SECOND SERMON POUR LE JEUDI DE LA TROISIÈME SEMAINE DE CARÊME
SUR LA CERTITUDE d'uNE CHUTE DANS LA TIÉDEUR.
INiLTSI.
La tiédeur annonce une chute certaine : !• Parce que les grâces spéciales , nécessaires pour persévérer dans la vertu, ne sont plus données dans cet élat ; 2» Parce que les passions qui tious entruinent au vice s'y fortifient ; 3» Parce que tous les secours extérieurs de la piété y deviennent inutiles.
PBEMitRE Pabtie. — L'innocence même des plus justes a besoin du secours continuel de la grâce. C'est elle seule qui opère leur lidélilé ; mais c'est aussi leur fidélité seule qui mérite la conservatiou de la giàce. Il Tant que Dieu donne des marques plus cootinuelles de [irotcction à ceux qui lui en donnent de continuelles d'amour ; il est juste, au contraire, qu'il paie rindifTéreoce des âmes tiëdes par la sienne. Ainsi la peine inséparable de la tiédeur est la privation des grâces de protection.
Cette privation a deux conséquences terribles pour ces âmes infortunées. Premièrement , elles demeurent vides de Dieu , et comme abandonnées ï leur propre faiblesse, ayant quelques ressources prises dans la nature, mais qui ne sauraient aller loin ; ayant des secours généraux avec lesquels on peut persévérer, mais n'ayant plus ces grâces spéciales avec lesquelles on persévère infailliblement. Secondement, le Joug de Jésns-Chrisl devient accab'ant pour elles; son caLce, amer; les devoirs. pesants; la retraite, ennuyeuse; les prières, fatigantes; les moitillcations, insupportables; la vie, un dégoût perpétuel; leur état, un élat de violence et de neutralité qui ne peut être durable, parce qu'il faut, surtout ù certains coeurs, un objet déclaré. Si ce n'est pas Dieu qui les intéresse, ce sera bientôt le monde.
Il est vrai qu'il y a des âmes qui paraissent se maintenir dans une espèce d'équilibre et d'insensibilité ; mais il est vrai aussi que cet élat ne défend que des crimes qui coûtent et qui embarrassent ; il laisse subsister les passions et les faiblesses secrètes, qui forment toujours une corruption aux yeux de Dieu.
Il est vrai encore que l'onction qui adoucit la pratique des devoirs, manque souvent aux âmes les plus saintes; mais entre elles et les âmes tièdes il y a trois dilTérences. Premièrement, l'âme (iJèle se trouve, malgré ses déi;où's, plus heureuse qu'elle n'était avant sa conversion, au lieu que l'âme tiède commence à regarder le crime comme la ressource de ses ennuis. Secondement, l'âme Hdèle est soutenue au milieu de ses aridités par le calme d'une conscience qui ne hi reproche point de crimes; au heu que l'âine tiède porte une consi-ience inquiète, et que, n'ayant plus de soutien, cet étut d'a;jitalion linit par la paix funeste du péché. Troisièmement, les dégoûts ile fàine ûdèlc sont des éiireuves ; ceux de l'âme lièJe soiit des punitions : l'une trouve en Dieu un père tendre, qui supplée par une protection puissante aux douceurs qu'il lui refuse ; l'autre éprouve la sévérité d'un juge qui, à la soustraction des adoucissements, va faire succéder un arrêt de mort.
Il est vrai enfin que tout excès, même dans la piété, ne vient pas de l'esprit de Dieu ; mais il u'esl pas moins vrai qu'on ne persévère qu'en se donnant à Dieu sans réserve; que les âmes qui veulent accommoder la piclé avec les maximes du monde, qui se relùchent de leur première ferveur, sont sur le point de retomber dans le crime ; et que c'est sur ces iudices que les gens même du monde prophétisent la rechute des personnes qui s'ulaient converties.
Deuxième Partie — Kous pouvons ulfaiLUr nus passions, mois elles ne meurent qu'avec nous : c'est en les comhattant qu'on les apaise; en les ménageant, on les rend indomplubis . Im tiédeur n'étant rien autre chose qu'une indulgence hainluelle envers tes passions, les fortifie donc continuellement. De cette nouvelle force qu'elles acquièrent, s'ensuivent trois effets également funestes. Premièreuient, dans les occasions essentielles, le devoir trouve en nous des difficultés iiisurmoiitablts ; il en trouve bien quelquefois dans les âmes les plus ferventes, et qui mortifient le plus leurs penchants ; comment des cœurs ï demi séduits seraient-ils à l'épreuve de ces diflicultés ? Secondement, le crime s'aplanit et n'excite pas en nous plus de répugnance qu'une simple faute ; nous nous sommes si fort approchés du crime que nous Irancliissons le dernier pas sans le savoir ; une apparence de vie nous rassure, et nous nous eudurmons trani|uilleiiient dans la mort. Troisièmement, notre cœur demeurant toujouis au-dessous de ce qu'il se piopose, nous tombons dans le crime, parce que nous n'avons résolu précisément que de l'éviter Les justes mêmes doivent bciricoup entreprendre pour exécuter peu; à combien plus forte r.iison y sont ubliiiées les âmes iièdps, que le poids de leurs inti'lélilés fait tomber toujours fort loin du lieu oîi elles avaient cru arriver? Ea vain voudrioiis-nous nous excuser, eu disant que nous sommes faibles ; c'est précisément parce que nous le sommes, que nous devons être plus circonspects et plus feivcn'.s.
Tboisième Pabtie. — Les secours exfMeurs de la religion sont inutilps aux âmes tièdes. Premièrement, les sacrements sont pour elles des remèdes u?és, dangereux par la tiédeur avec laquelle elles en approchent, et par la confiance qu'ils leur inspirent : n'opérant plus en elles un accroissement eie vie, ils y opèrent la mort. Secondement, la prière n'est plus pour elles qu'une occupation oiseuse, où elles ne trouvent aucun goût, d'où elles ne tirent aucun fruit : rien ne les soutient, ni ne les défend ni ne les ranime; tout les dégoûte, tout les fatigue, tout les accable; dans cet état un souffle les renverse, et pour les voir tomber, il n'est pas même nécessaire de les voir attaquées.
Au reste, où l'expérience parle, les raisonnements sont inutiles. Souvenez-vous d'où vous êtes tombés, pécheurs; remontez à la sonrce'de vos désordres : celte saurce était imperceptih'e ; il en est sorti un torrent qui vous inonde ; la tiédeur vous a cond-iits insensiblement dans l'abime où vous êtes. Le démon ne propose pas le crime du premier coup; il attaque en serpent avant que d'attaquer en lion. Les crimes ne sont pas le coup d'essai du cœur ; la chute de David fut préparée par l'oisiveté et par l'indiscrétion ; celle de Salomon, par une vie muUe \ celle de Judas, par l'amour de l'argent ; celle de Pierre, par la présomption. Levez-vous donc, âmes lâches : le Seigneur est le r'ieu des forts; il ne récompense que le courage et le travail; ton royaume n'est pas la chair et le sang, mais la force et la vertu de Dieu.
.fi-
55«Tgens... Jésus de Synagoga, introivit in domum Simonis ; socrus autem Sifflonis tenebatur magnis febribus.
Jésus étant sorti de ta Synagogue, entra dans la maison de Simon, dont la belle-mère avait une grosse fièvre. Luc, iv, 38.
Puisque Simon jugea la présence de Jésus- Christ nécessaire pour la guérison de sa belle • mère, il fallait sans doute, mes Frères, que le mal fût pressant, et menaçât d'une mort prochaine ; il fallait que les remèdes ordinaires fussent devenus inutiles, et qu'il n'y eût qu'un miracle qui pût opôrer sa guérison, et la tirer des portes de la mort. Cependant l'Evangile ne la dit attaquée que d'une simp'e fièvre. Partout ailleurs on n'a recours à Jésus-Christ que pour ressusciter des morts, guérir des paralytiques, rendre la vue et l'ouïe à des sourds et à des aveugles de naissance, et en un mot, pour guérir des maux incurables à tout autre qu'au souverain Maître de la mort et de la vie des hommes ; ici on l'appelle pour rendre seulement la santé à un fébricitant. D'où vient que la toute-puissance est employée pour une infirmité si légère? C'est que cette fièvre, étant l'image naturelle de la tiédeur dans les voies de Dieu, l'Esprit-Saint a voulu nous faire entendre par là que cette maladie si légère en apparence, et dont on ne craint pas le danger; celte tiédeur, si ordinaire dans la piété, est une maladie qui immanquablement tue l'âme, et qu'il faut un miracle pour qu'elle ne conduise pas à la mort.
Oui, mes Frères, de toutes les maximes de la morale chrétienne, il n'en est point sur laquelle l'expérience permette moins de s'abuser, que sur celle qui nous assure que le mépris des moindres obligations conduit insensiblement à la transgression des plus essen-
Mass. — Tome IL
tielles ; et que la négligence dans les voies de Dieu n'est jamais loin de la chute. Celui qui méprise les petites choses tombera peu à peu, dit l'Esprit-Saint ; celui qui les méprise, c'està dire qui les viole de propos délibéré, qui en fait comme un plan et un état de conduite ; car si vous y manquiez seulement quelquefois par fragilité ou par surprise, c'est la destinée de tous les justes, et ce discours ne vous regarderait plus ; mais les mépriser dans le sens déjà expli(jué, et qui ne convient qu'aux âmes tièdes et infidèles, c'est une voie qui aboutit toujours à la perte de la justice. Premièrement, parce que les grâces spéciales, nécessaires pour persévérer dans la vertu, n'y sont plus données. Secondement, parce que les passions qui nous entraînent au vice s'y fortifient. Troisièmement enfin, parce que tous les secours extérieurs de la piété y deviennent inutiles.
Développons ces trois réflexions. Elles renferment des instructions importantes sur tout le détail de la vie chrétienne ; utile?, non seulement aux âmes qui font profession d'une piété publique et déclarée, mais encore à celles qui font consister toute la vertu dans une bonne conduite et dans une certaine régularité que le monde lui-même exige. Implorons, etc. Ave, Maria.