SERMON POUR LE JEUDI DE LA TROISIÈME SEMAINE DE CARÊME
SUR l'incertitude de la justice dans la TIÉDEUR.
ROTICL
Malgré quelque» ex|)re««iom, les deux sermons sur la tiédeur (le 46« et le 47» de Mlle élilion), ne paraissent pas appartenir aux carêmes prêches à la cour. Ils ne se rencontrent pas dans le recueil de Trévoux. Ou y trouvera une ardenîe piété, une profonde cooaaiisance de la cousdence humaine , et de nobles et justes images qui rendent plu» vives les observations sur la vie Intérieure.
miTSl.
Latiérîpur rend nofrf juaHce incertaine: !<> Parce qu'elle éteint en nous le désir de la perfection. 2» Parce qu^elle nous met hors d'état de discerner les crimes d'avec les simples offenses. 3° Parce qu'elle ne laisse plus dans l'âme aucun caractère de la charité habituelle.
^REMIf^RE Vi';rité. — Tout ( liré'.ien est obligé de tendre à la perfection de son état. Jésus-Christ l'ordonne : soyez parfaits, nous dit-il, parce que le Père céleste que vous servez, est parfait. Saint Paul regarde ce point comme le seul essentiel : oubliant tout ce qui est derrière lui, sans cesse il avance vers ce qui lui reste de chemin à faire. C'est en cela que consiste la vie (le la foi ; elle n'est qu'un désir non interrompu que le règne de Dieu s'accomplisse dans notre cœur, qu'un saint empressement de former en nous la ressemblance parfaite de Jésis-Christ, qu'un gémissement excité par le sentiment de nos misères et de notre corruption, qu'un combat journalier de l'esprit contre la chair. Or, ce désir de la perfection ne subsiste plus dans une âme qui se borne à l'essentiel de la loi, qui se fait un plan de sa négligence, qui regarde comme dts œuvres de surcroit celles qu'elle pourrait faire de plus.
En vain regardez-vous la perfection chrétienne comme le partage des cloîtres et des solitudes. Les moyens qu'emploient les âmes retirées du monde pour y parvenir, ne sont que de conseil, je l'avoue ; mais la fin à laquelle elles tendent est de précepte, c'est la fin générale de tous les étals.
Deuxième Vérité. — Tous les péchés ne sont pas mortels ; mais il y a mille transgre?sions douteuses par rapport aux circonstances, et sur lesquelles il est difficile de f<iire l'application des règles établies pour discerner le crime d'avec la simple offense. C'est par la disposition du cœur toute seule qu'on peut décider de la malice de ces sortes de fautes. Saiil épargne le roi des Amalécites, et il est réprouvé de Dieu; Josué épargne les Gabaoniles, et Dieu lui pardonne : c'est que l'infidélité de l'un vient d'un fonds d'orgueil, d'un cœur relâché dans les voies de Dieu ; et que celle de l'autre est une précipitation, une surprise, et part d'un cœur encore soumis et religieux. Or, connaissez- vous toute la corruption du vôtre? Paul ne se flatte pas de connaître le sien ; il ns sait s'il est digne d'amour ou de haine. David est dans la même incertitude; il prie Dieu de le purifier de ses infidélités cachées. Ct vous croyez connaître l'état de votre conscience, vous dont presque toutes les actions sont douteuses, vous qui êtes toujours à vous demander à vous-même si vous n'avez pas été trop loin ; et vous vous calmez sur des infidélités visibles et habituelles par une prétendue habitude invisible de justice, dont vous ne voyez aucune marque au dehors... Ah ! vous ne savez pas que vous êtes pauvre, misérable, aveugle : Nescis quiu tu es miser !
Une âme tiède est moins capable que toute autre de juger de son état ; la tiédeur épaissit ses téi'.èbres, elle calme ses remords ; les guides les plus expérimentés sont dans l'embarras ; elle y est toujours elle-même, et sent en soi quelque chose de plus coupable que les infidélités dont elle s'accuse. Il suffit d'en faire le détail pour moulrer combien il est en effet difficile de décider si elles ne sont pas de vrais crimes.
Troisième Vérité. — La (harité habituelle a trois caractères incompatibles avec l'état de tiédeur. 1° La charité nous fait aimer Uieu et sa loi par-dessus toutes choses. Ce caractère peut-il subsister avec l'attention à étudier ses droits contre Dieu même, à ne faire que ce à quoi on se croit étroitement obligé, à n'éviter que ce qui est visiblement digne des peines éternelles? Agir ain-i, c'est se cnn luire en enfant prodigue ; c'est se comporter en esclave; c'est n'aimer véritablement que sa propre satisfaction, que ses intérêts, que soi-même.
2» Un autre caractère de la chaiilé est d'être timorée : elle rend l'âme plus clairvoyante, elle l'entretient dans un saint tremblement, dans de pieuses perplexités, dans une défiance continuelle ; au contraire, la prétendue charité des âmes tièdes est ce qui les rassure; peut-elle être si opposée à elle-même, et produire des effets si différents?
3» Enfin la ciiarilé est vive et agissante. C'est un feu qui peut quelquefois être couvert; mais il en sort toujours des étincelles, et enfin il se rallume. Rien ne ranimant la charité des âmes lièdts, qu'il est à craindre qu'elle ne soit réellement éteinte ! Cependant, elles demeurent tranquilles dans cet état ; elles s'y fixent sans scrupule ; elles se croient tout au plus endormies ; peutêtre par un jugement terrible de Dieu, leur guide pense-t-il de même, tandis que Jésus-Christ les déclare mortes, comme autrefois Lazare. Ah! c'est la tranquillité même de cet état qui en fait tout le danger, et peut-être aussi tout le crime. Comprenez qu'une vie toute naturelle n'est point la vie de la grâce, et qu'une vie de paresse est un état de tnort. Au commencement de votre conversion vous avez fait les plus grands efforts, les plus pénibles sacrifices ; pourquoi les rendriez-vous inutiles en refusant d'en faire de moins considérables? Si rem grandem dixisset tibi propheta, certe facere debueras; quanto magis quia nunc dixit tibi : Lavare et mundaberis.
Surgens... Je«u» de Synagoga, introivit in domum Simonii j locrus pgu leS forCeS de l'âme, quî altère toUteS SCS autem Simonis tenebatur magnis febribus. , • m •, ,., ,
bonnes dispositions, qui atraiblit toutes ses fa-
Jésus étant sorti de la Synagogue , entra dans la maison de Si- ,,, . ,. .,, iiii»-
mon, dont la belle-mire avait une grosse fièvre. Luc, iv, 38. CUlteS, qUl COrrOmpt insensiblement tOUt 1 in-
térieur, qui change ses goûts et ses penchants, qui répand une amertume universelle si;r Rien ne représente plus au naturel l'état tous les devoirs, qui la dégoûte detoutb'en ct d'une âme tiède et languissante, que l'état de toute nourriture sainte et utile, qui cond'infirmité où l'Evangile nous dépeint aujour- sutne de jour en jour sa vie et sa substance, et d'hui la belle-mère de saint Pierre. On peut finit enfin par une extinction entière et une dire que la tiédeur et l'indolence dans les voies mort inévitable.
de Dieu, accompagnée d'une vie d'ailleuts Cette langueur de l'âme dans les voies du exempte de grands crimes, est une sorte de salut est d'autant plus dangereuse qu'elle est fièvre secrète et dangereuse, qui mine peu à moins aperçue. L'exemption du désordre dans
GRAND-CARÉME.
cet étal d'infitlôlilé nous rassure ; la régularité extérieure de la conduite, qui nous attire de la part des hommes tous les éloges dus à la vertu, nous flatte ; le parallèle secret que nous faisons de nos mœurs avec les dérèglements de CCS pécheurs déclares que le inonde et les passions entraînent, achève de nous aveugler; et nous regardons notre état, comme un état moins parfait, à la vérité, mais toujours sûr pour le salut, puisque la conscience ne nous y reproche qu'un fonds de paresse, de négligence dans nos devoirs, d'immortilicalion, d'amour de nous-mêmes, et des infidélités légères qui ne donnent pas la mort à l'àme.
Cependant, puisque les livres saints nous représentent comme également rejetées de Dieu, et l'âme adultère et l'àme tiède, et qu'ils prononcent le môme anathème, et contre celui qui méprise l'œuvre de Dieu, et contre celui qui la fait avec négligence'; il faut que l'état de tiédeur dans les voies de Dieu soit un état fort douteux pour le salut, et par les dispositions présentes qu'il met dans l'âme, et par celles où, tôt ou tard, il ne manque pas de la conduire.
Je dis, premièrement, par les dispositions présentes qu'il met dans l'àme ; savoir, un fonds d'indolence, d'amour de soi-même, de dégoût de la vertu, d'infidélité à la grâce, de mépiis délibéré de tout ce qu'on ne croit pas essentiel dans les devoirs : dispositions qui forment un étal fort douteux pour le salut.
Secondement, par celles où la tiédeur nous conduit tôt ou tard, qui sont l'oubli de Dieu et une chute grossière et déclarée.
C'est-à-dire que je me propose d'établir deux vérités capitales en cette matière, qui font sentir tout le danger d'une vie tiède et infidèle, et qui, par leur importance, nous fourniront le sujet de deux discours difTorents. La première, c'est qu'il est fort douteux que l'âme tiède conserve, dans cet état habituel de tiédeur, la grâce sanctifiante et la justice qu'elle croit conserver, et sur laciuelle elle se rassure. La seconde, c'est que quand même Userait moins douteux si elle conserve encore devant Dieu la grâce sanclifiante, ou si elle l'a perdue, il est ceitain du moins qu'elle ne saurait la conserv«'r longtemps.
L'incertitude de la justice dans la tiédeur : c. tte première vérité fera le sujet de ce discours.
» Maledicliis qui facit opos Domini frandnleutcr (negtigenter). — Jer.f iLviii, 10.
La certitude de la chute dans la tiédeur : seconde vérité sur laquelle je vous instruirai dans le discours suivant. Inijjlorons, etc.
Si nous diwm que nous sommes sans péché, dit un apôtre, nous nons séduisons nousmêmes, et la vérité n'est point en nous^. La vertu la plus pure n'est donc jamais ici-bas exempte de lâches. L'homme, plein de ténèbres et de passions depuis le péché, ne saurait être toujours, ni si atl( nlif à l'ordre, qu'il ne se mcf»rcnne quehiuefois, et ne s'en écarte ; ni si touché des biens véritables et invisibles, (ju'il ne se laisse quel luefois surprendre par les biens apparents, parce qu'ils font sur nos sens des im|)ressions vives et |)rom()tes, et qu'ils trouvent dans nos cœurs des penchants toujours favorablesà leurs dangereuses séductions.
La fidélité que la loi de Dieu exige des âmes justes, n'exclut donc pas mille imperfections inséparables de la condition de notre nature, et dont la piété la plus attentive ne peut se défendre ; mais il en est de deux sortes : les unes qui échappent à la fragilité, qui sont bien moins des infidélités que des surprises, où le poids de la corruption a plus de part que le choix de la volonté, et que le Seigneur, dit saint Augustin, laisse aux âmes les |>lus fidèles, pour nourrir leur humilité, pour exciter leurs gémissements, pour lallnmer leurs désirs, le dégoût de leur exil, et l'attente de leur délivrance ; les autres sont celles qui nous plaisent, que nous nous justifions à nous-mêmes, auxquelles il ne nous paraît pas possible de renoncer, que nous regardons comme des adoucissements nécessaires à la vertu, où nous ne voyons rien de criminel, ftarce que nous n'y voyons point de crime, qui entri rit dans le plan délibéré de nos mœurs et de notre conduite, p.lqtii forment cet état d'indolence et de tiédeur dans les voies de Dieu, qui damne tant de personnes, et dans le monde et dans les cloîires, nées d'ailleurs avec des principes de vertu, une horreur du crime, un fonds de religion et de crainte de Dieu, et des dispositions heureuses pour le salut.
Dr je dis que cet état de relâchement et d'infidélité, celte négligence soutenue et tranquille sur tout ce qui ne nous paraît pas essentiel dans nos devoirs, cette molle indulgence pour
> Si dixerimus quoniam peccatnm non habemus, ipsi nos (educimuB, et veriUs in nobis non est. / Jean, i, 8.
TROISIÈME JEUDI : SUR L'INCERTITUDE DE LA JUSTICE DANS LA TIÉDEUR. 7i
tous nos penchants, dès qu'ils ne nous offrent point de crime ; en un mot, cette \ie toute naturelle, toute d'humeur, de tempérament, d'amour-propre, si commune parmi ceux qui font profession publique de piété, si sûre en apparence, si glorieuse même devant les hommes, et à laquelle l'erreur générale attache le nom de vertu et de régularité : je dis que cet état est un état fort douteux pour le salut, qu'il prend sa source dans un cœur déréglé, où l'Esprit-Saint ne domine plus ; et que toutes les règles de la foi nous conduisent à penser qu'une âme de ce caractère est déjà déchue, sans le savoir, de la grâce et de la justice qu'elle croit conserver encore : premièrement, parce que le désir de la perfection, essentiel à la piété chrétienne, est éteint dans son cœur; secondement, parce que les règles de la foi, qui distinguent le crime de la simple otîense, toujours presque fort incertaines à l'égard des autres [)écheurs, le sont infiniment plus envers l'âme tiède et infidèle ; troisièmement, enfin, parce que de toutes les marques d'une charité vivante et habituelle, il n'en est plus aucune qui paraisse en elle. Suivons ces vérités, elles sont dignes de votre attention.
Toute âme chrétienne est obligée de tendre à la perfection de son état. Je dis obligée, car, quoique le degré de perfection ne soit pas renfermé dans le précepte, tendre à la perfection, travailler à la perfection, est néanmoins un commandement et un devoir essentiel pour toute âme fidèle. Soyez parfaits, dit Jésus- Christ, parce que le Père céleste que vous servez, est parfaite Je ne vois qu'un seul point d'essentiel, disait saint Paul, c'est d'oublier tout ce que j'ai fait jusqu'ici, (et qu"oubliait-il, mes Frères? ses travaux infinis, ses souffrances continuelles, ses courses apostoliques, tant de peuples convertis à la foi, tant d'églises illustres fondées, tant de révélations et de prodiges), et d'avancer sans cesse vers ce qui me reste de chemin à faire \ Le désir de la perfection, les efforts continuels pour y parvenir, les saintes inquiétudes sur les obstacles innombrables qui nous arrêtent surnotre route,
1 Estote ergo vos perfecti, sicut et pater vester cœleslis perfeclus est. Matth., v, 48,
- UnuiB autem, quae quidam rétro sunt obliviscens, ad ea vero quae sunt priera extendens me ipsiiin, ad de^tinatum persequor, ad bravium supernae vocationis Dei ia Christo Jesu. pht/ip., m, 13, 14.
non-seulement ne renferment donc pas un simple conseil, et une pratique réservée aux cloîtres et aux déserts ; mais ils forment l'état essentiel du chrétien, et la vie de la foi sur la terre.
Car la vie de la foi dont le juste vit, n'est qu'un désir non interrompu que le règne de Dieu s'accomplisse dans notre cœur ; un saint empressement de former en nous la ressemblance parfaite de Jésus-Christ, et de croître jusqu'à la plénitude de l'homme nouveau ; un gémissement continuel excité par le sentiment intérieur de nos propres misères, et par ce poids de corruption qui appesantit notre âme, et lui fait encore porter tant de traits de l'homme terrestre; un combat journalier entre la loi de l'esprit, qui voudrait sans cesse nous élever au-dessus de nos affections sensuelles, et la loi de la chair, qui sans cesse nous rentraîne vers nous-mêmes : voilà l'état de la foi et de la justice chrétienne. Qui que vous soyez, grand, peuple, prince, sujet, solitaire, courtisan, voilà la perfection où vous êtes appelé; voilà le fonds et l'esprit de votre vocation. On ne demande pas de vous l'austérité des anachorètes, le silence et la solitude des déserts, la pauvreté des cloîtrf s; mais on demande que vous travailliez chaque jour à réprimer les désirs qui s'opposent en vous à la loi de Dieu, à mortifier ces penchants rebelles qui ont tant de peine à plier sous le devoir et sous la règle ; en un mot, à avancer votre parfaite conformité avec Jésus-Christ : voilà la mesure de perfection où la grâce chrétienne vous appelle, et le devoir le plus essentiel à l'âme juste.
Or, dès là que vous vous prêtez à tous vos penchants, pourvu qu'ils n'aillent pas jusqu'à l'infraction visible et grossière du précepte; dès que vous vous bornez à l'essentiel de la loi, que vous vous faites comme un plan et un état de la tiédeur et de la négligence, que de propos délibéré vous ne voulez pas pousser plus loin votre fidélité ; que vous dites vousmême que vous ne sauriez soutenir une vie plus recueillie et plus exacte ; dès là vous renoncez au désir de votre perfection ; vous ne vous proposez plus d'avancer sans cesse pour atteindre à ce point de justice et de sainteté où Dieu vous appelle, et où sa grâce ne cesse de vous pousser en secret ; vous ne gémissez plus sur ces misères et ces faiblesses qui vous retardent sur votre route ; vous ne souhaitez plus
GRAND-CAÏIÊME.
que le règne de Dieu s'accomplisse dans votre cœur. Dune (lès là vous abandonnez le grand ouvrage de la sainteté, auquel il vous est ordonné de travailler, vous négligez le soin de votre âme, vous n'entrez pas dans les desseins de la grâce, vous en arrêtez les saintes impressions, vous n'êtes plus clirélien ; c'est-à-dire que cette disposition toute seule, ce dessein formel de se borner à l'essentiel, et de regarder tout le reste comme des excès louables et des œuvres de surcroît, est un état de mort et de péché, puisque c'est un mépris déclaré de ce grand commandement qui nous oblige d'être parfaits, c'est-à-dire de travailler à le devenir.
Cependant, quand nous venons vous instruire sur h perfection chrétienne, vous la regardez comme le partage des cloîtres et des solitudes, et à peine écoutez-vous là-dessus nos instructions. Vous vous trompez , mes Frères; les âmes retirées embrassent, à la vérité, certains moyens de pur conseil : des jeûnes, des austérités, des veilles, pour parvenir à la mortification des passions, à laquelle nous sommes tous appelés ; elles s'engagent à une perfection de moyens qui n'est pas de notre état, je l'avoue ; mais la perfection de la fin où ces moyens conduisent, qui est le règlement des affections, le mépris du monde, le détachement de nous-mêmes, la soumission des sens et de la chair à l'esprit, le renouvellement du cœur, et la perfection de tous les étals, l'engagement de tous les chrétiens, le vœu de notre baptême. Donc, renoncer à celte perfection, en se bornant par choix et par état à une vie douce, tranquille, sensuelle, mondaine, exempte seulement de chute grossière; c'est renoncer à la vocation chrétienne, et changer la grâce de la foi, qui nous a faits membres de Jésus-Christ, en une indigne paresse. Première raison.
Mais quand cet état de tiédeur ne serait |)ns si douteux pour le salut, par rapport au désir de la perfection, essentiel à la vie chrétienne, et qui est éteint dans l'âme tiède et infidèle, il le serait par l'impuissance où il nous laisse, et où il la met elle-même, de discerner dans sa conduite les infidélités qui peuvent aller au crime, de celles qui demeurent de simples olTt;nses.
Car quoiqu'il soit vrai que tous les péchés
ne sont pas des péchés à la mort, comme dit saint Jean, et que la morale chrétienne reconnaisse des fautes qui ne font que contrister en nous l'Esprit-Saint, et d'autres qui l'éteignent tout à fait dans l'âme, néanmoins, les règles qu'elle nous fournit pour les discerner, ne sauraient être toujours ni sûres, ni universelles, du moment qu'on les applique. Il s'y trouve d'ordinaire, par rapport à nous, des circonstances qui leur font changer de nature. Je ne parle pas ici des transgressions formelles et manifestes des préceptes marqués dans la loi, et qui ne laissent aucun doute sur l'énormité de l'offense ; je parle de mille transgressions douteuses et journalières de haine, de jalousie, de médisance, de sensualité, de recherche de soi-même, de vanité, de vivacité, de paresse, de duplicité, de négligence dans la pratique des devoirs, de désir de parvenir ou de plaire, où il est malaisé de définir jusques à quel point le précepte est violé ; or, je dis que c'est par la disposition du cœur toute seule qu'on peut déciller de la mesure et de la malice de ces sortes de fautes ; que les règles y sont toujours Incertaines , et que souvent ce qui n'est que fragilité ou surprise dans le juste, est crime et corruption , non-seulement dans le pécheur, mais aussi dans l'âme tiède et infidèle. En voulez-vous des exemples tirés des livres saints ?
Saûl, malgré les ordres du Seigneur, épargne le roi d'Amalec et tout ce qu'il y a de plus précieux dans la dépouille de ce prince infidèle ; la faute ne paraît pas considérable ; mais comme elle part d'un fonds d'orgueil, de relâchement dans les voies de Dieu, et de vaine complaisance en sa victoire, celte démarche commence sa réprobation, et l'Esprit de Dieu se retire de lui. Josué, au contraire, trop crédule, épargne les G.ibaonites, que le Seigneur lui avait ordonné d'exterminer ; il ne va pas le consulter devant l'arche avant de faire alliance avec ces imposteurs; mais comme cette infidélité est plutôt une précipitation et une surprise qu'une désobéissance , et qu'elle part d'un cœur encore soumis, religieux, fidèle, elle est légère aux yeux de Dieu, et le pardon suit de près la faute. Or, si ce principe est incontestable, sur -quoi vous fondez-vous, lorsque vous regardez vos infidélités journalières et hiibiluellt s comme légères? Connaissez-vous toute la corruption de votre cœur d'où elles partent? Dieu la connaît, qui en est le scruta-
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teur et le juge ; et ses yeux sont bien différents de ceux de Ihoinme. Mais s'il est permis de juger avant le temps, dites-nous si ce fonds d'indolence et d'infidélité qui est en vous, de persévérance volontaire dans un état qui déplaît à Dieu, de mépris délibéré de tous les devoirs que vous ne croyez pas essentiels, d'attention à ne rien faire pour Dieu que lorsqu'il ouvre l'enfer sous vos pieds ; dites-nous si tout cela peut former à ses yeux un état fort digne d'un cœur chrétien, et si des fautes qui partent d'un principe si corrompu, peu- Tent être légères et dignes d'indulgence?
Aussi, mes Frères, Paul, cet homme miraculeux, et à qui les secrets du ciel avaient été révélés; Paul, qui ne vivait plus lui-même, mais en qui Jésus-Christ toutseul vivait ; Paul, qui souhaitait tous les jours la dissolution du corps terrestre pour être revêtu de l'immortalité; cet Apôtre toujours prêt à donner sa vie pour son maître, et d'être immolé sur le sacrifice de sa foi ; ce vase d'élection à qui la conscience ne reprochait rien, ne savait pourtant s'il était digne d'amour ou de haine ; s'il portait encore au fond de son cœur le trésor invisible de la charité, ou s'il l'avait perdu ; et, dans ces tristes perplexités, le témoignage de sa conscience ne pouvait calmer ses frayeurs et ses incertitudes. David, ce roi si pénitent, qui faisait ses délices de la méditation continuelle de la loi du Seigneur, et que l'Esprit- Saint appelle un roi selon le cœur de Dieu ; David tremble cependant que la malice de ses fautes ne lui soit pas assez connue ; que la corru[)tion de son cœur ne lui en cache toute l'énoimité : il se figure des abîmes inconnus dans sa conscience, qui lui font répandre un torrent de larmes devant la sainteté de son Dieu, et demander qu'il l'aide à se purifier de ses infidélités cachées en les lui faisant connaître : [El] ah occultis meis munda me\ Et vous, qui ne veillez point sur votre cœur, vous qui, dans des mœurs tièdes et sensuelles, vous permettez tous les jours, de propos délibéré, mille infidéUtés, sur la malice desquelles vous ignorez le jugement que Dieu porte ; vous qui éprouvez tous les jours ces mouvements douteux des passions, où, malgré toute votre indulgence pour vous-même, vous avez tant de peine à démêler si le consentement n'a pas suivi le plaisir, et si vous vous en êtes tenu à
1 Ps. xviif, 13.
ce degré périlleux qui sépare le crime de la simple offense ; vous dont toutes les actions sont presque douteuses ; qui êtes toujours à vous demander à vous-même si vous n'avez pas été trop loin ; qui portez des embarras et des regrets sur la conscience, que vous n'éclaircissez jamais à fond ; vous qui flottez éternellement entre le crime et les pures fautes, et qui tout au plus pouvez dire que vous n'êtes jamais séparé que d'un petit degré de la mort, uno tantùm... gradu^ ego morsque dividimur * ; vous, malgré tant de justes sujets de crainte, vous croiriez que l'état de votre conscience vous est parfaitement connu ; que les décisions de votre amour-propre sur vos infidélités, sont les décisions de Dieu même, et que le Seigneur que vous servez avec tant de tiédeur et de négligence, ne vous livre pas à vos propres erreurs , et ne punit pas vos égarements en vous les faisant méconnaître ; vous croiriez conserver encore la justice et la grâce sanctifiante ; et vous vous calmeriez sur vos infidélités visibles et habituelles, par une prétendue habitude invisible de justice, dont vous ne voyez au dehors aucune marque !
0 homme, que vous connaissez peu les illusions du cœur humain et les jugements terribles de Dieu sur les âmes qui vous ressemblent I Vous dites : Je suis riche, je suis comblé de biens, c'est ce que le Seigneur reprochait autrefois à une âme tiède et infidèle ; et vous ne voyez pas, ajoutait-il, car le caractère de la tiédeur, c'est l'aveuglement et la présomption, vous ne voyez pas que vous êtes pauvre, misérable, aveugle, et dénué de tout à mes yeux : Et nescis quia tu es miser, et miseraàilis, etpauper, et cœcus, et nudus *. C'est donc la destinée d'une âme tiède et infidèle de vivre dans l'illusion, de se croire juste et agréable à Dieu, et d'être déchue devant lui, sans le savoir, de la grâce et de la justice.
Et une réflexion que je vous prie de faire ici , c'est que la confiance des âmes dont je parle, est d'autant plus mal fondée qu'il n'est personne qui soit moins en état de juger de son cœur que l'âme tiède et infidèle. Car le pécheur déclaré ne peut se dissimuler à luimême ses crimes, et il sent bien qu'il est mort aux yeux de Dieu ; le juste, quoiqu'il ignore s'il est digne d'amour ou de haine, porte du
i I Rois, xz, 3.
« Apoc, m, 17.
Cr.AND-CAUEME.
moins une con«cioncr qui ne lui reproche rien ; mais rame liè.le et infidèle e?t toujours un mystère inexplicable à elle-inônic ; car la tié- «leurufriiblissant en nous les lumières delà foi, et forlifiinl nos passions, augmente nos ihièbrcs; chaque infidélité est commo un nouveau nuigc répandu sur l'esprit et sur le tocur, qui o' scurcil à nos yeux les vérités du salut. Ainsi voire cœur peu à peu s'enveloppe^ votre conscience sVnd)arra?se, vos lumières s'affaiblissent. Vous n'êtes plus cet homme spirituel qui juge de tout. Insensiblement vous vous faites en secret des maximes qui diminuent à vos yeux vos propres fautes; l'aveuglement augmente à proportion de la tiédeur. IMus vous vous relâchez , plus vous voyez d'un œil différent les devoirs et les règles. Ce qui paraissait autrefois essentiel, ne paraît plus qu'un vain scrupule; les omissions sur lesquelles on aurait senti , dans le temps de la ferveur, de vifs remords, on ne les regarde plus même comme des fautes. Les priticipes, les jugements, les lumières, tout est changé.
Or, dans cette situation, qui vous a dit que vous ne vous trompez pas dans le jugement que vous portez sur la nature de vos infidélités et de vos chutes journalières ? Qui vous a dit que ce qui vous paraît si léger, l'est en cH'et, et que les bornes reculées que vous marquez au crime, et en deçà desquelles tout ce qui en approche vous semble véniel, sont en ctret les bornes de la loi ? Hélas ! les guides les plus éclairés eux-mêmes ne sauraient voir clair dans une conscience tiède et infidèle. Ce sont là de ces maux de langueur, pour ainsi dire, où l'on ne connaît rien, où les maîtres de l'art ne sauraient parler sûrement, et dont la cause secrète est toujours une énigme. Vous-même, dans cet état de relâchement, vous sentez bien que vous portez sur le cœur je ne sais quels embarras qui ne s'éclaircissent jamais assez à votre gré ; qu'il vous reste toujours au fond de la conscience je ne sais quoi d'inexplicable et de secret, que vous ne manifestez jamais qu'à demi. Ce ne sont point des faits ; c'est l'état et le fond de votre âme que vous ne faites point connaître. Vous sentez bien que la confession extérieure de vos fautes ne ressenibh' jamais bien à vos dispositions les plus intimes, et ne peint pas votre intérieur tel qu'il est en effet ; et qu'enfin il y a toujours dans votre coeur quelque chose de
plus coupable que les infidélités dont vous venez vous accuser.
Et, en effet, qui pout vous assurer que dans CCS recherches secrètes et éternelles de vousmême; dans cette mollesse de mœurs qui fait comme le fonds de votre vie; dans et tte attention à vous ménager tout ce qui flatte les sens, à éloigner tout ce qui vous gêne, à sacrifier toujours ce qui ne paraît pas essontiel dans vos obligations à la paresse et à l'indolence; l'amour de vous-même n'y est pas monté jusqu'à ce point fatnl, qui suffit pour le faire dominer dans un cœur et en bannir la charité? Qui pourrait vous répondre si, dans ces infidélilcs volontaires et si fréquentes, où, rassuré parleur prétendue légèreté, vous résistez à la grâce qui vous en détourne en secret, vous étouffez la voix de la conscience qui vous les reproche, vous agissez toujours contre vos propres lumières; si ce mépris intérieur de la voix de Dieu, si cet abus formel et journalier des lumières et des grâces, n'est pas un outrage fait à la bonté divine, un mépris criminel de ses dons, une malice dans l'égarement, qui n'y laisse plus d'excuse, une préférence donnée de propos délibéré à vos penchants et à vous-même sur Jésus-Christ, qui ne peut partir que d'un cœur où tout amour de l'ordre et de la justice est éteint? Qui pourrait vous dire si, dans ces pensées où votre esprit oiseux a rappelé mille fois des objets ou des événements périlleux à la pudeur, votre lenteur à les combattre n'a pas été criminelle ; et si les efforts que vous avez faits ensuite n'ont pas été un artifice de l'amour-propre, qui a voulu après coup vous déguiser à vous-même votre crime, et vous calmer sur la complaisance que vous leur aviez déjà accordée? Qui oserait décider enfin si, dans ces antipathies et ces animosités secrètes, sur lesquelles vous ne vous gênez jamais que faiblement, et toujours par bienséance plus que par piété, vous vous en êtes toujours tenu à ce pas glissant, au-delà duquel se trouve la haine et la mort de l'âme ; si , dans cette sensibilité outrée qui accompagne d'ordinaire vos afflictions , vos infirmités, vos perles, vos disgrâces, ce que vous appelez sentiments inévitables à la nature , ne sont prs un dérèglement de votre cœur et une révolte contre les ordres de la Providence ; si, dans toutes ces attentions et ces em|»ressements dont on vous voit si occupé pour ménager ou ks intérêts de votre
fortune ou les soins d'une vaine beauté, il n'y entre pas autant de vivacité ([u'il en faut pour former le crime du l'ambilion, ou autant de complaisance en vous même et de désir de plau^e pour souiller votre cœur du crime de la volupté? Grand Dieu 1 qui a bien discerné, c( rame disait autrefois votre serviteur Job, ces bornes fatales, qui séparent dans un cœur la vie de la mort et la lumière des ténèbres ? Ce sont là des abîmes sur lesquels l'homme peu instruit ne peut que trembler, et dont vous réservez la manifestation au jour terrible de vos vengeances. Seconde raison tirée de l'incertitude des règles, qui laissent l'état d'une âme tiède fort douteux, et qui la mettent elle-même dans l'impuissance de se connaître.
Mais une dernière raison qui me paraît encore plus décisive et plus terrible pour l'âme tiède , c'est qu'on ne voit plus rien en elle qui puisse même faire présumer qu'elle conserve encore la grâce sanctifiante, et que tout conduit à penser qu'elle l'a perdue ; c'est-à-dire que de tous les caractères d'une charité habituelle et vivante, il n'en est plus aucun qui paraisse en elle.
Car, mes Frères, le premier caractère de la charité, c'est de nous remplir de cet esprit de l'adoption des enfants, qui nous fait aimer Dieu comme notre père, aimer sa loi et la justice de ses commandements, et craindre plus la perte de son amour que tous les maux dont il nous menace.
Or cette attention toute seule qu'apporte une âme tiède à examiner si une offense est vénielle ou si elle va plus loin , à disputer à Dieu tout ce (ju'elle peut lui refuser sans crime, à n'étudier la loi que pour connaître jusqu'à quel point il est permis de la violer, à prendre sans cesse les intérêts de la cupidité contre ceux de la grâce, et justifier éternelle- I ment tout ce qui flatte les passions, contre la sévérité des règles qui l'interdisent ; celte attention, dis-je, toute seule ne peut partir que d'un fonds vide de foi et de charité^ d'un fonds où l'esprit de Dieu, cet Esprit d'amour et de dilection, ne paraît pas régner. Car il n'est que les enfants prodigues qui chicanent ainsi avec le père de famille, qui veuillent user de leurs droits à la rigueur, et prendre tout ce qui kur appartient.
Et, pour donner à cette réflexion toute son étendue, cette disposition qui fait qu'on se permet délibérément toutes les infidélités qu'on ne croit pas dignes d'une peine éternelle, est la disposition d'un esclave ou d'un mercenaire ; c'est-à-dire que si l'on pouvait se promettre une pareille impunité et une môme indulgence du côté de Dieu, pour la transgression des points essentiels de la loi, on les violerait avec la même facilité qu'on viole les moindres ; c'est-à-dire que si une vengeance déclarée, une calomnie noire, un attachement criminel, ne devaient pas avoir d'autres suites pour l'avenir qu'un léger ressentiment, qu'un discours de malignité et de médisance, que des désirs de plaire, et trop de soin et d'attention sur soi-même, on n'aurait pas plus d'horreur pour l'un que pour l'autre; c'est-à-dire que lorsqu'on est fidèle aux commandements, ce n'est |)as la justice que l'on aime, c'est la peine que l'on craint ; ce n'est pas à l'ordre et à la loi qu'on s'assujétit , c'est à ses châtiments; ce n'est pas le Seigneur qu'on se propose, c'est soi-même. Car tandis que sa gloire toute seule y est intéressée, et qu'il ne doit nous revenir aucun dommage de nos infidélités par leur légèreté, nous ne craignons pas de lui déplaire. Nous nous justifions même en secret ces sortes de transgressions, en nous disant que, quoiqu'elles offensent le Seigneur et lui soient désagréables , elles ne donnent pas cependant la mort à l'âme, et ne damnent personne. Ce qui le regarde, ne nous touche pas; sa gloire n'entre pour rien dans le discernement que nous faisons des œuvres permises ou défendues. C'est notre intérêt tout seul qui règle là-dessus notre fidélité, et rien ne réveille notre tiédeur que les flammes éternelles. Nous sommes même ravis de l'impunité de ces fautes légères, de pouvoir satisfaire nos inclinations sans qu'il nous en arrive d'autre malheur que d'avoir déplu à Dieu. Nous aimons celte malheureuse liberté, qui semble nous laisser le droit d'être impunis et infidèles ; nous en sommes les apologistes ; nous la poussons même plus loin qu'elle ne va en effet; nous voulons que tout soit véniel : les jeux, les plaisirs, les parures, les sensualités, les vivacités, les animosités, les inutilités, les spectacles. Que dirai-je ? Nous voudrions que cette liberté fût universelle ; que rien de ce qui plaît ne fût puni ; que le Seigneurne fût ni juste, ni vengeur
GRAND-CARÊME
de rini(jiii(c, et que nous pussions nous prêter à tous nos penchants, et violer la sainteté de sa loi, sans craindre la sévérité de sa justice. Pour peu qu'une âme tiède rentre en elleniême, elle sentira que c'est là le fond de son cœur, et sa véiitable disposition.
Or, je vous demande, est-ce là la situation d'une âme qui conserve encore la grâce et la charité sanctifiante ; c'est-à-dire d'une âme qui aime encore son Dieu plus que le monde, plus que toutes les créatures, plus que tous les plaisirs, plus que toutes les fortunes, plus qu'elle-même ; d'une âme qui ne trouve de joie qu'à le posséder, qui ne craint que de le perdre, qui ne connaît de malheur que celui de lui avoir déplu ? La charité que vous croyez conserver encore, cherche-t-elle ainsi ses propres intérêts? Ne compte-t-elle pour rien de déjdaire à ce qu'elle aime, pourvu que ses infidélités soient impunies? S'avise-t-elle de supputer, comme vous faites tous les jours, jusqu'à quel point on peut l'offenser impunément, pour prendre là-dessus ses mesures et se permettre toutes les transgressions auxquelles Tespérance de l'impunité est attachée? Ne voit-elle rien d'aimable dans son Dieu et de propre à lui gagner les cœurs que ses châtiments? Quand il ne serait pas un Dieu terrible et vengeur, en serait-elle moins touchée de ses miséricordes infinies, de ses beautés éternelles, de sa vérité, de sa sainteté, de sa sagesse ?
Abl vous ne l'aimez plus, âme tiède et infidèle; vous ne vivez plus pour lui. Vous n'aimez plus; vous ne vivez plus que pour vousmême. Ce reste de fidélité qui vous éloigne encore du crime, n'est qu'un fonds de paresse, de timidité, d'amour-propre. Vous voulez vivre en paix avec vous-même; vous craignez les embarras d'une passion et les remords d'une conscience souillée; le crime est pour vous une f.itigue, et c'est tout ce qui vous déplaît. Vous aimez votre repos; voilà toute votre religion. L'indolence est la seule barrière qui vous arrête, et toute votre vertu se borne à vousmême. Et certes vous voudriez savoir si celte infidélité est une offense vénielle, ou si elle va plus loin; vous savez qu'elle déplaît à Dieu, car ce point n'est pas douteux ; et cela ne suffit pas pour vous l'interdire; et vous voudriez savoir encore si elle lui déplaît jusqu'à mériter une peine éternelle; et tout votre soin est de vous informer si c'est un crime digne de l'en-
fer ! Ah 1 vous voyez bien que cette recherche n'aboutit plus qu'à vous-même ; que votre disposition va à ne compter pour rien le péché, en tant qu'il est offense de Dieu, et qu'il lui déplaît; motif essentiel cependant, qui doit vous le rendre haïssable; que vous ne servez pas le Seigneur dans la vérité et dans la charité; que votre prétendue vertu n'tst plus <|u'un naturel timide, qui n'ose s'exposer aux menaces terribles de la loi; que vous n'êUs qu'un vil esclave à qui il faut montrer dos verges pour le couttiiir; que vous rcssembkz à ce serviteur infidèle qui avait caché son lalent, parce qu'il savait que son maître était sévère, mais qui hors de là l'eût dissipé en folles dc()enses; et que, dans la préparation du cœur à laquelle seule Dieu regarde, vous haïssez sa loi sainte. Vous aimez tout ce qu'elle défend; vous n'êtes plus dans la charité; vous êtes un enfant de mort et de perdition.
Le second caractère de la charité, dit saint Bernard, c'est d'être timorée et de grossir nos fautes à nos propres yeux : elle augmente, elle exagère tout, dit ce Père : Sed aggravât, sed exaggerat wiiversa. Ce n'est pas que la charité nous trompe et nous cache la vérité; mais c'est que, dégageant notre âme des sens, elle épure la vue de la foi, et la rend plus clairvoyante sur les choses spirituelles; et que d'ailleurs tout ce qui dé|)laît à l'objet unique de notre amour, paraît sérieux et considérable à l'âme qui aime. Ainsi la charité est toujours humble, timide, défiante, sans cesse agitée par ces pieuses perplexités qui la laissent dans le doute sur son état, toujours alarmée par ces délicatesses de la grâce qui la font trembler sur chaque action, qui lui font de l'incertitude où elles la laissent une espèce de martyre d'amour qui la purifie. Ce ne sont pas ici ces scrupules vains et puérils que nous blâmons dans les âmes faibles; ce sont ces pieuses frayeurs de la grâce et de la charité, inséparables de toute âme fidèle. Elle opère son salut avec crainte et tremblement, et regarde quelquefois comme des crimes des actions qui devant Dieu souvent sont des vertus, et pres(|ue toujours de pures faiblesses. Ce sont là ces saintes perplexités de la charité qui prennent leur source dans les lumières mêmes de la foi. Cette voie a été la voie des justes de tous les siècles.
Et cependant c'est cette prétendue charité que vous croyez conberver encore au milieu
d'une vie tiède, et de toutes vos infidélités, qui vous les fait paraître légères. C'est la charité elle-même que vous supposez n'avoir point perdue, qui vous rassure, qui diminue vos fautes à vos yeux, qui vous établit dans un étnt de paix et de sécurité, en un mot qui non-seulement bannit de votre cœur toutes ces alarmes pieuses , toujours inséparables de la piété , mais qui vous les fait regarder comme les faiblesses et les excès de la piété même. Or, dites-moi, je vous prie, si ce n'est pas là une contradiction, si la charité se dément ainsi elle-même, et si vous pouvez beaucoup compter sur un amour qui ressemble si fort à la haine.
Enfin, !e dernier caractère de la charité, c'est d'être vive et agissante. Lisez tout ce que l'Apôtre lui attribue d'activité et de fécondité dans un cœur chrétien : elle opère partout où elle est; elle ne peut être oiseuse, disent les saints; c'est un feu céleste que rien ne peut empêcher d'agir et de se produire; il peut être à la vérité quelquefois couvert et comme ralenti par la multitude de nos faiblesses; mais, tandis qu'il n'est pas encore éteint, il en sort toujours, pour ainsi dire, quelques étincelles, des vœux, des soupirs, des gémissements, des efforts, des œuvres; les sacrements la raniment, les mystères saints l'attendrissent, les prières la réveillent, les lectures de piété, les instructions de salut, les spectacles de religion, les saintes inspirations, les afflictions mêmes, les disgrâces, les infirmités corporelles, tout la rallume lorsqu'elle n'est pas encore éteinte. Il est écrit au second livre des Macliabees que le feu sacré que les Juifs avaient caché durant la captivité, se trouva au retour couvert d'une mousse épaisse, et parut comme éteint aux enfants des prêtres, qui le retrouvèrent sous la conduite de Néhémias; mais, comme ce n'était que la surface seule qui était couverte, et qu'au dedans ce feu sacré conservait encore toute sa vertu, à peine l'eut-on exposé aux rayons du soleil, qu'on le vit se rallumer à l'instant, et offrir aux yeux un éclat tout nouveau et une activité surprenante : Accensus est ignis magmis, ita ut omnes mirarentur '.
Voilà l'image de la tiédeur d'une âme véritablement juste, et ce qui devrait vous arriver, si la multitude de vos infidélités n'avait fait que couvrir et ralentir, pour ainsi dire, en vous le feu sacré de la charité, sans l'éteindre; voilà,
» I! Mach., 1, 22.
dis-je, ce qui devrait vous arriver lorsque vous approchez des sacrements et que vous venez entendre la parole sainte. Lorsque Jésus-Christ, le soleil de justice, lance sur vous quelques traits de sa grâce et de sa lumière, et vous inspire de saints désirs, on devrait alors voir votre cœur se rallumer, votre ferveur se renouveler; vous devriez alors paraître tout de feu dans la pratique de vos obligations, et surprendre les témoins les plus confidents de votre vie par le renouvellement de vos mœurs et de votre zèle : Accensus est ignis magnus, ita ut omnes mirarentur.
Et cependant rien ne vous ranime. Les sacrements que vous fréquentez vous laissent toute votre tiédeur ; la parole de l'Evangile que vous écoutez, tombe sur votre cœur, comme sur une terre aride où elle meurt à l'instant; les sentiments de salut que la grâce opère au dedans de vous, n'ont jamais de suite pour le renouvellement de vos mœurs. Vous traînez partout la même indolence et la même langueur; vous sortez du pied des autels aussi froid, aussi insensible que vous y étiez venu. On ne voit point en vous de ces renouvellements de zèle et de ferveur, si familiers aux âmes justes, et dont elles trouvent les motifs dans leurs propres chutes. Ce que vous étiez hier, vous l'êtes encore aujourd'hui : mêmes infidélités et mêmes faiblesses ; vous n'avancez pas d'un seul degré dans la voie du salut. Tout le feu du ciel ne saurait plus rallumer cette prétendue charité cachée au fond de votre cœur, et sur laquelle vous vous rassurez. Ah! mon cher auditeur, que je crains qu'elle ne soit éteinte, et que vous re soyez mort aux yeux de Dieu 1 Je ne veux pas ici prévenir les jugements secrets du Seigneur sur les consci nces; mais je vous dis que votre état n'est point sûr; je vous dis même que si l'on en juge par les règles de la foi, vous êtes dans la disgrâce et dans la haine de Dieu ; je vous dis encore qu'une tiédeur si longue, si constante, si durable, ne peut subsister avec un principe de vie surnaturelle, qui, de temps en temps du moins, laisse paraître au dehors des mouvements et des signe?, s'élève, s'anime, prend son essor, comme pour se dégager des liens qui l'appesantissent; et qu'une charité si muette, si oiseuse et si constamment insensible, n'est plus.
Mais le grand danger de cet état, c'est qu'une âme tiède n'a pas même là-dessus de scrupule.
Elle sent bien qu'elle pourrait pousser la ferveur et la fidélité plus loin; mais elle regarde ce zèle et celle cxaclilude comme une perfection et une grâce réservée à certaines âmes, et non comme un devoir. Ainsi on se fixe dans ce degré de tiédeur où l'on est tombé ; on n'a fiiil aucun progrès dans la vertu, depuis les premières ardeurs d'uno conversion d'éclat. Il semble que toute la ferveur, émoussée contre les passions criminelles qu'on av;iit eu d'abord à combaltrn, croit qu'il n'y a plus qu'à jouir en paix du fruil de sa victoire. Mille débris qui restent encore du premier naufrage, on ne pense point à les réparer; mille faiblesses, mille inclinations corrompues que nous ont laissées nos premiers désordres, on les aime, loin de les réprimer. Les sacrements ne raniment plus la foi, ils l'amusent ; la conversion n'est jdus la fin qu'on se projjose, on la croil faite; les confessions ne sont plus que des redites et des peintures qui se ressemblent; se confesser n'est plus se proposer un cluingenicnt; car que trouverait-on à cbanger dans im train de ^ie où tout |>araît à sa place, et où nulle laute grossière de conduite ne trappe les sens? C'est s'acquitter j^iniplement d'un devoir de I iélé, et venir auuiser le ministre de Jésus- Clirisl du récit de quelques faules légères dont on ne se rcpenl point, tandis qu'on est soimême un crime que l'on ignore. Aussi la vertu de notre ministère délivre encore quelquefois de grands pé<.lieurs; et nous voyons encore tous les jours avec consolation des âmes, toucliées après une vie entière de dissolution et de crime, venir se jeter à nos pieds; et là, le cœur brisé de douleur, le visage baigné de larmes, nous surprendre par la grandeur de leur foi, nous allendrir par l'abondance de leurs sou|)irs et la vivacité de leur componction, et sortir de nos pieds justifiées; tandis que ces âmes tièiie.< et infidèles dont je parle, sans cesse réconciliées et jamais pénilentcs, portent louJDurs au tribunal les mêmes faiblesses dont elles ne reçoivent jamais le pardon, parce qu'elles ne les délestent jamais comme il faut, et prouvent qu'il est plus aisé de passer du crime à la vertu (jue de la tiédeur à la pénitence.
Hélas ! peul-ctre que le guide sacré de votre conscience, à qui vous ne venez redire sans cesse que de légères faiblesses , et qui ne saurait voir la corruption de cœur d'où elles partent , peut-être , par un jugement terrible de
Dieu sur vous , qu'il est tranquille comme vous sur votre état. Il croit seulement que vous dormez, que vous vous relâchez; il se contente d'animer votre négligence , de réveiller votre tiédeur; il pense de vous ce que les disciples pensaient autrefois de Lazare : Si dorm>t , salvus erit ^ ; qu'au fond ce sommeil, cette indolence dans les voies de Dieu, celte tiédeur ne vous conduiront pas à la mort. Mais Jésus- Christ, qui vous voit tel que vous êtes, et qui ne juge pas comme l'homme; Jésus-Christ déclare que vous êtes mort déjà depuis longtemps à s(S yeux : Tune... Jésus dixit cis mamfcf^te : Lazarus mortuus est *. Il le dit ouvertement , manifeste , c'est-à-dire que la chose n'était pas nouvelle, et que Lazare, qu'ils croyaient seulement languissant , était mort depuis trois jours ; c'est-à-dire que, lorsqu'une chute grossière et déclarée termine enfin la tiédeur d'une âme infidèle, la mort qu'elle port.iit déjà depuis longtemps dans son cœur, ne fait que se manifester. Elle n'est nouvelle que pour les hommes, qui ne voyaient pas ce qui se passait au dedans ; mais devant Dieu ello était morte comme Lazare, depuis le jour presque qu'elle fut languissante : Tune... Jésus dixit eis manifeste : Lazarus mortuus est.
On s'abuse sur ce que la conscience ne reproche rien de criminel ; et on ne voit pas que c'est cette tranquillité même qui en fait lout le danger, et peut-être aussi tout le crime. On se croit en sûreté sur son état, parce qu'il offre plus d'innocence et de régulirilé que celui des âmes désordonnées ; et on ne veut pas comprendre qu'une vie toute naturelle ne saurait être la vie de la grâce et de la foi, et qu'un état conslant de paresse et d'immorlification est un état de péché et de mort dans la vie chrélicnne.
Ainsi, mon cher auditeur, vous, que ce discours regarde, renouvelez-vous sans cesse dans l'esprit de votre vocation ; ressuscitez tous les jours, selon l'avis de l'Apôtre, par la prière, par la mortification des sens, par la vigilance sur vos passions, par une vie intérieure, par un retour continuel vers votre cœur, cette première grâce qui vous retira des égarements du monde, et vous fit entrer dans les voies de Dieu. Comptez que la piété
' Jean, xi, 12 « Ibid., 14.
n'a de sûr et de consolant que la fidélité ; qu'en yous relâchant vous augmentez vos peines, parce que vous multipliez vos liens; qu'en retranchant de vos devoirs le zèle , la ferveur, l'exactitude, vous en retranchez toutes les douceurs ; qu'en ôtant de votre état la fidélité , vous en ôtez la sûreté ; et qu'en vous bornant à éviter le crime, vous perdez tout le fruit de la vertu.
Et au fond , puisque vous avez déjà sacrifié l'essentiel , pourquoi tiendriez-vous encore à des attachements frivoles? El faut-il qu'après avoir fait les démarches les plus pénibles et les plus héroïques pour votre salut, vous périssiez pour n'en vouloir pas faire de plus légères? Lorsque Naaman, peu touché de ce que le prophète ne lui ordonnait pour guérir de sa lèpre que d'aller se baigner dans les eaux du Jourdain , se retirait plein de mépris pour l'homme de Dieu, comme si sa guérison n'eût pu être attachée à un remède si facile , ceux de sa suite le firent revenir de son erreur, en lui disant : « Mais , Seigneur, si l'homme de Dieu vous eût ordonné des choses difticiles , vous auriez dû lui obéir; vous avez abandonné votre patrie , vos dieux et vos enfants , pour venir consulter le prophète ; vous vous êtes exposé au péril d'un long voyage, vous en avez soutenu toutes les incommodités , pour recouvrer la santé que vous avez perdue ; et après tant de démarches pénibles refuseriezvous de tenter un expédient aussi aisé que celui que vous propose l'homme de Dieu? Etsi rem grandem dixisset tibi prophcta , certe facere dtbueras ; quanto magis quia nunc dixit tibi : Lavare , et mmidaberis ' » .
Et voilà ce que je vous dis en finissant ce discours : «Vous avez abandonné le monde et les idoles que vous y adoriez autrefois ; vous êtes revenu de si loin dans la voie de Dieu ; vous avez eu tant de passions à vaincre , tant d'obstacles à surmonter, tant de choses à sa-
» IV Rois, V, 13.
crifier, tant de démarches difficiles à faire; vous avez soutenu les peines, les dégoûts, les discours insensés, inséparables d'une conversion d'éclat. II ne vous reste plus qu'un pas à faire; on ne vous demande plus qu'une vigilance exacte sur vous-même. Si le sacrifice des passions criminelles n'était pas encore fait, et qu'on l'exigeât de vous, vous ne balanceriez pas un moment ; vous le feriez, quoi qu'il en dût coûter: Etsi rem grandem dixisset tibi propheta^ certe facere débiteras ; et maintenant qu'on ne vous demande que de simples purifications, pour ainsi dire ; qu'on ne vous demande presque que les mômes choses que vous faites , mais pratiquées avec plus de ferveur, plus de fidélité , pins de foi , plus de vigilance ; êtes-vous excusable le vous en dispenser ? Qjianto magis qnin nunc <fixit tibi: Lavare, et mundaberis. Pourquoi rendriez-vous , par le refus d'une chose si aisée , tous vos premiers efTorts inutiles? Pourquoi auriez-vous renoncé au monde et aux plaisirs criminels, pour trouver dans la piété le même écueil que vous aviez cru éviter en fuyant le crime? Et ne seriez-vous pas à plaindre, si, après avoir sacrifié à Dieu le principnl , vous alliez vous perdre pour vouloir lui disputer encore mil'e sacrilices moins pénibles au cœur et à la nature ? Quanto magis quia nunc dixit tibi : Lavare, et mimdaberisry.
Achevez donc en nous, ô mon Dieu , ce que votre grâce y a commencé; triomphez de nos langueurs et de nos faiblesses, puisque vous avez déjà triomphé de nos crimes ; donneznous un cœur fervent et fidèle, puisque vous nous avez déjà ôté un cœur criminel et corrompu; inspirez-nous cette bonne volonté qui fait les justes, puisque vous avez éteint en nous cette volonté déréglée qui fait les grands pécheurs ; ne laissez pas votre ouvrage imparfait ; et puisque vous nous avez fait entrer dans la sainte carrière du salut, rendez-nous dignes de la couronne promise à ceux qui auront légitimement combattu. Ainsi soit-il.