus grands génies ; les annales de la religion nous ont conservé le souvenir de leur chute ; et chaque siècle a presque été fameux par quelqli'un de ces tristes naufrages.

De là, mes Frères, quelle source de gloire pour saint Thomas 1 Avec tous ces grands talents qui font les hommes extraordinaires ; un esprit vaste, élevé, profond, universel; un jugement droit, net, assuré; une imagination belle, heureuse, exacte ; une mémoire immense ; quels hommages n'a-t-il pas faits de toutes ces précieuses richesses aux pieds des maîtres de l'Eglise qui l'avaient précédé? Il savait, ô mon Dieu, que vous avez marqué des bornes à l'orgueil de l'esprit humain, aussi bien qu'à l'impétuosité des flots de la mer ; et que, comme cet élément furieux ne saurait rompre sa digue invisible sans causer des désordres dans l'univers, l'esprit de l'homme ne s'emporte jamais au-delà du terme que vous lui avez prescrit, sans tomber dans des égarements aussi funestes que déplorables.

Sorti de l'école d'Albert le Grand, il paraît dans la capitale de la France et dans la première université du monde ; mais avec quelle distinction 1 Son mérite perce d'abord cette foule de savants qui, attirés par les libéralités de nos rois, y venaient de tous les endroits de l'Europe porter le tribut de leur érudition. Mais s'il se distingua, parmi tant de savants, par la sagacité de son esprit et par l'abondance de ses lumières ; combien leur est-il supérieur par la manière sage et respectueuse dont il

traite les mystères ineffables de notre sainte religion, sans jamais donner l'essor à son esprit dans des matières où il est question de croire et non pas de raisonner? Aussi, mes Frères, il est peu de docteurs de son siècle auxquels on ne reproche des opinions singulières, hardies, et qu'on aurait peine à garantir de la censure ; mais la doctrine de Thomas a toujours été hors d'atteinte, et n'a jamais mérité que des éloges.

Cependant, mes Frères, il ne s'était pas renfermé uniquement dans l'étude de la religion, quoique la religion fût la fin à laquelle il rapportait toutes ses autres connaissances ; et le commerce des sciences profanes auxquelles il s'appliqua, inspire souvent, par une suite de' notre faiblesse, je ne sais quel libertinage d'esprit, hélas ! trop commun dans ce malheureux siècle. Comme la raison s'accoutume à examiner, elle se désaccoutume de croire; il faut revenir de trop loin ; c'est descendre du trône pour recevoir des fers ; c'est dépouiller, comme David, les marques de la royauté, et venir devant l'arche passer pour insensés à cause de Jésus-Christ. De là ces noms odieux que donnent à la philosophie des anciens les premiers apologistes delà religion. TertulHen, toujours extrême, veut qu'elle soit irréconciliable avec l'Evangile; et que, comme un autre Samson, à craindre même depuis qu'elle a été enchaînée parles apôtres, elle ébranle encore et fasse presque écrouler tout l'édifice de la foi : Concussio veritatis philosophia. De là cette sainte horreur qu'en avaient les premiers disciples. Conservant précieusement là-dessus le souvenir des avis de saint Paul, ils prenaient les sages précautions de cet apôtre pour des défenses précises et irrévocables. Qu'il y ait dans ce zèle quelque chose, si l'on veut, qui ne soit pas tout à fait selon la science; hélas ! que ces excès édifient ! Ils sont fondés sur la faiblesse de l'esprit humain ; eh ! qu'il serait à souhaiter que cette pieuse délicatesse reprît le dessus dans notre siècle ! La foi regagnerait d'une part ce que les sciences profanes perdraient peut-être de l'autre; la France aurait peut-être moins de savants, mais l'Eglise en échange aurait plus de fidèles.

Loin d'être infecté dans l'étude des profanes par cet air malin qu'on y respire, notre saint purifie ces sources suspectes ; mêle leurs eaux croupissantes avec les eaux vives de la doctrine évangélique ; en grossit ce fleuve sacré,-

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qui, coulant de siècle en siècle depuis la naissance de l'Eglise, va se perdre dans le sein de Dieu même d'où il est sorti ; et par un art lout nouveau, il fait servir le mensonge à la vérité, la philosophie à la foi, la superstition au vrai culte, les dépouilles de l'Egypte à la construction du tahernacle ; en un mot, il consacre les armes des géants au temple du Seigneur, après s'en être servi contre les Philistins mêmes?

Combien d'esprits gâtés qui vont puiser jusque dans les livres saints la matière de leurs doutes, et de quoi nourrir leur incrédulité? La foi de Thomas trouve au milieu même des profanes de nouvelles forces ; Aristote devient entre ses mains l'apologiste de la religion.

Mais d'où vient que l'intégrité de sa foi souffre si peu du commerce qu'il a avec les profanes? C'est que la foi de ce grand homme n'était point établie sur la légèreté d'un sable mouvant, mais fondée sur la solidité de la pierre; c'est que toujours en garde contre les sentiments des auteurs profanes, les vérités de la foi étaient la règle par laquelle il en jugeait, toujours prêt à rejeter tout ce qui ne s'ajustait pas à cette règle infaillible ; c'est qu'il a soin de fortifier continuellement sa foi par l'étude des livres saints et des docteurs de l'Eglise. 11 fait, comme David, ses plus chères délices de la loi du Seigneur ; il dévore ce volume sacré ; il le change en sa propre substance, ne cherchant pas moins à s'édifier qu'à s'instruire. Au lieu qu'il ne lit les auteurs profanes qu'avec précaution et avec défiance , sachant que ce sont des hommes, et des hommes sujets à l'erreur ; il lit les divines Ecritures avec une soumission entière, pour y former son langage et ses sentiments, sachant que c'est la parole de Dieu même, du Dieu de vérité, également incapable de tromper et d'être trompé. Entreprend-il d'en développer les mystères et d'en expliquer les difficultés? ne craignez pas qu'il l'avise de débiter ses propres idées. Non, mes Frères, le plus bel esprit de son siècle, le plus autorisé à hasarder ses conjectures, ne marche jamais que sur les traces d'autrui dans l'explication des livres saints. Il va recueillir religieusement dans les ouvrages des anciens docteurs, dans ces sources sacrées de la véritable doctrine, les i)récieux restes de leur esprit. Peu jaloux de la gloire de l'invention, gloire si délicate pour ceux qui se piquent de science.

il use les plus beaux talents qui furent jamais à ramasser, à ranger, à éclaircir, et fortifier par de nouvelles raisons ce que les autres avaient dit avant lui. Aussi qui pourrait louer assez dignement ses savants et pieux commentaires, monuments éternels de son amour pour les Ecritures? Malgré les progrès que l'on a faits depuis son siècle dans les langues et dans la critique, les plus habiles y trouvent encore de quoi admirer et de quoi s'instruire.

Mais ce n'est pas seulement lorsqu'il est question d'éclaircir les saintes obscurités de l'Ecriture, qu'il a ce respect religieux pour les anciens Pères ; c'est dans tous ses autres ouvrages, que leurs sentiments sont la règle des siens. Attaché surtout aux écrits du grand saint Augustin, il en ex|)rima, pour ainsi dire, le suc; il mit dans un ordre naturel cet amas prodigieux de richesses éparses çà et là dans les ouvrages de ce grand homme; il dépouilla sa doctrine de lout cet appareil d'éloquence qui l'enveloppe et nous la dérobe quelquefois; et un peu dillérent d'Elisée, sans hériter du manteau de son maître, il ne laissa pas d'hériter de tout son esprit *. Grand Dieu, inspirez ces sentiments à tous ceux qui traitent les vérités de la religion. Puisse notre saint docteur leur servira tous de modèle, et leur apprendre à se précautionner contre le venin dangereux de tant de livres dont la lecture les dégoûte de la simplicité de la parole de Dieu, et à ne chercher la vérité que dans les sources où Dieu nous a promis que nous la trouverions infailliblement !

Mais ce qui mérite le plus notre attention dans la vie de notre saint docteur, c'est le soin extrême avec lequel il évita le dernier écueil de l'élude ; j'entends la dissipation de l'esprit qui dessèche le cœur, et Ole à la piété cette ferveur, sans laquelle il est si difficile qu'elle se puisse soutenir longtemps.

Oui, mes Frères, c'est là le grand écueil des savants; l'élude devient souvent en eux une passion violente qui fait tout négliger, à laquelle ils sacrifient jusqu'aux devoirs même les jdus essentiels de la j)iété. Surtout lorsque le succès vient encore animer leur ardeur, ils se laissent bientôt emporter à la curiosité si naturelle à l'homme, au désir de se distinguer par de nouvelles découvertes, à la crainte que

< Ce trait est un peu trop Hnement aiguisé , pour dire simplement que Thomas eut le génie , mais non le style et l'éloqueace U'Augusiiu.

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la réputation ne vienne à baisser, si de nouvelles productions ne la soutiennent; que sais-je? à l'utilité qu'ils se persuadent facilement que le public retirera de leurs veilles et de leurs travaux. Mais ne croyez pas qu'on en vienne du premier coup à un retranchement universel de tout exercice de dévotion ; la conscience en serait trop alarmée. On commence par y apporter plus de précipilation, pour pouvoir retourner plus promptement à ses chères études ; on se permet ensuite quelques retranchements légers ; enfin , on en \ient insensiblement au point de passer la vie dans la recherche de la vérité et dans Toubli de Dieu. Que la conduite de notre saint docteur fut bien différente ! le soin de son âme fut toujours la première et la plus importante de toutes ses occupations. Trouve-t-il dans la carrière des sciences de ces nuages épais, que toute la vivacité et l'application de l'esprit ne saurait dissiper? Ce n'est point pour lui une raison de négliger ses exercices de piélé sous le prétexte spécieux de donner plus de temps à l'élude ; au contraire, alors il va à la source des lumières, il a recours à l'oraison. Lui arrive-t-il de n'y être point éclairé ? il ranime sa ferveur et supporte ses ténèbres avec patience, sacrifiant au Dieu qui se cache avec autant de zèle qu'au Dieu qui se manifeste. C'était dans ces moments, que, s'estimant indigne des faveurs du ciel, il s'adressait à saint Bonaventure. La piété et le mérite de ce grand homme avaient fait naître dans le cœur de notre saint ces sentiments de tendresse, qui ne sont sincères, dit saint Augustin, que parmi les saints ; et qui eût vu ces deux anges s'entre-regarder et se consulter l'un l'autre pour développer les secrets de la divinité, eût pensé voir les deux chérubins du tabernacle qui se regardaient , et au milieu desquels Dieu se plaisait à prononcer ses lois et à rendre ses oracles.

Non, mes Frères, l'ambition d'acquérir de nouvelles connaissances ne prit jamais rien dans notre saint docteur sur la régularité la plus scrupuleuse à tous les exercices de son état. Chez lui l'étude a ses heures réglées; mais tous les autres devoirs ont aussi chacun leur temps marqué. A quoi me servira, disaitil, la science qui enfle, si je n'ai pas la charité qui édifie? Le nombre prodigieux de ses écrits eût suffi tout seul pour rendre sa vie non-seulement laborieuse, mais très- pénitente; ce-

pendant, que de jeûnes , que de macérations n'y ajoutait-il pas, plutôt pour se rendre conforme à Jésus crucifié, que pour réduire son corps en servitude ! Car, mes Frères, la grâce avait fait cesser en lui de bonne heure ces combats fâcheux d'une chair qui se révolte contre l'esprit ; afin, ce semble, que son âme dégagée de ces noirs brouillards qui s'élèvent du fond de notre boue, pût s'appliquer plus librement, sans être distraite, à la recherche de la vérité ; et la pureté de son cœur lui eût fait donner le nom de docteur angélique, quand il ne l'eût pas mérité par la sublimité de ses lumières.

Mais pour vous bien représenter cette piété solide, et en même temps si tendre et si affectueuse, qui était dans notre saint, et avec quel soin il travaillait à l'y entretenir et à l'y faire croître , je n'ai qu'à vous renvoyer à cet office admirable qu'il a composé pour l'adorable sacrement de nos autels : c'est là que le fond de son cœur se manifeste. Oui, mes Frères, le cœur seul peut parlerce langage de piété et de religion ; et tant qu'on n'a point ces sentiments gravés au dedans de soi, c'est en vain qu'on entreprendrait de les exprimer par des paroles. Quelle onction , quelle lumière dans les expressions ! quelle vivacité dans les sentiments I Ah ! encore une fois, ce n'est point ici une production de l'esprit; c'est l'ouvrage du cœur seul, et d'un cœur embrasé d'amour. Ne craignons donc point de dire que si le ciel avait orné son esprit d'un trésor de science et de sagesse, il avait rempli son cœur d'un trésor de grâces et de vertus ; et que s'il fut le plus grand docteur de son siècle, il fut aussi le plus saint religieux de son ordre, le plus exact, le plus fervent.

Quel exemple, mes Frères ; et qu'il est peu imité ! Est-ce là en effet la manière dont nous nous conduisons? Sous prétexte que nos occupations n'ont rien que de permis, et même de louable en soi, nous nous y livrons tout entiers, et la piété est absolument négligée. Je ne parle point ici de ces personnes qui n'ont dans l'esprit que des projets de fortune et des vues d'ambition, et qui, renfermant toute leur félicité dans les bornes étroites de cette vie, emploient sans scrupule les voies les plus iniques pour réussir et ne se ménagent sur rien. Des hommes, qui, comme dit l'Apôtre, n'ont de pensée et d'affection que pour les biens de la terre , est-il surprenant qu'ils ne

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s'occupent pas des biens à venir, dont la foi est peut-être éteinte dans leur cœur? Mais vous, mes Frères, vous qui ne renoncez pas à l'espérance des biens futurs ; vous qui vous interdissez le dol, la fraude, la rapine ; qui faites une haute profession d'honneur et de probité; vous dont les mœurs sont réglées, et fort éloignées de tout excès ; vous qui ne refusez point votre secours à l'orphelin et au pauvre, la portion de vos biens que la Providence lui a destinée; d'où vient que votre temps est tellement rempli par vos occupations que les exercices de religion ne sauraient y trouver leur place ? Vous dites que la vraie piété consiste à remplir les devoirs de son état; j'en conviens ; mais prenez garde ; l'illusion est ici à craindre. Ce ne sont pas tant nos actions, que la manière de les faire, qui les rend agréables à Dieu ; il ne prend pas sur son compte toutes nos œuvres, dès qu'elles n'ont rien de contraire à sa loi ; pour qu'il les agrée, il faut les lui ofîrir, il faut l'avoir en vue dans tout ce que nous faisons, et désirer de lui plaire. Or, ce devoir si essentiel s'accomplit-il lorsque la prière est si rare dans tout le cours de notre vie, lorsque nous vivons dans un entier oubli de Dieu ? Mais d'ailleurs , si la piété ne se trouve que dans l'exactitude aux devoirs de notre état, je vous demande, votre état principal n'est-il pas d'èlre chrétien et membre de l'Eglise? Donc votre premier devoir doit être de rendre à Dieu et à la religion ce que vous leur devez. Il est étonnant à quel point l'on se fait allusion là-dessus, et combien de personnes, croyant porter au tribunal de Jésus- Christ un trésor immense de bonnes œuvres, n'y trouveront qu'un vide affreux, et un trésor effroyable de colère, qui les accablera éternellement. Mais revenons à notre sujet. Vous venez de voir comme la piété guida notre saint docteur dans la recherche des sciences ; je vais vous montrer comme l'usage de ces mêmes sciences l'affermit dans la piété.

« Le jour, dit le prophète, instruit le jour, et la nuit donne de tristes leçons à la nuit * ». La cupidité vous a-l-elle servi de motif dans la recherche des sciences ? elle sera voire but

» Dies diei crucial verbum, et nox nocti indicat scienliam. — Ps. XVIII, 3.

dans ]c\n usage. Car, premièrement, y êtesvous entré y>ar ces routes secrètes qu'un vil intérêt a frayées ? vous serez un docteur flottant ; votre fortune décidera de vos sentiments; et il en sera de vos lumières comme de ces jours empruntés dont on règle l'usage sur le besoin : premier écueil dans l'usage des sciences, et qui naît de ce premier écueil dont nous avons parlé dans leur recherche. En second lieu, avez-vous cherché à contenter une vaine curiosité ? vos lumières vous seront chères ; vous vous applaudirez de vos découvertes ; vous adorerez cet ouvrage de vos mains; vous serez un docteur singulier; et les opinions vous paraîtront douteuses, du moment qu'elles seront communes : second écueil dans l'usage des sciences, suite du second écueil qu'on a marqué dans leur recherche. Enfin, votre ferveur a-t-elle souffert de votre application aux sciences? avez-vous négligé de réparer par la prière cette dissipation de cœur inséparable d'une étude profonde et soutenue? plein de vous-même, et vide de Dieu, vous serez un docteur vain ; vous ne rendrez pas au Seigneur la gloire qui lui est due; et semblable à ces impies dont parle le prophète, vous direz que votre langue s'est signalée elle-même, et que vos lèvres vous appartiennent : Dixerunt : Lingitam nostram maQuificabimus ; labia nostra a nobis sunt ' ; troisième écueil dans l'usage des sciences, toujours inséparable du troisième écueil (jui se trouve dans leur recherche.

Saint Thomas qui dans la recherche des sciences s'était frayé des routes bien différentes, mais malheureusement si peu battues dans tous les temps, ne se dément pas dans leur usage. 11 y était entré par un mépris généreux de toutes les prétentions du siècle; aussi, loin d'être un docteur flottant, devientil un docteur exact, uniforme, désintéressé. Jamais il n'y avait marché qu'à la lueur des astres de l'Eglise qui l'avaient précédé; aussi, loin d'être un docteur singuliez, devient-il, je puis le dire ici, un docteur œcuménique et universel. Enfin, il avait toujours mêlé la prière à l'élude ; ah I aussi avec la réputation la plus extraordinaire qu'aucun autre avant lui ait jamais eue en ce genre, il fut le docteur le plus humble de son temps, et semblable à Moïse, seul il ne s'aperçut pas

* Ps. XI, 5.

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de la gloire dont il brillait : Ignorabat quod cornu ta esset faciès sua ex consortio sermonis Domini *.

11 fut un docteur exact et désintéressé, n'ayant d'autre but que de faire connaître la vérité. Celle louange que je donne à notre saint paraîtra peut-être peu de chose à bien des gens ; mais souffrez que j^î la mette dans le point de vue d'où elle m'a frappé.

Représentez-vous l'homme de son siècle le plus consulté, le nouvel Esdras à qui on a recours pour l'interprétation de la loi, l'arbitre et l'oracle des grands de la terre dans leurs difficultés et dans leurs doutes. Que cette situation est délicate ! Les puissants de la terre veulent être souverains partout ; on dirait que la vérité est de leur ressort; il faut qu'elle se trouve quelque part qu'ils veuillent la placer ; ils ne savent pas avoir tort; et leur opposer la raison, c'est presque se rendre coupable du crime de félonie ; l'air même qu'on respire auprès d'eux, a je ne sais quoi de malin qui dérange toute la constitution de l'esprit. Tel qui, loin de la grandeur et dans l'obscurité de la province, s'applaudit en secret de son désintéressement, retrouve-t-il cette même force et ce même courage , lorsqu'il est une fois exposé au grand jour? On plie la loi ; on l'ajuste au temps, à l'humeur, au besoin. Hélas! on n'a point de sentiments propres; et souvent on n'a que les sentiments de tous ceux auxquels il est avantageux de plaire. Vous le savez. Seigneur ; et tous les siècles en ont vu de tristes exemples.

Or, mes Frères, quel ordre, quelle exactitude, quel air uniforme et soutenu dans la doctrine de notre saint! On voit bien qu'il ne cherche que la vérité. Donne-t-il des règles pour les mœurs? quelle droiture ! il ne penche ni à droite ni à gauche, selon l'expression du Prophète ^ Eloigné de ce zèle amer et intraitable qui veut faire descendre le feu du ciel sur les villes pécheresses , qui sans nul égard achève de briser un roseau déjà cassé et d'éteindre une lampe encore fumante, qui bannit de l'Evangile cette humanité consacrée par mille paraboles qu'on y rencontre; éloigné aussi de cette molle complaisance qui éteint le feu sacré que Jésus-Christ est venu allumer sur la terre, qui loin de renouveler

* Exod., xxxiv, 29.

2 Ne déclines ad dexteram, neque ad sinistram. Prov., iv, 27.

un vêtement vieux et pourri se contente d'y appliquer un peu d'étoffe neuve, qui bannit de la morale de Jésus-Christ cette sainte austérité qui en est l'esprit dominant; il tint toujours ce sage milieu dont chacun se fait honneur, maisquesi peu de gens savent tenir, et l'on trouve encore aujourd'hui dans les belles décisions qu'il nous a laissées sur les mœurs, comme dans l'arche d'Israël, et la douceur de la manne et la rigueur salutaire de la verge '.

Ministres de la nouvelle alliance, vous qui tous les jours travaillez à construire au Seigneur des tabernacles vivants, regardez et faites selon ce modèle. Malheur, dit l'Esprit- Saint, malheur aux pasteurs qui traitent leurs brebis avec une rigueur sévère et pleine d'empire ; mais malheur aussi à ceux qui préparent des coussinets pour les mettre sous les coudes ^ H ne faut pas cacher aux hommes l'immensité des miséricordes du Seigneur; mais il ne faut pas non plus leur laisser ignorer la sainte rigueur de sa justice, et combien c'est une chose horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant avant que de l'avoir apaisé par de dignes fruits de pénitence; en un mot, il faut instruire les hommes de la vérité sans y ajouter, sans en diminuer, sans la déguiser. Or, que ce talent est rare; et qu'il est dangereux de se mêler d'instruire lorsqu'on manque de ce talent !

Thomas le possédait ce talent si rare, et il sut le conserver au milieu de la faveur des grands. Urbain IV veut l'élever aux premières dignités de l'Eglise; l'archevêché de Naples lui est offert. Semblable à Moïse, H lui suffit d'être le législateur du peuple de Dieu ; il laisse à d'autres l'honneur du sacerdoce; mais non content d'avoir refusé cette dignité, se défiant de lui-même en quelque sorte, il conjure le pontife de ne lui en plus donner d'autres, et de le laisser finir sa course dans la pauvreté

1 En traçant ici l'idéal qu'il se faisait du maître spirituel, du docteur des consciences, Massillon s'est peint lui-même. // tint toujours ce sage milieu où il voit la perfection. Bossuet demande aussi celte modération et ce tempérament : « Pour trouver la lègle des mœurs, il faut tenir le milieu entre les deux extrémités ; et c'est pourquoi l'oracle toujours sage nous

avertit de ne jamais nous détourner ni à droite m à gauche

11 faut marcher au milieu; c'est dans ce sentier où la justice et la paix se baisent de baisers sincères, c'est-à-dire qu'on rencontre la véritable droiture et le calme assuré des consciences ». — Bossuet. Oraison funèbre de Nicolas Cornet.

2 Vae quse consuunt pulvillos sub omni cubito manus et faciunt cervicalia sub capite universse aetatis! Ezéch., xiii, 18.

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et l'humilité de sa profession. Exemple rare, ô mon Dieu, et qui semble u'èlre plus à la portée du siècle! Ali ! on ne demande plus que vous osiez refuser les dignitcs de l'Eglise qu'on vous offre : c'est «ne vertu des premiers âj^es; c'est un héroïsme qu'on renvoie, si je l'ose dire, aux temps fabuleux ; mais osez ne pas y parvenir par des sentiers d'injustice et d'iniquité ; osez ne pas acheter le don de Dieu ; osez résistera la tentation d'un bénéfice, pour lequel il faut traiter et dresser des articles comme pour un bien profane.

Les princes de la terre, non contents de respecter la vertu de notre saint, et de lui accorder leur estime, l'honorèrent même de leur familiarité. Saint Louis appelle souvent saint Thomas à sa table; mais de quelles pensées croyez-vous donc qu'est alors occupé ce saint docteur? Ecoutez, hommes enivrés de la grandeur; et apprenez de l'insensibilité des saints, de quel prix est à leurs yeux cette faveur des grands dont vous faites votre idole. Il est devant un roi de la terre, comme vous êtes si souvent à la présence du Roi des rois ; à peine se souvient-il que le prince est là présent ; il retrouve jusiju'au milieu de la cour le calme de sa retraite et le souvenir de ses chères études ; il y est profondément enseveli ; et par une sainte méprise qu'on peut regarder comme une des plus grandes preuves de sa piété et du peu d'attache et de goût qu'il avait pour les choses de la terre, il prononce tout haut, comme il eût fait dans sa cellule, un nouvel arrêt qu'il vient de dresser contre les hérétiques : Concliisum est contra Manichœos. Jugez par ce trait si la faveur du prince faisait une forte impression sur sou cœur, et si l'on peut croire qu'il l'eût recherchée.

Les enfants du siècle, je le sais, entêtés d'une fausse délicatesse , verront sans doute d'un autre œil cet endroit de la vie de notre saint; mais qu'ils apprennent, de l'admiration même de saint Louis, que la folie apparente des saints est plus sage que toute la sagesse du monde.

Mais si le mépris du siècle fit saint Thomas un docteur exact et désintéressé, le mépris de ses lumières en fit un docteur œcuménique et universel ; le mépris de lui-même, un docleur humble ; et c'est ainsi qu'il évita les autres écueils que l'on trouve dans l'usage des sciences.

L'amour de la nouveauté , dangereuse et

délicate passion des savants, fut toujours l'objet le plus constant de la haine de notre saint. Vous avez vu, mes Frères, avec quel soin il évita toujours toute singularité d ms la doctrine, avec quel respect il s'attachait aux sentiments des anciens docteurs de l'Eglise qui nous ont transmis la foi qu'ils avaient reçue des apôtres; et voilà ce qui l'a rendu en quelque sorte dans l'Eglise un docteur œcuménique et universel, je veux dire suivi et approuvé universellement.

Rome, Paris, Naples , Bologne, ces villes célèbres l'admirèrent tour à tour, et entendirent les paroles de vérité qui sortaient de sa bouche; et dans tous ces différents endroits sa doctrine reçoit les mêmes applaudissements et les mêmes éloges. On l'admire, non parce qu'il dit des choses nouvelles, mais fiarce que chacun reconnaît dans ses discours la foi de ses pères, et s'en convainc de plus en plus par les preuves solides et lumineuses qu'en donne notre saint docteur.

Mais c'est surtout depuis sa mort, que Dieu a glorifié notre saint, et qu'il l'a rendu un docteur universel. Ici, mes Frères, vous me prévenez. D'abord s'offrent à vos esprits toutes les universités du monde, fidèles dépositaires de sa doctrine ; et sur toutes les autres, celle qui le forma dans son sein, l'illustre faculté de Paris, plus glorieuse par cet endroit (jue par mille autres qui depuis tant de siècles la mettent si fort au-dessus de toutes les sociétés de favants répandues dans le monde chrétien'. Parmi tant de pieuses et de savantes communautés régulières, boucliers sacrés dont l'Eglise, cette tour de David, est environnée, en est-il une où les décisions du fondateur tiennent plus lieu de règle dans la discipline et dans les mœurs, que celle de notre saint dans la foi et dans la doctrine? Mais sur toutes les autres communautés, celle qui avec

' L'école de théologie de Paris, que je ne puis nomaier sans éloge, quoique j'eu doive parler avec modestie, est de tout temps en pos8e>siou de donner des hommes illustres à toutes les grandes entreprises qui se font pour Uieu. — Bossuet. Oroison funèlire du P. Bourgoing, !'• partie. — Il est permis aux eufauts de louer leur mère, ei je ne dénierai point à l'école de théologie de l'aris la louange qui lui est due, et qu'on lui rend aussi par toute l'bglise. Le tiésor de la vérité n'tst nulle part plus inviolable ; les fontaines de Jacob ne coulent nulle part plus incorru^itibles ; elle semble diùnement ëiru établie avec une grâce parliculière pour lemr la balance droite , conserver le dépôt de la liadiiiou. Eile a toujours la bouche ouverte pour Oire la vénié. bile n'épargne ni ses enfants, ni les étrangers, et tout ce qui choque la règle divine n'évite pas sa censure. — Bossuet. Oraison funèbre de Cornet.

SERMON POUR LE JOUR DE SAINT THOMAS D'AQUIN

lui a donné et donne tous les jours à l'Eglise tant de grands hommes, tant de saints pontifes, tant de docteurs distingués; l'ordre de saint Dominique, qui toujours a occu[)é le rang d'honneur dans le camp du Seigneur; d'où cet ordre célèbre tiret-il aujourd'hui son principal éclat, sinon de l'attachement inviolable qu'il conserve pour la doctrine de notre saint docteur? Vous dirai je que l'oracle du monde chrétien, Rome même, ce centre de la foi et de l'unité, a vu souvent ses pontifes descendre du tribunal sacré, et y faire monter les écrits de notre saint pour prononcer sur les différends qui troublaient l'Eglise; que les conciles eux-mêmes, ces juges vénérables et infaillibles de la doctrine, ont formé leurs décrets sur ses décisions ; que les partisans de l'erreur n'ont jamais eu de plus redoutable ennemi , et que, comme les Philistins, ils ont désespéré de pouvoir exterminer l'armée du Dieu vivant, tandis que cette arche résiderait au milieu d'elle : Toile Thomam^ et dissipabo ecclesiam Dei. Aussi de quels éloges les pontifes romains n'ont-ils pas honoré sa doctrine? Eh! je ne finirais pas si je voulais recueillir ici, et vous mettre sous les yeux, tous ceux qu'il a reçus dans tout le monde chrétien.

Mais que ne puis-je du moins vous le représenter dans le plus haut degré de réputation Q\x la vanité la plus emportée puisse prétendre; connu, admiré, consulté de tout l'univers , regardé comme une lampe éclatante placée sur le chandelier pour éclairer toute l'Eglise, et en même temps plus ingénieux à se cacher à soi-même son mérite que nous ne le sommes, nous, à donner du relief et à grossir le nôtre à nos propres yeux I Je passe ici mille traits dont l'histoire de sa vie est toute semée. Combien peu était-il empressé d'étaler les trésors de science et de sagesse dont il était remph ! Jusque-là que son silence donna lieu quelquefois à des méprises, et le fit prendre pour un esprit commun et vulgaire. Combien était-il éloigné d'affecter la moindre supériorité au-dessus de ses frères ; ou plutôt avec quelle attention il les prévenait tous par des témoignages d'honneur et de déférence, quoique tout le monde reconnût et rendît hommage à la supériorité de grà,ce et de lumière qui était en lui I Avec quelle attention rapporte-t-il tous ses talents à celui de qui descend tout don parfait, et toutes ses connais-

sances au Père des lumières , ne cessant de dire qu'il était plus redevable à la prière qu'à l'étude, du peu qu'il savait! Mais ce (jui manifeste surtout le fonds admirable d'humilité qui était dans notre saint, et qui montre qu'en cultivant son esprit, il avait eu encore plus de soin de régler son cœur, c'est cet air de réserve et de modération qui règne dans sa manière d'écrire. L'entend-on jamais parler sur le ton décisif et important qui veut tout ramener à soi, et qui pour garant de ses raisons ne donne que sa propre autorité? Les altercations de l'école, la chaleur des disputes, la variété des opinions et des doctrines l'ont-elle jamais fait sortir de ce caractère modeste et uni ? Il propose simplement, décide modestement, condamne peu, ne blesse jamais. Oui, dans des ouvrages immenses et sur des matières presque toutes disputées , il ne lui est pas échappé un seul mot qui se sente de l'aigreur et de la dispute ; et s'il a bâti un temple à la vérité, c'a été, si je l'ose dire, comme Salomon, sans employer le fer, ni sans donner un coup de marteau '. Hélas ! pourquoi ne s'en est-on pas tenu là dans les siècles suivants? pourquoi, loin de défendre Jérusalem investie d'ennemis de toutes parts, a-t-on tourné les armes les uns contre les autres? pourquoi appelle-ton si souvent la passion au secours de la vérité? Quelle folie, s'écriait autrefois saint Augustin gémissant sur ce désordre, de donner de mortelles atteintes à la charité pour défendre une loi dont la charité seule est la fin et l'accomplissement! Vide quam stultum sit perniciosis contentionibus ipsamoffendere charitalem, propter quam dicta sunt omnia cvjus dicta conamur exponere. Ce serait ici un nouveau sujet d'éloge pour notre saint : mais je je ne finirais pas si je voulais mettre dans leur jour tous les traits que fournit sa vie; en voilà plus qu'il n'en faut pour notre édification. Admirons surtout, mes Frères, l'humilité profonde de ce grand docteur. Hélas ! nous nous élevons souvent au-dessus des autres sans aucun fondement, aveuglés par notre amourpropre qui nous cache des défauts grossiers , et nous fait voir en nous des vertus que nous n'avons point. Le ciel nous a-t-il départi quel-

1 Voilà une bien belle et bien juste application de l'Ecriture. On voit comme Massilion aime à s'étendre sur cet esprit de paix et de douceur du grand docteur, et que lui aussi il voudrait, dans l'édifice qu'il élève à la morale chrétienne, n'employer ni fer ni marteau.

PANÉGYRIQUES

ques-uns de ces talents rares parmi le commun des hommes ; dès lors il faut que tout ce qui nous approche nous rende des respects et des hommages, et la délicatesse de notre orgueil se blesse contre quiconque oserait les lui refuser : et voilà un saint qui réunit en sa personne tout ce qui excite l'estime et l'admiration, les dons de la nature, ceux de la grâce, lés talents acquis ; cependant, loin d'exiger des égards et des attentions, s'il pouvait se blesser de quelque chose, ce serait de ce qu'il ne peut vivre oublié et confondu dans la foule de ses frères. Voilà, chrétiens, voilà le vrai caractère des saints, l'humilité, cette vertu que Jésus-Christ nous a tant recommandée, parce que ce n'est que par elle que nous pouvons lui être rendu conformes ; l'humilité , parce que cette vertu toute seule suffit , et que sans celle-là toutes les autres ne sont rien. Mais hélas ! c'est de toutes les vertus la plus rare,

quoiqu'il semble qu'elle dût nous être si naturelle. Car enfin, mes Frères, si nous nous connaissions tels que nous sommes ; si nous ne nous attribuions que ce qui est véritablement à nous; en un mot, si nous nous rendions la justice que nous méritons, quel fondement trouverions-nous à notre orgueil?

Grand Dieu ! je ne vois rien en moi qui ne me rende abject et méprisable à vos yeux et aux yeux des hommes ; et si j'étais connu tel que je suis, je ne pourrais me plaindre d'être bafoué et traité avec le dernier mépris. Cependant vous me promettez un poids immense de gloire, pourvu que je préserve mon cœur de la vanité. Ah ! je m'humilierai de plus en plus, je serai petit à mes yeux, afin de mériter par là cette gloire immortelle que vous destinez aux humbles de cœur ; je vous la souhaite etc. Ainsi soit-il.

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